Samedi 15 septembre 2007
Deux-mini.jpgLa Traversée du territoire traite de notre appartenance au lieu, de notre dépendance aux forces de la nature et des difficultés que rencontrent les populations en migration.










Depuis sa maison de Val-David, qu'il a construite de ses mains, René Derouin rayonne sur les Amériques. La longue marche intérieure, qui l'a conduit de l'enfant délicat à l'homme dont la puissante énergie s'inscrit dans des oeuvres de plus en plus bouleversantes, l'a mené à étendre ses racines du nord au sud, de la terre-mère aux profondeurs marines. Maintenant sans cesse l'équilibre fragile entre la permanence et l'éphémère, toujours ancré dans la réalité du monde dans lequel il évolue, René Derouin est parvenu à créer un corpus artistique dont la portée universelle et la pérennité sont désormais assurées.

René Derouin, parti à la recherche de lui-même en 1955, pose son regard sur le monde, sur les autres, sur l'autre, il veut traduire ce qu'il voit. Cependant, son regard plonge vers l'intérieur. C'est ainsi qu'il parvient à faire affleurer à la surface de la toile, du papier, du bois, du bronze, bref de toute matière qu'il touche, l'essence de la tragédie humaine. Homme du XXe siècle, cherchant son identité propre en traversant l'Amérique, de Montréal à Mexico, revenant vers sa terre première, poussant jusqu'à l'Orient, René Derouin intègre toutes les mutations, toutes les migrations, qui font partie du destin de l'être humain moderne. De sa recherche d'identité, de son aventure personnelle, il sait faire une oeuvre unique ouverte sur le monde.

Né en 1936, à Longue-Pointe dans l'est de Montréal, au sein d'une famille modeste et nombreuse (les Derouin auront sept enfants), René Derouin sera très tôt placé devant l'omniprésence de la mort. En effet, le médecin ne laisse pas beaucoup d'espoir : René est asthmatique, malingre et " il mourra avant ses 12 ans ". Marqué au sceau d'une mort annoncée et précoce, l'enfant s'accroche; il est actif, entreprenant, organisateur. Chaque journée devient pour lui une victoire sur la fragilité.

Par un lumineux matin de Pâques, en 1950, la famille Derouin profite du printemps tout neuf pour faire une promenade le long du Saint-Laurent. Un dégel rapide, le fleuve qui secrètement ronge les rives, sous les roues de la bicyclette de Robert Derouin, le sol se dérobe. L'enfant est emporté. René Derouin vient de perdre son frère. Il a 14 ans. Il est vivant. La mort ne l'a pas choisi. Trois ans plus tard, c'est Conrad, le père, qui est pris par le fleuve. La famille, au bout du chagrin, quitte Longue-Pointe pour s'installer à Montréal.

René Derouin s'inscrit au studio Salette. Il sera dessinateur publicitaire et graphiste. Dès lors, il ne cessera d'apprendre et de travailler. Parce qu'il est insatisfait, en révolte contre son milieu, il décide de prendre la route avec son ami. Il traverse les États-Unis, va de découverte en découverte, reçoit de plein fouet les différences culturelles. Il arrive au Mexique. C'est la révélation. Si la société est pauvre du point de vue matériel, elle est formidablement riche en culture en en idées; l'art fait partie de la vie quotidienne; les peintres et les artistes sont présents et engagés. René Derouin sent qu'il approche de ce qu'il cherche.

De 1955 à 1970, René Derouin travaille, voyage, expérimente : Mexique, Canada, États-Unis, Japon. Il fréquente de prestigieux ateliers, rencontre des maîtres qui marqueront son évolution, Pablo O'Higgins et Rufuno Tamayo au Mexique, les maîtres graveurs japonais Toshi Yoshida ainsi que Munakata, de qui il apprend le contrôle de l'énergie physique et mentale. Il étudie l'espagnol, la peinture de murales, la gravure. Il travaille pour la télévision de Radio-Canada, pour Radio-Québec, pour l'Office national du film. Il expose : plus de 300 expositions solos jalonnent son parcours jusqu'à maintenant, sans compter les expositions de groupe.

En 1962, il est boursier du Conseil des arts du Canada. Sept ans plus tard, il s'intéresse aux nouvelles technologies. René Derouin veut toujours apprendre. Ses préoccupations sont de plus en plus claires. Tous les éléments clés qui seront la base de l'élaboration de son oeuvre sont désormais présents : identité, migration, métissage.

En 1970, l'entrepreneur prend le pas sur le créateur. Soucieux de rendre l'art plus accessible et de donner une meilleure visibilité aux artistes en arts visuels, René Derouin fonde les Éditions Formart, consacrées à la production et à la diffusion de catalogues, diapositives et vidéos en arts visuels. Il consacre presque cinq ans à la gestion et à la production, allant jusqu'à s'inscrire à l'École des hautes études commerciales. Il est également membre fondateur et directeur du Conseil québécois de l'estampe.

En 1975, René Derouin entreprend une des oeuvres importantes de sa vie : la construction de sa maison pour y installer famille et atelier, pour " marquer son enracinement dans un lieu, dans une culture ". Et il reprend la production de gravures et de sérigraphie.

En 1995, il établit la Fondation Derouin qui, chaque été, invite des artistes de trois Amériques à réfléchir et à créer sur le sens du lieu. Afin de mieux expliquer sa démarche, il publiera également trois livres aux Éditions de l'Hexagone, dont le premier sera réalisé avec la collaboration de Michel-Pierre Sarrazin.

Parallèlement, René Derouin a produit depuis le début des années 80 quelques-unes de ses oeuvres majeures dont Suite nordique, Between, Empreintes et reliefs. Il est à Mexico lors du terrible tremblement de terre de 1985. Ce choc le replonge au cœur de son histoire personnelle. Il crée ensuite Mémoire et cri génétique, Équinoxe et, de 1989 à 1992, il prépare l'installation Migrations, un projet qu'il réalise au Québec et au Mexique, pour lequel il crée 20 000 figurines. L'événement important des dernières années sera le largage dans le fleuve de 19 000 de ces figurines en céramique dont 16 000 entre Baie-Saint-Paul et l'île aux Coudres. " Un geste délinquant mais réfléchi, un geste d'artiste avec tout ce que ça a de transcendant. Un geste gratuit, de l'ordre du sacré, dans une société qui a évacué tout sacré. " Voilà comment Derouin explique le largage. Il ajoute : " Le largage, c'est un geste qui m'a donné naissance, me permettant de me larguer moi-même. C'est aussi un geste d'enracinement à l'intérieur du Québec. C'est l'œuvre la plus publique, la plus permanente, désormais rien ni personne ne peut la contrôler. "

Les oeuvres de René Derouin ont été exposées en Europe, en Amérique centrale, en Amérique du Sud, aux États-Unis et au Canada. Une rétrospective lui a été consacrée au Glenbow Museum, à Calgary, en 1998. Le Musée des beaux-arts de Montréal a présenté en 1999 une rétrospective intitulée " Frontiers, Frontières, Fronteras " et La traversée du territoire a été exposée au Jardin des Plantes à Paris à l'occasion du Printemps du Québec en 1999. L'œuvre Paraiso la dualité du baroque sera en exposition permanente dans le grand hall du Centre des congrès de Québec dès novembre 1999.

Dans son aventure humaine et artistique, René Derouin est accompagné de Jeanne Molleur, sa femme. " Ce couple, c'est une force formidable pour vivre et pour créer ", affirme l'artiste qui garde toujours le sentiment " de gagner la vie quotidiennement ".
thumb-derouin-dernier-territoire-VI.jpgthumb-derouin-300ansdemigrations-vii.jpgthumb-derouin-solair-iii.jpgthumb-derouin-lac-dor-E9.jpgthumb-derouin-dernier-territoire-IX.jpg

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Mardi 11 septembre 2007
BOUVIER-LACARRIÈRE-
CHATWIN-LAMAURIE-WHITE-

LE BRIS-RIMBAUD-NERUDA-
CHAR-SÉNAC-GUILLEVIC
ARTAUD-MIRON-VANIER
CENDRARS-APOLLINAIRE
SNYDER-WHITMAN-LORCA
CIORAN-MORIN-VANIER
MARQUÈS-PASOLINI-
WELLES-GIACOMETTI
KEROUACK-ADONIS-
DYLAN-FERRÉ-GINSBERG-
AUTIN-GRENIER-GRACK-
LOWRY-BEAULIEU-CÉSAIRE
JABÈS-DUBILLARD-ETC….

 


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Dimanche 9 septembre 2007
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Vendredi 31 août 2007
L’élu du chaos
« Et la conscience de plus en plus terrible

Sévit. Elle exige un énorme tribut. »

Anna Akhmatova.

 
 

Ces deux vers de la grande poétesse russe, dont il traduira le « Requiem » en 1966, s’appliquent parfaitement à Paul Valet qui paya le prix du langage de l’Être face aux démissions, aux mensonges et aux infamies de l’existence.

La première fois que je l’ai rencontré dans son pavillon de Vitry, où il exerça ses activités de médecin de banlieue ouvrière, d’emblée il se présenta comme un poète tragique, étonné que notre époque en ait enfanté si peu. Poète tragique, il y avait de quoi : un curriculum vitae marqué par les soubresauts du destin ! Né en Russie au début du siècle, garçon moscovite découvrant la Révolution de 1917 avec passion, puis il fuira l’U.R.S.S. dans un wagon à bestiaux pour la Pologne avant de « tomber amoureux de la France, amoureux de son histoire, de son esprit et de sa langue ». Durant la seconde guerre mondiale, sa famille disparaît dans les fours crématoires. Instigateur du Mouvement de Libération en Haute-Loire et dans le Cantal, la Résistance développe en lui un goût forcené de l’insécurité; aucun abri social, politique, littéraire ou confessionnel ne trouvera grâce à ses yeux.

Bravant la norme et tous les modèles de bienséance, Paul Valet porte la révolte à son comble, au comble de la catastrophe ontologique. Quel éboulis de certitudes ! Quel pilonnage ! Jusqu’au seuil de l’Horreur et du Sacré ! Le chaos est son élément auquel il attribue les vertus du cosmos par un insensé retournement des signes. Parole rudérale, explosive, percutante — malade, pied-bot, gisant même, mais « primat de la sainte déchéance, perdition et dévastation ».

Avec davantage de sauvagerie, Paul Valet fut sans doute le poète que Cioran,, son ami de longue date, appelait de ses vœux dans le « Précis de décomposition » : « Le poète serait un transfuge odieux du réel si dans sa fuite il n’emportait pas son malheur. À l’encontre du mystique ou du sage, il ne saurait échapper à lui-même, ni s’évader du centre de sa propre hantise : ses extases même sont incurables et signes avant-coureurs de désastres. Inapte à se sauver, pour lui tout est possible, sauf sa vie ». Mais, au-delà du scepticisme, des dépits élégants, l’angoisse chez Paul Valet loge dans l’antre de Dieu, le Christ est proche, crucifixion à l’œuvre, là peut-être touchons-nous à la différence entre penseur et poète.

Le 8 février 1987, c’était un dimanche matin, lorsque son fils m’annonça la mort de Paul Valet, le silence se mit à crépiter, effrayé de lui-même...

 

« Tout brille et s’éteint périodiquement pour reprendre

un souffle inconnu mais puissant ».

 
Guy Benoit
 

Ce texte a paru dans Regart n° 10 (mars 1990).

 
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Mercredi 29 août 2007

Valet.jpg
Paul Valet : ni le nom ni l'œuvre n'éveilleront d'échos sensibles, l'auteur n'ayant rien fait pour qu'ils soient connus au-delà de son cercle intime. Il ne fréquenta jamais les milieux littéraires, se vouant corps et âme à ses tâches médicales car il était médecin généraliste dans la banlieue sud de Paris. Le nom même de Valet est en soi un masque, un pseudonyme cachant son véritable nom, celui de Georges Schwartz né en Russie en 1905 d'une famille aisée qui dut émigrer en Pologne après la révolution avant de s'installer définitivement en France en 1924. Mais il se savait avant tout poète, viscéralement poète. Il se voulut donc toute sa vie au service de la poésie, d'où ce pseudonyme de Valet, le serviteur. D'où aussi cette œuvre exigeante et unique, ardente et implacable, ce parcours - voire ce chemin de croix - d'un homme et d'un poète à vif, sans concession ni soumission aux modes de son temps, ni aux dictacts d'ordre politique, religieux ou philosophique.

Médecin, poète, résistant durant l’Occupation, son œuvre se révèle tendre et désespérée. Souffrant de troubles nerveux et cérébraux, il connaîtra l’enfer des hôpitaux psychiatriques avant de s’éteindre le 8 février 1987.

 

Biblio (non exhaustive)
Sans muselière, GLM, 1949
Poésie mutilée, GLM, 1951
Poings sur les i, Julliard, 1955
La parole qui me porte, Mercure de France, 1965
Paroles d’assaut, Minuit, 1966
Vertiges, Granit, 1987

À propos de :
Paul Valet - Soleil d’insoumission de Jacques Lacarrière , Jean-Michel Place, 2001

Paul Valet, Le Temps qu'il fait / Cahier cinq, 1987
Sur Internet : Éditions Jean Michel Place
Sur le blog de l'écrivain François Bon

 
 

Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?
Etre lucide
C’est perdre connaissance
Etre libre
C’est perdre l’équilibre
Etre vengeur
C’est terrasser la vengeance
Etre intact
C’est terrasser l’évidence
Etre aux abois
C’est passer au-delà
Invincible est la détresse
De celui qui voit

*

Quand vous dites
Qu’il faut marcher avec ceux qui construisent le printemps
Pour les aider à ne pas être seuls
Et pour ne pas être seul soi-même
Dans sa tour de pierre
Dévoré de lierre
Je vous donne raison
Et quand vous dites
Qu’on n’a de raison d’être
Que pour les autres êtres
Vous avez raison vous avez raison

Et quand vous dites
Qu’il faut chanter le monde pour le transformer
Et pour l’expliquer et pour le sauver
Et pour vivre non seulement dans sa bulle de savon
Mais dans la haine de l’injustice
Et pour un but incarné comme un champ de blé
Vous avez raison vous avez raison

Mais je sais
Qu’une étreinte fraternelle sans patrie ni parti
Est plus forte que toutes les doctrines des docteurs
Mais je sais
Que pour libérer l’homme des haltères de misère
Il ne suffit pas de briser les idoles
Pour en mettre d’autres à leur place publique
Mais qu’il faut piocher et piocher sans fin jusqu’au fond de l’abcès
Et boire ce calice jusqu’à la lie

On ne libère pas l’homme de son rein flottant
Par une gaine élastique aux arêtes barbelées
On ne libère pas l’homme de son corset de fer
En le plongeant dans un vivier de baleines
On ne libère pas l’homme de ses maudits États
En le condamnant à vie par un modèle d’État

La vérité n’est pas un marteau que l’on serre dans sa main
Fût-ce une main de géant plein de bonne volonté
Mais la vérité c’est ce par quoi nous sommes façonnés
Mais vérité c’est par quoi nous sommes éclairés
Quand par la nuit sans suite les mots jaillissent de nos lèvres
Pour apaiser les hommes suspendus à leur vide

*
La parole qui me porte

La parole qui me porte
Est l’intacte parole
Elle ignore la gloire
De la décrépitude
La parole qui me porte
Est l’abrupte parole
Elle ignore le faste
De la sérénité
La parole qui me porte
Est l’obscure parole
Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie
La parole qui me porte
Est la dure parole
Elle exige de moi
L’entière soumission
La parole qui me porte
Est une houle de fond
C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom
La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet
 
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