Dimanche 22 juin 2008

L'Internationale situationniste est le dernier mouvement d'avant-garde révolutionnaire moderne, né, à la fin des années 50, de la rencontre des peintres du groupe Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam) et des poètes rebelles de L'Internationale lettriste. Pendant une dizaine d'années, les " situs " développeront une critique radicale de la " société marchande " et une attaque en règle contre tous ceux qui l'organisent : hommes politiques, industriels, syndicalistes mais aussi intellectuels et artistes " dévoyés ". Leur programme tient en deux slogans : " changer la vie " et " jouir sans entraves ". Ils seront en tout près de quatre-vingt dans le monde à participer à cette aventure subversive et poétique. En 1966, à la suite des nombreuses exclusions prononcées par le " patron " charismatique, Guy Debord, ils ne sont plus que sept, dont quatre basés à Strasbourg, Théo Frey, Jean Garnault, Herbert Holl et Edith Frey qui s'illustreront cette année là par un coup d'éclat : la prise de pouvoir par surprise de l'AFGES (Association Fédérative Générale des Etudiants de Strasbourg) dans le but avoué de la liquider. Forts de ce fait d'armes et de leur supériorité numérique, les quatre Strasbourgeois tentent alors de ravir les commandes du mouvement à un Debord très parisien qui se consacre désormais à l'exploitation éditoriale de son fonds de commerce révolutionnaire. Mais ce dernier résiste. A l'issue d'une bataille interne dérisoire et d'une mascarade de procès sur le modèle stalinien, Théo Frey et ses amis sont exclus le 16 janvier 1967. Cet épisode alsacien sonnera le glas de l'Internationale situationniste. Il aura tout de même permis la publication d'un pamphlet corrosif, De la misère en milieu étudiant, contribution décisive à l'éveil de toute une jeunesse que l'on retrouvera dans la rue quelques mois plus tard.
La Librairie Arthème Fayard a édité en mai 1997 dans un volume de 708 pages, en y ajoutant des documents et annexes "signifiants", le texte intégral des douzes numéros de l'Internationale situationniste parus entre juin 1958 et septembre 1969. Dans le dernier, on lit non sans étonnement "il nous suffira de noter qu'en France ancun situationniste ne réside en province (et surtout pas à Strasbourg)". Pourtant, si la cité alsacienne n'est pas, contrairement à certaines allégations, le berceau du mouvement, lequel existait déjà en 1957, elle fut le théâtre d'un événement majeur. En novembre 1966, des jeunes gens s'emparèrent de force des locaux et du matériel de l'UNEF pour imprimer, au nom de l'Association Fédérative Générale des Etudiants de Strasbourg, présidée par André Schneider, une brochure anonyme de 47 pages intitulée De la misère en milieu étudiant, considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels, et de quelques moyens pour y remédier. Son rédacteur : Mustapha Khayati. "Diverses mesures préliminaires" annoncèrent la sortie de l'opuscule. Celle du 26 octobre 1966 apparut comme la plus retentissante : une douzaine de trublions interrompirent à coups de tomates le cours du cybernéticien Abraham Moles, titulaire de la chaire de sociologie. En guise de publicité, l'AFGES afficha un comics réalisé par André Bertrand, Le retour de la colonne Durruti, pointant "la crise générale des vieux appareils syndicaux et des bureaucraties gauchistes", propageant l'espoir "du renouveau dans un groupe qui ne cachait pas ses intentions de saborder eu plus vite et pour le mieux tout ce militantisme archaïque". Le texte, distribué lors de la cérémonie marquant la rentrée et traduit dans plusieurs langues, inquiéta non seulement les sommités universitaires locales, mais horrifia aussi le Landerneau de la presse régionale, nationale et même étrangère. En riposte à la répression judiciaire, l'AFGES, qui exerça le contrôle sur la section locale de la MNEF, ferma le bureau d'aide psychologique universitaire, considérant que la "claire fonction" de cette instance était "de maintenir la passivité de toutes les catégories d'exploités". A quatre mois d'intervalle, il atteignit un tirage de 20 000 exemplaires. Mais compte trenu des innombrables duplications et diffusions dans plusieurs pays, l'on tabla sur 300 000 unités. Pourtant, le total des affiliés ne dépassa jamais plus de vingt en même temps dans le monde, ni plus d'une centaine durant son histoire. Début avril 1967, 79 étudiants se solidarisèrent ouvertement avec Vayr-Piova, vice-président de l'AFGES, renvoyé de la Faculté. Théo Frey, plus tard auteur de L'Unique et sa propriété (publié à Haguenau), Jean Garnault et Herbert Holi, exclus de l'IS le 15 janvier 1967 pour "mensonges", jouèrent un rôle important dans les révoltes de mai 1968. Plusieurs aphorismes situationnistes comme "Vivre sans temps mort et jouir sans entrave", "Ne travaillez jamais" ... fleurirent sur les murs.


par la freniere publié dans : Glanures
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Dimanche 22 juin 2008

Il était une fois une petite fille si belle qu'elle mourut


Où ai-je lu ou entendu cette phrase ? Je ne sais plus. Mais comme quelques autres paroles essentielles dont la source appartient à la nuit de la mémoire, celle-ci fait partie de moi-même. Peut-être suis-je loin d'en saisir toute la signification. Il en est de ces mots comme d'un mystère dont l'initiation ne cesse jamais. La vie semble trop courte et trop dispersée pour en venir à bout - et cependant c'est d'une telle pensée qu'elle reçoit sa lumière.

Chaque fois que le singulier hasard des rencontres m'a exposé à la beauté du monde, j'ai éprouvé ce qu'est celle-ci, en son fond : sa radicale fragilité, sa vulnérabilité au temps, son essentielle désolation d'être - et d'être si peu. Je suis de ceux que la beauté désespère.

Il était une fois une petite fille si belle qu'elle mourut

Le rapport qui lie indissolublement la beauté à la mort, lie, de la même façon, la mort à l'enfance. Là réside entièrement le secret du poème (ou de l'art). Toute beauté procède des mortes enfances du cœur - du point de rupture de l'unité, du déchirement de la faute, de la césure et de la faille. Toute beauté naît de la douleur d'être et porte cette douleur comme la fleur fragile de sa structure. Après seulement commencent la grammaire des formes et la logique de l'expression. Au commencement : blessures et brisure, désir du cri, retenue du cri, renoncement au cri pour une forme plus pure.

Je me disais, comme à propos d'une montagne, la beauté est au versant, là où l'amour s'est rompu et replié dans sa mémoire jusqu'au vide où le désir le retient.


Claude Louis-Combet
par la freniere publié dans : Poésie du monde
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 21 juin 2008

On doit garder en nous la soif du nouveau-né, l'espoir de l'enfant. On enfonce tant de clous dans la tête du bonheur, tant d'aiguilles dans les bras. On fait des trous dans le monde pour regarder le vide. Nous cherchons un mot de passe sans savoir où aller, des paroles de croyants dans un monde de marchands, le sang muet des morts dans un tas d'ossements. Nous ouvrons la lumière et c'est la nuit qui voit. Pourrons-nous respirer sans payer l'addition ? Pourrons-nous mourir sans laisser de pourboire ? Pourrons-nous voyager sans frontières et sans but ? Voici ma part de poussière, de fleurs, de sang, de mots. Voici ma part de lumière, ma part de peurs et de nuits blanches, ma part de braise sous la cendre, mon désir excessif de parler aux étoiles. Voici ma part de néant, de soleil et de lune, ma part de fleurs et de silence, ma récolte de rêves, ma part de révolte. Quand le soleil ôte sa robe, le corps de la nuit laisse voir sa peau. Les fleurs éclosent dans la confiance du fruit. Chaque goutte de pluie vient se pencher sur l'autre. La vie est une longue métaphore aux mots indéchiffrables.

Les plantes et les fleurs sont les lettres de la terre. Tous les arbres se dressent au signal des pluies. Nous faisons tant d'aller-retour avant de voir la route. Comme une louve pénètre dans la forêt en flammes pour sauver sa nichée, j'exerce mes oreilles à mordre l'inconnu. L'horizon dans ma poche continue de grandir. Les branches en bois debout tendent leurs bras ouverts. Que boirions-nous sans une source ? Même la haine a besoin d'eau. Parfois le nom des choses m'est plus proche que les choses. Je me méfie des hommes qui ne lisent qu'en chiffres et comptent les voyelles. Plongeant ma langue dans l'invisible, je n'écris pas sur des grandes pages légales mais sur des bouts de route, les pieds mouillés, les mains moites, les yeux fous. L'arbre discute avec le vent, la pierre avec la source. Le ciel converse avec lui-même. Je ne fais que mêler le sable des voyelles à la pluie des consonnes, les vagues de la forme à la mer du sens, les racines à la terre. Le vent défait les boutons d'or et les chapeaux d'aigrettes. La pluie lit ses poèmes sur le cahier des toits. Les nuages applaudissent et réveillent les fleurs. Seules, les pierres restent assises. D'un fleuve sans eau ni rives, je remonte le cours. Avec les années, je deviens qui je suis. Lorsque la mort viendra, je serai prêt à naître.


par la freniere publié dans : Prose
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 21 juin 2008
Né le 16 mars 1930 à Doboj, après des études de lettres à la Faculté de Sarajevo, il a travaillé presque toute sa vie dans la maison d'édition sarajévienne "Veselin Maslesa". Ses poèmes ont été traduits en de nombreuses langues. Sarajlic (dont le nom peut se traduire par "Sarajévien") est demeuré dans sa ville tout au long de l'interminable siège, qui a duré presque quatre ans. Il a été blessé, a perdu des proches. Il n'a pas cessé d'écrire : Le livre des adieux, Recueil de guerre sarajévien.
Ce fils d'une vieille famille musulmane de Bosnie, laïc et œcuménique, affectionnait particulièrement la Serbie et la Russie. Les amis de naguère, si nombreux dans ces pays, n'ont pas daigné s'enquérir de son sort dans la ville meurtrie ; à l'exception d'un seul, qui lui téléphona brièvement. Les deux recueils, journal de bord d'un navigateur naufragé, ont été publiés par les éditions N&B en 1997, dans une traduction de Mireille Robin. La Revue des ressources présente ici plusieurs poèmes extraits du Recueil de guerre sarajévien.
La guerre a sorti le poète de sa retraite et l'a contraint à un douloureux additif à son œuvre. Ses poèmes, écrits dans une langue simple, proche de la prose, ressemblent désormais à une ballade de prison. Une conclusion inattendue, parfois marquée d'une ironie sombre, retourne le sens du texte commencé comme un constat - là est la dernière liberté du poète face à la situation insupportable. La voix compte : les intonations d'une lecture lente ou chuchotée, exclamée ou drôle, le jeu théâtral de l'acteur, et tout particulièrement les arrêts, les césures dans la récitation. Le poète nous interpelle, et nous endossons ses expériences avec une mystérieuse familiarité.
BG
*

Dernier poème avant la guerre
à Slavko Santic

Nous ne mourrons pas dans le monde
de nos vers,
mais dans celui d'êtres fort différents
de nous.
Étranger m'est leur art,
étrangères me sont leurs amours,
s'ils en ont.
Étrangères me sont leurs pensées,
funèbres, haineuses, purulentes.
Étrangers me sont leurs blasons,
leurs bannières.

*
Théorie de la distanciation

La théorie de la distanciation fut inventée
par des fêtards du lendemain,
qui jamais ne veulent prendre de risques.
Moi, je suis de ceux
qui considèrent qu'il convient
de parler du lundi le lundi ;
le mardi, il pourrait déjà
nous sembler trop beau.
Il n'est pas facile, bien sûr,
d'écrire des poèmes dans une cave
quand pleuvent les obus.
Mais il serait encore plus difficile
de ne pas les écrire.

*
A l'occasion de la sortie de mon recueil chilien (s'il est sorti)

Au début du printemps,
quand la poste reliait encore
Sarajevo au reste du monde,
le poète traducteur Juan Octavio Prenz
et le poète éditeur Omar Lara
m'ont informé
de la parution prochaine au Chili
d'un livre de moi en espagnol.
S'il est sorti,
quelque lecteur chilien se demande
peut-être
ce qu'est devenu son auteur.
Oui, qu'est-il devenu ?
Il passe des heures dans sa cave,
il ramasse du bois,
il fait du feu sur le balcon,
il tient son journal de guerre,
et il rêve d'une omelette de trois œufs.

*
Le cimetière juif
à Abdulah Sidran

Les balles les plus meurtrières
qui frappent Marindvor
viennent du Cimetière Juif.
Le mercenaire de Milosevic
qui a installé sa mitrailleuse
derrière la tombe
d'Isak Samakovlija (1) ne sait même pas
qui il était,
pas plus qu'il ne sait qui est l'homme
qui vient de tomber, fauché par ses balles.
L'affaire est simple pour lui :
pour tout habitant de la ville tué,
que ce soit un médecin du SAMU
ou un chauffeur des transports urbains,
il touche une centaine de deutsche marks.
(1) Célèbre écrivain juif de Sarajevo, mort en 1955

*
Chien errant
à Lutva Hodzic

(A cause du nombre croissant de chiens errant de par la ville, les instances municipales de Kosevo nous ont informés qu'il est de notre devoir de signaler à la Mairie tout animal vagabondant près de chez nous.)
Devrais-je aller me dénoncer ?
Ne suis-je pas
moi aussi un chien errant ?
Je ne sais même pas
dans quelle valise
et dans quel coin de la cave
sont mes papiers.

*
Si j'ai survécu à tout cela

Si j'ai survécu à tout cela,
c'est grâce à la poésie
et aussi à une dizaine ou à une quinzaine
de personnes,
des gens ordinaires,
saints de Sarajevo
que je connaissais à peine avant la guerre.
L'État a également fait preuve
d'une certaine compréhension à mon égard,
mais chaque fois
que j'allais frapper à sa porte,
il était parti,
tantôt à Genève,
tantôt à New York.

*
Autodafé
à Eso Ramadanovic

Pour protester contre l'indifférence
de l'opinion internationale,
certains membres de l'Union des écrivains
ont annoncé
qu'ils brûleraient aujourd'hui leurs livres
en public.
Je vois que mon nom
figure dans leur communiqué.
Bien sûr,
j'approuve de toute mon âme
cette protestation
contre l'indifférence du monde,
mais
je ne brûlerai jamais mes livres.
D'abord, parce que je les aime,
et ensuite parce que, plutôt que les brûler,
je ferais mieux d'en offrir un exemplaire
à Ismar,
pour qu'il se souvienne,
quand il sera pharmacien en Suisse,
du temps
où il réparait mon toit,
bouchant les trous d'obus.

Izet Sarajlic


Tiré de La Revue des ressources

 


par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 20 juin 2008

Au Sud, ils meurent d'avoir été contraints d'ouvrir leurs frontières aux exportations agricoles européennes par la mécanique infernale de la dette imposée par le FMI et la Banque Mondiale. Au Nord, l'Europe publie sa directive transformant en délinquants passibles de plus d'une année d'enfermement les immigrants qui viennent gratter à notre porte pour demander le droit de vivre. Sans doute « la stratégie du choc » décrite par Naomi Klein dans son dernier ouvrage ? Nous sommes loin de l'inconscient collectif compassionnel et solidaire de la majorité des citoyens. Alors que nous connaissons les causes de cette catastrophe planétaire, l'Europe veut endormir les inquiétudes de sa population par des annonces de dons : quelques centaines de millions de dollars comme des cachets d'aspirine pour soigner les symptômes trop visibles des morts annoncées. Remettre en cause la politique ultra libérale permettant de piller les richesses des pays dits, avec hypocrisie, en développement, le dumping par les exportations agricoles subventionnées qui ruinent leurs agricultures ou la dette illégitime qui saigne depuis 30 ans leur maigres finances, vous n'y pensez pas ! Voulez-vous casser la sacro-sainte croissance par le partage ?
« Nous ne pouvons pas accepter toute la misère du monde », nos pays riches ne sont ni responsables, ni coupables ! Renforçons la ligne Maginot de la forteresse Europe, radars, hélicoptères et avisos contre pirogues
surchargées d'africains démunis, barbelés et prisons pour ceux qui passent au travers des mailles électroniques de nos remparts !
Allez, gouvernants, continuez à nous faire croire qu'en consommant sans fin pétrole, matières premières et nourriture la planète va se refroidir par la magie de notre technologie. Non, la désertification avance et les affamés ne bénéficient toujours pas des miettes de notre argent, que les riches spéculateurs placent sur les denrées alimentaires : l'effet de ruissellement est un mirage déculpabilisant."

L'équipe du CADTM (Comité d'Annulation de la Dette pour le Tiers-Monde) France


 

 

par la freniere publié dans : Glanures
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander

D'un mot l'autre

Recherche

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Images Aléatoires

Parutions

Aux éditions Chemins de plume:

L'Autre versant, 2006

Parce que, 2007

pour commander:

au Québec:

Jean- Marc La Frenière – 344 rang 6 Saint-Ferdinand Québec G0N1N0

en France:

Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus