Mardi 9 janvier 2007

Et moi
je refuse la prière de l'absent
la gloire posthume et la rose d'argile
je ne suis ni soldat ni martyr
je suis cordonnier et j'ai oublié mon nom
je suis artisan et j'aime les chansons d'amour
j'aime le miel et l'huile d'olive
j'aime l'araq et la fleur d'oranger
je suis petit dans ma rue
je suis petit dans la vie
et là je n'ai plus de sang à verser
je n'ai plus faim ni soif
j'ai un peu froid
et je n'ai plus de larmes à retenir

[...]

Le soldat brisé par la faim
n'a plus de corps à nourrir.
Il dort à présent
le visage effacé par les flammes.
Il coule dans le fleuve comme une mémoire qui rejoint la mer.

[...]

Voile et linceul sont tombés en douceur
pour la paix éternelle.
Corps emmitouflés dans le silence
et sourires suspendus comme un rêve pris en photo.
On a coupé le souffle en saupoudrant la vie endormie.

[...]

J'arpente l'abîme.
Je descends. Je suis suspendu.
Les cendres fument encore. Elles montent, m'enveloppent puis retombent,
poussière grise qui fait de mon corps un sablier.
Je suis friable. Je suis une vieille roche délaissée.
Je suis sable et temps.
Je suis sans visage.
Je nourris la terre et verse mes paroles dans le sang de la terre.
J'irrigue les racines d'arbre au printemps tardif.
Je compte les jours et les morts pendant que des hommes transportent leur maison sur le dos.

Tahar Ben Jelloun

La Remontée des cendres
poème - Édition bilingue,
version arabe de Kadhim Jihad
Seuil, 1991
et " Points Roman", n° R625


 
 
par la freniere publié dans : Poésie du monde
commentaires (0)    recommander
Dimanche 7 janvier 2007

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de désespérer, si nous commençons. Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir... Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

André Breton

Extrait de
"Le révolver à cheveux blanc"
Poésie/Gallimard.

 
par la freniere publié dans : Poésie du monde
commentaires (0)    recommander
Samedi 6 janvier 2007

Il arrive
que l’on trouve dans les bouteilles jetées à la mer
des lettres d’amour

dont les écritures sont des inconnues
telles qu’il s’en cache dans les villes
les équations et les autres langues.

Par l’infini du regard
il dit l’infini du remords
de naviguer si longtemps sur la mer

où ne jouent pas ses enfants.

L’homme qui s’en va
par un poème
rejoindre celle qu’il attend

n’est-il pas
comme ce marin
qui
par l’infini de la mer
rejoint l’infini de ses mots
où a disparu son amour.

Il arrive
que l’on trouve dans les livres jetés aux lecteurs
des lettres d’amour
écrites dans des langues dont les alphabets sont inconnus
à l’oreille de toutes les langues.

Aussi secrets que les voyages
sont les poèmes

ils ne connaissent
comme les bouteilles jetées à la mer
que le pont, le cœur d’où ils sont tombés.

Tréguennec
Baie d’Audierne
Hiver

Yvon Le Men
 
par la freniere publié dans : Poésie du monde
commentaires (1)    recommander
Jeudi 28 décembre 2006

J'ai écrit mon identité
A la face du vent
Et j'ai oublié d'écrire mon nom.

Le temps ne s'arrête pas sur l'écriture
Mais il signe avec les doigts de l'eau

Les arbres de mon village sont poètes
Ils trempent leur pied
Dans les encriers du ciel.

Se fatigue le vent
Et le ciel déroule une natte pour s'y étendre.

La mémoire est ton ultime demeure
Mais tu ne peux l'y habiter
Qu'avec un corps devenu lui même mémoire.

Dans le désert de la langue
L'écriture est une ombre
Où l'on s'y abrite.

Le plus beau tombeau pour un poète
C'est le vide de ses mots.

Peut être que la lumière
T'induira en erreur
Si cela arrive
Ne craint rien, la faute est au soleil

Adonis


Publié dans L'Orient - Le Jour du 12 mars 1998 et traduit de l'arabe par Francois Xavier

 
par la freniere publié dans : Poésie du monde
commentaires (0)    recommander
Lundi 18 décembre 2006

Rien de plus
Que l’infime
Savoir que tu sais…
Parler du silence
Être inondé
De ton tremblement
J’ai inhalé
Les certitudes
De mes ancêtres
Et
Sacrifié
Aux tombeaux sans visage
Des revenants
Les écumes opaques
Livrées aux vents barbares
Sont le pouvoir
Des pauvres
Et des conteurs
Pour survivre
A l’insolence
Mes mains sont sculptées
Des souffrances
Inavouables de la race
Il y a dans ton absence
L’infirme présence
De l’intime
Une revanche
Inespérée
De plénitude
Comme si la plage
Se limitait
A son propre grain de folie
Et fécondait les étoiles
Dans un sursaut
Primitif de lucidité
Il en faut
Des regards
Pour enfanter le monde
S’en tenir
A l’impossible
 
Jean-Luc Gastecelle

http://lessansciel.hautetfort.com/
 
 
par la freniere publié dans : Poésie du monde
commentaires (0)    recommander

D'un mot l'autre

Scribulations est parue


pour commander
Éditions La Madolière

des mêmes auteurs
pour commander:
en.ligne.editions@hotmail.fr

Parutions

Aux éditions Chemins de plume:

L'Autre versant, 2006


Parce que, 2007

pour commander:

au Québec:

Jean- Marc La Frenière – 344 rang 6 Saint-Ferdinand Québec G0N1N0

en France:

Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice


autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





Recherche

RSS

  • Flux RSS des articles
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus