Samedi 8 novembre 2008

Chaque soir j'attends encore,
en retenant mon souffle,
le léger frôlement de la porte qui s'ouvre
comme elle fait tous les soirs, chez nous,
depuis soixante années,
dans la pénombre amie du corridor.
Mais rien ne bouge là-dehors,
Evy ne revient plus chez nous, à la maison ;
en vain j'écoute encore un peu,
chaque soir, en silence.
Comme c' est étrange : les morts de l'ancienne saison ~
oublient donc de rentrer ?
Ont-ils perdu l'adresse ? différé le retour ?
Seraient-ils donc distraits, au point de ne plus vivre ?

Malgré mon désarroi d'enfant abandonné,
tous les matins sa place au petit déjeuner,
à table devant moi, dans la clarté muette,
reste une chaise, dos au mur : sans bouger, vide et nette.

Claude Vigée

 


par la freniere publié dans : Poésie du monde
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Vendredi 7 novembre 2008

Le papier, papier marouflé, trituré, déchiré, recomposé. Le papier, matériau. Le travail du papier, sa mise en lambeaux, son marouflage, son lissage avec les paumes, les doigts, la construction de ses accidents. Ainsi j'investis le tableau à venir, je prépare le terrain, je fonde.
Est-ce que le papier est une peau ? La peau duvetée de l'oisillon, la peau sableuse du rhinocéros, la peau humaine, grise, rose, jaune, rouge, noire, ocre, ambrée, autant de teintes qu'il y a de sols, la peau qui respire, respire, voilà le mot, respirer, respirer !
La peau est poreuse, j'inscris une peau, je tends une peau sur un cadre, afin que cette peau puisse être résonance. Du chant silencieux du monde je suis le bâton et le chant, le chant et le tambour, tableau-peau, tambour-chant. Chant du monde dans le creux de la création.
On tend les toiles, comme on tendait des filets sur une rivière, comme on posait des collet à lièvres. Peindre, c'est une activité prédatrice au sens noble. Ne se laisse prendre que la proie qui y consent après qu'on l'en eut priée.


Dans ma rencontre avec l'autre, peu importent la connaissance, l'empathie, l'amitié ou l'amour qu'il me porte, il existera toujours un territoire qui lui sera inaccessible, et c'est justement celui où j'entends en moi la résonance de sa présence dans ma vie. Ce territoire, où se dessine l'ombre portée de notre rencontre. Là, lieu sacré de l'intime, l'autre qu'il est, me pénètre et me vivifie dans le secret de ma terre, dans le mystère de ma boue. Ainsi toi que j'aime, je te bois comme la terre boit son eau.
Paradoxe qui finalement n'est pas loin du mystère de la fécondation. À l'instant où l'un se perd comme un, c'est là, à ce moment précis, quand l'autre l'accueille et fait sienne cette part de vie et de mystère offerte, qui à son tour dans et par l'accueil accepte que l'autre prenne vie en lui sans jamais savoir de quelle vie cette vie sera faite.
Comment cela se peut-il ? Je crois qu'il n'y a que trois chemins, celui de la charité, celui de l'amour et celui de l'œuvre d'art, chacun des trois participant des autres.


Michel Madore             Carnets d'atelier, Éditions Mémoire Vivante, Paris, 2003


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Vendredi 7 novembre 2008


Tu es si pleine d'aimer

tu calmes le temps bête
la tempête
le carnage

tu allumes des feux
dans la nuit la plus froide

tu me hantes


par la freniere publié dans : Poésie
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Vendredi 7 novembre 2008

Congo : comment nous alimentons la guerre la plus sanglante d'Afrique

Des Congolais jettent des pierres aux Casques bleus qui patrouillent sur la
route à Kibati, à 25 km au nord de Goma.

La guerre la plus meurtrière depuis l'invasion de l'Europe par Adolf Hitler
recommence - et il est pratiquement certain que vous portez dans votre
poche, un débris ensanglanté de ce massacre. A la vue de l'holocauste au
Congo avec ses 5,4 millions de morts, le même vieux cliché sur l'Afrique
ressort : c'est un "conflit tribal" "au coeur des ténèbres". Il n'en est
rien. Une enquête des Nations Unies a constaté que cette guerre était menée
par des «armées de business» pour s'emparer des mét aux qui permettent à
notre société du 21ème siècle de faire bling bling. La guerre au Congo est
une guerre qui vous concerne.

Chaque jour, je pense aux gens que j'ai rencontrés dans les zones de guerre
de l'est du Congo lorsque j'y faisais des reportages. Les services
hospitaliers étaient remplis de femmes qui avaient subi des viols collectifs
par les milices et qui avaient blessées par balle au vagin. Les bataillons
d'enfants soldats âgés de 13 ans, drogués, hagards, qu'on a obligés à tuer
les membres de leurs propres familles pour les empêcher de s'enfuir et de
retourner chez eux. Mais curieusement, alors que je regarde la guerre qui
recommence sur CNN, je me prends à penser à une femme que j'ai rencontrée et
qui, selon les critères congolais, n'avait pas trop souffert.

Un jour que, revenant d'une mine de diamants, je rentrais à Goma, ma voiture
a crevé. Pendant que j'attendais qu'elle soit réparée, je me tenais au bord
de la route et je regardais les longues colonnes de femmes qui titubent sur
chaque route de l'est du Congo, transportant tous leurs biens sur leur dos,
cet amas d'affaires les handicapant terriblement. J'arrêtai une femme de 27
ans qui s'appelait Marie-Jeanne Bisimwa et qui avait quatre petits enfants
accrochés à elle. Elle me raconta qu'elle avait de la chance. Oui, son
village avait été brûlé. Oui, elle avait perdu son mari quelque part dans le
chaos. Oui, sa sour avait été violée et était devenue folle. Mais elle-même
et ses enfants étaient en vie.

Je l'ai emmenée dans ma voiture, et ce n'est qu'après quelques heures de
discussion sur les routes défoncées que j'ai remarqué que quelque chose ne
tournait pas rond avec les enfants de Marie-Jeanne. Ils étaient affaissés,
le regard fixe. Ils ne regardaient pas autour d'eux, ne parlaient pas, ne
souriaient pas. "Je n'ai même pas pu les nourrir," m'a-t-elle dit, "à cause
de la guerre."

Leurs cerveaux ne se s'étaient pas développés et ne se développeront jamais
plus. "Est-ce qu'ils vont aller mieux ?", m'a-t-elle demandé. Je l'ai
déposée dans un village à la périphérie de Goma et ses enfants l'ont suivie
en trébuchant, inexpressifs.

Il y a deux histoires sur l'origine de cette guerre : l'histoire officielle
et la véritable histoire. L'histoire officielle est qu'après le génocide au
Rwanda, les Hutus, auteurs des massacres, traversèrent la frontière et
fuirent au Congo. Le gouvernement rwandais les aurait poursuivis. Mais ceci
est un mensonge. Comment le savons-nous ? Le gouvernement rwandais n'est pas
allé à la poursuite des Hutus génocidaires, en tout cas, pas dans un premier
temps. Il est allé là où se trouvent les ressources naturelles du Congo et
a commencé à les piller. Ils ont même dit à leurs troupes de travailler avec
les Hutus qu'elles rencontreraient. Le Congo est le pays le plus riche au
monde en or, en diamants, en coltane*, en cassitérite et autres minerais.
Tout le monde en voulait une part, c'est pourquoi six autres pays ont envahi
le Congo.

Ces ressources n'ont pas été volées pour être utilisées en Afrique. Elles
ont été raflées afin de nous être vendues. Plus nous en achetons, plus
l'envahisseur pille et massacre. L'augmentation du nombre des téléphones
portables a créé une hausse des morts car le coltane qu'ils contiennent se
trouve essentiellement au Congo. Les Nations Unies ont cité les sociétés
internationales qui seraient, selon elles, impliquées dans ce pillage :
Anglo-America, Standard Chartered Bank, De Beers et une centaine d'autres
(toutes ces sociétés ont démenti ces accusations). Mais au lieu d'arrêter
ces entreprises, nos gouvernements ont demandé aux Nations Unies d'arrêter
de les critiquer.

Il y a eu des périodes où les combats ont faibli. En 2003, un accord de paix
a finalement pu être négocié par les Nations Unies et les armées étrangères
se sont retirées. Beaucoup ont continué à travailler à travers des milices
amies mais le carnage a quelque peu diminué. Jusqu'à maintenant. Comme pour
la première guerre, il y a l'histoire publique officielle et la vérité. Un
chef de milice congolaise, nommé Laurent Nkunda, soutenu par le Rwanda, a
déclaré qu'il devait protéger la population tutsi locale des mêmes
génocidaires hutus qui étaient restés cachés dans les jungles de l'est du
Congo depuis 1994. C'est pourquoi il s'empare aujourd'hui des bases
militaires congolaises et il est en train de marcher sur Goma.

C'est un mensonge. François Grignon, directeur pour l'Afrique du groupe de
réflexion International Crisis Group m'a dit la vérité : «Nkunda est financé
par les entrepreneurs rwandais qui, ainsi, peuvent garder le contrôle des
mines du Nord-Kivu. C'est le coeur absolu du conflit. En fait, ce à quoi
nous assistons, c'est un combat des bénéficiaires de l'économie de guerre
illégale pour conserver leur droit d'exploitation.»

En ce moment, les businessmen rwandais font une fortune avec les mines dont
ils se sont emparés illégalement durant la guerre. Le prix mondial du
coltane s'effondre, alors maintenant ils se concentrent avidement sur la
cassitérite, qui est utilisée pour faire des boîtes de conserve et d'autres
produits de consommation courante. Quand la guerre a commencé à faiblir, ils
ont vu qu'ils perdaient leur contrôle face au gouvernement congolais élu,
c'est pourquoi ils ont réamorcé la guerre de façon sanglante.

Mais le débat sur le Congo en Occident (quand il y en a un) se concentre sur
notre incapacité à fournir un pansement, sans même évoquer le fait que nous
sommes ceux qui avons provoqué la blessure. C'est vrai que les 17 000
Casques bleus présents dans le pays échouent, de manière catastrophique, à
protéger la population civile, et ont un besoin urgent d'être renforcée.
Mais il faut surtout cesser d'alimenter la guerre, tout d'abord en arrêtant
d'acheter des ressources naturelles ensanglantées. Si Nkunda a assez d'armes
à feu et de grenades pour combattre l'armée congolaise et les Nations Unies
c'est uniquement parce que nous lui achetons son butin. Nous devons
poursuivre en justice les entreprises qui achètent ces ressources, pour
complicité de crimes contre l'humanité, et introduire une taxe mondiale sur
le coltane pour financer une force de paix conséquente. Pour en arriver là,
nous avons besoin de construire un système international qui accorde plus de
valeur à la vie de Noirs qu'au profit.

Quelque part là-bas, perdus au milieu du grand pillage international des
ressources du Congo, se trouvent Marie-Jeanne et ses enfants, qui errent à
nouveau, claudiquant, le long de la route, portant tout ce qu'ils possèdent
sur leurs dos. Ils n'utiliseront sans doute jamais de téléphone portable
plein de coltane, ni de boîte de haricots en cassitérite fondue, ni ne
porteront de colliers en or, mais il se pourrait qu'ils meurent pour un de
ces produits que nous consommons.

* Le coltan (version abrégée de « Colombite-Tantalite »)
est un minerai métallique, que l'on trouve principalement dans l'est
de la République démocratique du Congo. Une fois raffiné, le coltan produit
du tantale métallique, qui peut stocker des charges électriques élevées et
est par conséquent employé dans les condensateurs qui entrent dans la
composition des téléphones mobiles et des Playstations, entre autres.

Johann Hari

Traduction : Isabelle Rousselot et Fausto Giudice


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Vendredi 7 novembre 2008

L'échec de l'art comme interrogation subversive de notre société était flagrant : la cote des artistes hier renégats montait à toute allure et les échanges allaient grand train.
La société marchande était capable d'acheter jusqu'aux plus fulgurantes trouées faites à son décor et d'en faire des trous positifs : un bon placement.
Nous découvrions avec stupeur que le Vrai est un moment du Faux et que tout était négociable.
L'insatiable instinct de bête de mort du pouvoir marchand s'appropriait jusqu'au désir de sa propre destruction et en faisait commerce en le sacralisant.
Le NON de l'artiste devenait la caution de ce qu'il niait, à plus ou moins long terme; question de digestion...
L'art n'était plus ce poison efficace dont nous avions rêvé, mais une liberté provisoire exemplaire.

La chaise artistique devenue objet d'art nous n'avions plus rien où poser notre cul.

Il nous restait nos corps. Nos corps sans nom, sans signature. L'histoire de la révolte devenait anonyme. Dans un monde où un jeu de miroirs très subtil nous renvoyait toujours à des images sans corps, il nous fallait tenter de vivre.
Ce fut d'abord refuser de survivre comme on nous l'ordonnait.
Cet ordre là, merci.
Un bonheur illusoire, véritable trompe-l'œil où nos forces vitales seraient vouées à l'épuisement du désir par la consommation.
Cynisme ultime du pouvoir des marchands de vouloir faire de nous des cadavres heureux monnayables à merci.

Il nous restait nos corps et cette seule évidence : la vie de tous les jours serait l'art clandestin de la révolte et le désir sa poésie...

Emmanuelle K.

La mariée mise à nu

 



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