Vendredi 2 mai 2008

Les éléphants, dit-on, ont une conscience particulièrement aigue de la mort, de la leur sans doute, mais aussi de celle de leurs semblables. Au cours des migrations, lorsqu'ils découvrent les restes d'un congénère, on les voit briser la colonne qu'ils avaient formée depuis le premier point d'eau et venir se recueillir sur les chairs et les ossements déjà à demi ensevelis. Écrasé de chaleur, conduit comme toujours par une femelle, le troupeau, souvent une trentaine de bêtes, encercle le défunt. Les longues trompes le caressent, l'enserrent. Certains individus s'écartent, vont arracher des herbes qui poussent non loin, puis viennent en recouvrir le corps. De la terre et du sable sont aussi soufflés sur ce qui subsiste de la grande bête. La cérémonie dure longtemps, apparemment ponctuée de silences. Mais en réalité, tous émettent des infrasons, inaudibles à notre oreille humaine. Que se disent-ils, que murmurent-ils donc, ces animaux étranges qui ont au moins ceci en commun avec nous : le désir secret et improbable que le trépas contienne encore un peu de cette vie pourtant achevée ?

Jean-François Beauchemin

par la freniere publié dans : Poésie du monde
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Vendredi 2 mai 2008

je ne te connais pas, Mariam, mais je sais ce que les yeux d'un enfant recèlent, je sais qu'il s'y trouve la force de l'innocence et les égéries de l'espoir, je ne te connais pas, Mariam, mais je suis père et je sais l'amour des enfants, je sais qu'il n'y a rien de plus beau, je sais que cet amour est un lieu de dépaysement, qui ramène à l'essentiel, que cet amour engendre un bonheur parfois si virulent qu'il rend égoïste, indifférent mais qu'il est nécessaire et qu'il donne sens à la vie, à ma vie,

je sais, Mariam, que le meurtre d'un enfant est le meurtre de cette trace qui conjugue les frontières, de cette trace qui noue les entrailles de nos rêves, de ce dérisoire qui rend l'humain possible,

je n'ai, à vrai dire, pas grand-chose à te dire, Mariam, ce monde, je te l'avoue, me parait bien étrange, indéchiffrable parfois, je me contente de mes petites conquêtes, je me nourris de mes chimères, je ne suis ni meilleur, ni pire que les autres

mais j'aimerais, aujourd'hui, crier ma révolte,

c'est sans doute naïf, je n'ai, vois-tu, que ces mots et ils ne peuvent rien et on me reprochera, à nouveau, d'être plus sensible aux problèmes de ton peuple, c'est peut être vrai, je ne m'en cache pas et il est étrange de constater que certaines révoltes réclament un justificatif mais ce n'est pas très important, on sait qu'il y a des intolérances qui avancent masquées, qui se cachent derrière de beaux discours, on sait aussi ce que sont les hommes mais ce n'est pas important, Mariam, il faut parfois savoir taire le futile,

j'aimerais, aujourd'hui, Mariam, crier ma révolte,

dire à ceux qui pourfendent ton peuple qu'il est temps d'arrêter, qu'il faut arrêter le massacre, la destruction de l'autre, le mépris de l'autre, qu'on ne peut continuer ainsi à bafouer vos droits, à violer vos terres, qu'on ne peut ainsi vous emprisonner, vous affamer, vous bombarder, qu'on ne peut vous parquer dans des ghettos, comme des bêtes, qu'on ne peut, et je pèse mes mots, procéder à un génocide lent,

j'aimerais, aujourd'hui, Mariam, crier ma révolte,

leur dire que je leur reconnais le droit à la mémoire de la souffrance, et c'est une mémoire que je partage, mais qu'elle ne justifie pas qu'on inflige une même souffrance à des innocents, leur dire qu'ils ont droit à cette terre, on ne pourra retourner en arrière, mais que cette terre doit être un lieu de partage, que cette terre doit servir à réconcilier, à souder et non pas à diviser, leur dire que la sagesse de la souffrance nous apprend la compassion et non pas ces ruines qui affligent la mitraillette et le sang, leur dire qu'il faut arrêter la logorrhée des discours qui rationalisent le Mal, leur dire qu'un autre cheminement est possible, qu'il suffit d'envisager l'autre comme un humain,

j'aimerais, aujourd'hui, Mariam, crier ma révolte,

dire à ceux qui se taisent qu'ils sont complices,

dire aux pays qui ont les moyens de tout changer qu'ils sont complices,

dire aux intellectuels qui préfèrent ne pas voir, ne pas comprendre, qu'ils sont complices

dire qu'il faut briser la conspiration du silence, qu'il faut en finir avec l'indignation sélective, l'hypocrisie des puissants, qu'il faut cesser le langage travesti, ce langage qui fait du meurtrier un faible et de l'opprimé un terroriste, dire qu'il faut enfin nommer ces exactions pour ce qu'ils sont,

barbarie,

apartheid,

ne crois pas, Mariam, que je cède pour autant à la tentation de la haine, ce n'est pas le cas, loin de là, je crois aux mots de ce grand poète récemment disparu, Césaire, mots qui disent, 'mon cœur, préservez-moi de toute haine, ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine' et j'ai cette foi, naïve peut-être, en l'humain, je crois que nous partageons une humanité commune, irréductible, inaltérable, je crois qu'il y a des solidarités qui se nouent au-delà des différences, je crois à la nécessité du dialogue, je crois au pouvoir des rencontres et des mélanges, je crois qu'il se trouve des gens de bien en tous lieux,

il ne s'agit de haïr, Mariam, loin de là, il s'agit de résister,

de résister sans jamais perdre conscience de l'humanité de l'autre,

je ne te connais pas, Mariam, mais je sais que tu es présente dans les yeux des mes enfants, de tous les enfants,

je sais ou je crois savoir qu'on se verra un jour dans un lieu ou les enfants peuvent fouler la terre sans avoir peur,

un lieu ou dans leurs yeux sillonne le bleu,

bleu,

bleu si profond,

bleu qui dit le vouloir incommensurable de l'innocence

je sais que tout à l'heure, ce soir, demain, ils tueront un autre enfant mais je sais, Mariam, que tu leur pardonneras parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font,

je le sais, Mariam.


Umar Timol     Ile Maurice

*Maryam Maarouf, 14 ans, victime d'une offensive israélienne

 

par la freniere publié dans : Umar Timol
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Vendredi 2 mai 2008
Le 47ème opus de Microbe est prêt à partir. Il sera accompagné, pour les abonnés "plus", du 17ème mi(ni)crobe : Le dernier rêve de Richard Brautigan, une nouvelle signée Philippe Lemaire.

 

Au sommaire de ce #47, vous découvrirez les textes de justin.barrett, Régis Belloeil, Marc Bonetto, Georges Cathalo, Jean-Marc Couvé, Éric Dejaeger, jean-marc flahaut, Jean-Paul Gavard-Perret, Hozan Kebo, Jean L'Anselme, Philémon Le Guyader, Éléonore Leroy, Patrick Lorin, Éléonore Leroy et Michel Voiturier. Les illustrations sont d'Olivier Vander Meiren.

 

 

Si vous désirez vous abonner à la revue la moins chère de Belgique, contactez-moi.

ericdejaeger@yahoo.fr



Indigents de Dublin (recueil instantané) : il reste trois exemplaires du tirage strictement limité à cinquante (10 € + frais de port).
La saison 2 de la Saga Maigros (épisodes 31 à 60) a débuté le 21 mars. C'est gratuit. Vous pouvez vous abonner et recevoir tous les épisodes déjà parus sur simple demande. Âmes sensibles s'abstenir !

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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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