Lundi 15 janvier 2007

Eepilk, dear Eepilk, tu ne changeras donc jamais. Tu racontes tout, sauf la fin. C’est peut-être la raison pour laquelle je n’ai oublié aucune de tes histoires, j’attends toujours ce qui adviendra après, de l’autre côté de l’histoire.

Bah! Ce n’est guère plus révélateur, de mon côté. Comme tant d’autres «field workers» à l’emploi de l’Empire, j’ai disparu, à mon tour, dans les limbes de la raison et tu n’as jamais entendu parler de moi. Mais, jamais je n’ai oublié.

Jamais je n’ai oublié ton sourire, le grand sourire de l’Amadjouak, colonne de glace écumante se promenant sur les franges de la banquise, tête haute, parole en cascade.

Je me souviens quand on s’était rencontré pour la première fois. Sur un «primus» de fortune importé de Suède par la Groënlande , tu nous avais servi un thé en pleine mer. Un thé bouillant préparé dans ton embarcation agitée par les vagues et le passage d’un troupeau de narvals au large du pack à demi-disloqué. Au beau milieu du rentrant de l’Amirauté du Haut-Arctique, entre la Terre de Baffin et l’Isle sans Fin.

Tu réparais ton poêle à naphta avec des pièces de ton hors-bord et vice versa. Quand ton moteur volait en éclats sous la pression du désir, de la faim ou de la chasse, tu refixais le tout avec un grand éclat de rire et des pièces de ton poêle portatif. C’est ce qu’on appellera, sous d’autres cieux, le recyclage du mouvement perpétuel.

Il faudrait peut-être, Eepilk, consulter les spécialistes en la matière pour connaître le processus de fabrication et le mode d’emploi. Parenthèse. Ouvrez les guillemets.

«Les Esquimaux, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, écrit l’anthropologue, sont les plus habiles artisans de la planète.»

C’est ce qu’on n’avait cessé de répéter aux ingénieurs yanquis de la Dew Line qui, après s’être longtemps demandé quels ouvriers allemands ou japonais ils allaient importer pour construire la ligne radarisée du Haut-Arctique, avaient soudainement découvert que le territoire était peuplé d’Inouites. Et toi, Eepilk, tu avais été l’un des premiers à être embauché. Tu avais travaillé à Cape Dyer, Igloolik, Frobisher Bay, etc., sans avoir jamais voulu consentir à jouer le plus habile esquimau de je ne sais quel projet. Tu voulais aller à la chasse et, chaque été, tu quittais ton travail pour reprendre ton harpon.

Tu voulais être heureux et mobile en même temps; l’un n’allait pas sans l’autre. Ne jamais arrêter, ne jamais t’arrêter, sauf… pour repartir! Tous les fonctionnaires qui allaient assassiner, dans les années qui allaient suivre, l’esprit esquimau, le savaient très bien. Ils allaient vider de force tous les camps d’été et installer les gens dans des établissements fixes — des permanent settlements — afin que toute l’Amérique devienne un jour aussi rectangulaire que le Nord-Dakota avec, au centre, la «main street» croisant la 51e avenue. Ou, l’avenue John Fitzgerald Kennedy rencontrant le poste de Little Chicago, par 75° de latitude nord.

Merde, Eepilk! Et moi, fils de Canadiens errants de Belle-Chasse, né des entrailles mêmes du «chemin qui marche» dans un iglou à deux étages entre les marées enneigées et le nordêt, j’étais là convié à participer à cette mise en réserve sans même le savoir.

LUOS! Land Use & Occupancy Study, Étude d’utilisation et d’occupation des terres, c’était là notre mandat. Combien de phoques? Combien de cariboux? Combien de bélougas, Eepilk? Que fais-tu dans la vie, Eepilk? E-five-nine-o-two. Combien de femmes? Combien de huskies, combien de chiens, combien de rêves? Oh! pardon, je te prie de m’excuser, ce n’est pas écrit dans le formulaire.

Et combien de mers, combien d’icebergs as-tu attrapés? Décidément, ce n’était pas écrit non plus. Mais lorsque j’étais là-bas, le vieil Arkeeagok, à la question a répondu: douze huskies blancs. Blancs. Et il a ensuite voulu savoir ce que le gouvernement avait écrit sur cette grande feuille couverte de signes étranges.

«Euh, c’est que…
— Mais, comment, le gouvernement veut seulement connaître la quantité de chiens sans vouloir rien savoir de leur couleur? Je suis le seul de tous les postes à posséder douze chiens plus blancs que neige, parce que je les ai mélangés avec du loup, au plus froid de l’hiver. Si mes huskies sont plus blancs que la banquise, si mes harnais de babiche, mes gréements d’ivoire blanc et mon kométique d’os de baleine blancs sont plus blancs que l’ours le plus blanc, c’est moi qui tuerai le premier phoque et fuck gouvernement!»
— Alors, Arkeeagok, quel est ton nom? Je veux dire, tu dois bien avoir un surnom quelque part.
— L’homme-aux-douze-huskies-blancs
— Ça va, j’ai compris. Je vais l’écrire.»

(...)

Jean Morisset

 

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Dimanche 14 janvier 2007

Eepilk

Cher Eepilk,
Dear e-five-nine-o-two
Cher E5. 902

Ta tête revient me danser dans la mémoire ballottante au moment d’entamer ce texte.

Tu as évidemment oublié depuis longtemps la lettre que tu m’avais écrite en syllabique et que je ne sais plus quel missionnaire-fonctionnaire m’avait traduite. En partie seulement, car il avait laissé en blanc un long passage, le dernier paragraphe en fait, dont on vient tout récemment de me faire connaître la teneur.

Tiens, je te renvoie tes propres mots, au cas où tu les aurais oubliés.

«Il y a fort longtemps
ma mère m’a chanté une histoire
qu’elle tenait de la mère de sa mère
qui elle-même la tenait de sa grand-mère
laquelle l’avait apprise et puisée directement dans la géographie je crois

ma mère me l’a chan… contée à nouveau
une deuxième fois puis une troisième fois avant de mourir
me faisant promettre de ne jamais en parler à qui que ce soit

so i wont tell it
je refuse de te la transmettre

je refuse de te la transmettre

il y a des secrets qu’il nous faut conserver
autrement nous n’existerons plus
nous ne serons plus rien qu’une histoire
s’envolant dans sa transmission

plus rien qu’une onde qui se referme
sous les bourrelets de la mer aux glaces
quand le phoque s’est retiré
de son trou à respirer

mais à qui donc s’adressera
le dernier animal à parler sa langue
le dernier chamane à détenir le secret
où se cachent les émotions de l’hiver après
le départ des battures

oh! je t’en prie
«janziouk oumigma»
tords-moi un peu le bras
fais-moi rouler sur la toundra
ou tire-moi la mâchoire n’importe quoi
trouve-moi vite une excuse
pour que je puisse rompre avec la tradition
et te raconter…»

(...)

Jean Morisset
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Dimanche 14 janvier 2007
Voyage sous la charte de la découverte

j’ai rencontré un jour un esquimau
aux dents usées par le sourire
qui disait s’appeler cristoriapik colombouk
c’est un pasteur morave d’origine catholique
ou un viking catholique d’origine morse
qui l’avait baptisé ainsi
peu après qu’il eut abandonné
son iceberg-caravelle et son oumiak-sixtine
aux quatre vents de la banquise
j’ai rencontré un jour un esquimau
au sourire usé par le rhum overproof
qui disait s’appeler amérigok vespousik
c’est un nom bien étrange
qu’il tenait de érik éleiffson groënlande
qui avait depuis longtemps
prévu l’arrivée de la découverte
par l’odeur de la mousse rouge
sur la chevelure des glaces
j’ai rencontré un jour le grand découvreur
des terres sans peur ni reproches
qui s’était mis prestement à crier
«terre! terre! me voilà!
attends-moi encore un peu»

mais voilà que la terre-glace se mit à bouger
et le découvreur à fondre en larmes
«comment découvrir une amérique
qui se met aussitôt à donner de la bande
et à fuir le nouveau-monde à pleines voiles
en riant par la cale jusqu’à la mer des sargasses?»

  (...)

Jean Morisset
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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