Tout ne contient plus rien.
Le langage parle sans personne.
De commerce en commerce,
de guerre en guerre,
de prière en prière,
on approche de la fin :
le dernier chimpanzé,
le dernier papillon,
le dernier maillon de la chaîne,
la dernière banquise,
le dernier feu du bivouac,
la dernière étincelle,
le dernier litre d'essence,
la dernière heure,
le dernier film,
le dernier brin d'herbe,
la dernière goutte de pluie,
le dernier train,
le dernier pain,
la dernière main,
le dernier cri,
le dernier jouet d'enfant
qui tombe d'un landau,
le dernier enfant
qui apprend à marcher,
la dernière ligne de vie,
la dernier coup de grâce,
le dernier livre,
le dernier mot,
la dernière syllabe,
le premier pas
du dernier homme.
L'argent a tout détruit
jusqu'à son dernier sous.
À chaque jour,
de lâcheté en lâcheté,
de honte en honte,
malgré le froid,
les pierres qui saignent,
les rêves qu'on mutile,
les enfants qu'on habille
en soldats et en hommes,
un arbre monte
plus haut que lui
et la vie s'y raccroche.
Quelque chose remue
dans les mots quotidiens.
C'est le monde qui bat
pour un seul cri d'oiseau,
un fleuve dans les veines
qui navigue à l'envers.
Une flamme vacille
à l'intérieur des choses.
Il n'y a pas de temps sans gris sur les cheveux.
Il n'y a pas de vendeur, de banquier,
de soldat honorables.
Il n'y a pas d'arme innocente.
Il n'y a pas d'argent propre,
pas de profit sans victime.
Il n'y a plus d'oasis au milieu du désert
mais des pompes à essence.
Il n'y a pas de guerre sans lâcheté.
Il n'y a pas de tireur sans cible.
Il n'y a pas de chiffres sans qu'on compte les morts.
Il n'y a plus de laine dans l'hiver des hommes.
Il n'y a pas de cimetière des innocents.
Il n'y a pas d'église sans damné.
Il n'y a pas de routes pliées dans une valise.
Les hommes naissent de nos mains.
Tant d'autres meurent de nos mots
lorsque les lèvres des berceuses
se transforment en prières.
Je suis vos détritus, vos tics, vos manies,
les tessons de la soif aux recoins du désastre,
vos parfums vétustes où se brise le ciel,
ce mur où s'écrasent vos souvenirs d'enfance.
Je suis votre mariole, votre guignol, votre mime.
Je suis votre bafouille à la trouille de la honte,
l'amertume de la rouille sur vos chaînes dorées.
Je suis votre fantôme où s'use la lumière,
la sève et le silence entre la page et l'arbre.
Je suis l'hémorragie des remords sans reproche,
une crasse d'ignorance, une ignorance crasse,
une carapace d'arrogance délavée par la peur.
Je suis l'apoplexie au moment du plaisir,
cette varice amère à la place de l'âme.
Je suis le vide au cœur de vos amis,
comme un mort dans la tombe,
comme un pas dans la neige,
comme un trou dans la nuit,
comme un cri sans personne.
Je suis la bactérie fomentant la révolte,
l'aliment de l'absence, la semence des cendres,
votre chrysobéryl, votre schiste, vos schismes,
un hiver aux joues creuses, un été sans soleil,
un astre familier dans le repli des pierres,
l'orgueil du borgne au pays des aveugles,
cet amour de vivre crachant sur les cadavres,
l'impossible à saisir, le juron des pavés,
la braise du désir qui se meurt de froid.
Je suis votre souffrance. Je suis votre malchance.
Je suis parmi vos mots celui qu'on n'a pas dit,
ce creux pesant du monde où le temps se fait mal
et ramasse la nuit pour la jeter au loin.
Je suis votre balafre, votre moignon, votre ombre,
le négatif des rencontres, la dérive des heures.
Je suis le squelette sous la chair de l'ennui,
ce revenant qui tombe et ne veut pas se taire,
la beauté mise à nu entre la rose et l'œil.
D'un mot l'autre