L'échec de l'art comme interrogation subversive de notre société était flagrant : la cote des artistes hier renégats montait à toute allure et les échanges allaient
grand train.
La société marchande était capable d'acheter jusqu'aux plus fulgurantes trouées faites à son décor et d'en faire des trous positifs : un bon placement.
Nous découvrions avec stupeur que le Vrai est un moment du Faux et que tout était négociable.
L'insatiable instinct de bête de mort du pouvoir marchand s'appropriait jusqu'au désir de sa propre destruction et en faisait commerce en le sacralisant.
Le NON de l'artiste devenait la caution de ce qu'il niait, à plus ou moins long terme; question de digestion...
L'art n'était plus ce poison efficace dont nous avions rêvé, mais une liberté provisoire exemplaire.
La chaise artistique devenue objet d'art nous n'avions plus rien où poser notre cul.
Il nous restait nos corps. Nos corps sans nom, sans signature. L'histoire de la révolte devenait anonyme. Dans un monde où un jeu de miroirs très subtil nous
renvoyait toujours à des images sans corps, il nous fallait tenter de vivre.
Ce fut d'abord refuser de survivre comme on nous l'ordonnait.
Cet ordre là, merci.
Un bonheur illusoire, véritable trompe-l'œil où nos forces vitales seraient vouées à l'épuisement du désir par la consommation.
Cynisme ultime du pouvoir des marchands de vouloir faire de nous des cadavres heureux monnayables à merci.
Il nous restait nos corps et cette seule évidence : la vie de tous les jours serait l'art clandestin de la révolte et le désir sa poésie...
Emmanuelle K.
La mariée mise à nu
par Normand Baillargeon
Je vous l'accorde : il faut cent rimailleurs pour faire un auteur de poèmes. Et il faut encore bien des recueils de poésie pour trouver un poète. Mais alors, justement : quand on en a un, on
devrait savoir combien c'est précieux, indispensable et salutaire. C'est malheureusement trop souvent le contraire qui se produit, et on tend alors à ne pas accorder toute l'attention qu'ils
mériteraient à ces alchimistes du langage qui nous semblent enfermés dans d'hermétiques laboratoires de mots et d'images.
Singulière et néfaste erreur, qui ne me semble que trop répandue.
À l'automne 1995, me parvenait la terrible nouvelle : Gilbert Langevin est au plus mal, à l'Hôpital Notre-Drame, comme il aimait le nommer. Gilbert Langevin, cela voulait dire : un poète
absolument essentiel, essentiel comme le pain et l'eau.
Langevin est mort le 18 octobre 1995. Il avait passé sa vie, disait-il, à " cultiver des cris dans la glaise de la nuit ", produisant plus de trente recueils de poèmes et une centaine de textes
de chansons, au moins.
Ses récoltes avaient, il est vrai, attiré l'attention de quelques lecteurs et de bien des auditeurs - ceux-là ignorant souvent qu'il était l'auteur des textes qu'ils fredonnaient. Cet ouvrage
propose modestement une promenade dans un de ces jardins de hiéroglyphes que trop peu de gens se donnent la peine de déchiffrer.
? ? ?
Dans un article remarquable et désormais incontournable paru il y a près de trente ans , Pierre Nepveu se penchait avec intelligence et sensibilité sur la poétique de Gilbert Langevin. Nepveu
remarquait alors que son œuvre, abondante et importante, n'avait eu droit jusqu'alors qu'à un silence quasi total de la part de la critique universitaire et savante. Cela n'a fait que s'amplifier
au fil des ans : l'œuvre devenait de plus en plus importante et abondante, et le silence de la critique " savante " de plus en plus profond.
Diverses raisons peuvent expliquer ces ratés de la critique.
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"la poésie il y en a qui l'écrivent
d'autres la peignent
en font des films
des sculptures
des musiques
d'autres n'en font rien
la dégustent simplement
la plupart oublient de la vivre"
Cathy Garcia in Les Chroniques du Hamac (2008)
...Tandis que l'édifice économique occidental craque de toutes parts et que se révèle au grand jour la face hideuse des manipulateurs de la mondialisation, ainsi que
leurs stratégies criminelles, un « vent salubre » se lève, à la faveur des brèches en train d'ouvrir les murs des iniques forteresses, pour souffler des vérités élémentaires à travers les couches
des populations défavorisées qui paraissent enfin vouloir prendre conscience des pressions terroristes qui les tenaillent, les ravagent. La poésie telle que je l'envisage et l'éprouve, loin des
poses esthétisantes - anesthésiantes, commence enfin à sortir des ghettos discriminatoires où une meute féroce d'ambitieux littérateurs à la botte des gardiens de l'ordre établi l'avait
retranchée depuis une bonne vingtaine d'années
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D'un mot l'autre