Jeudi 20 avril 2006

Seule la vie ne ment pas. S'il lui arrive de tricher, c'est pour tromper la mort. La vie est faite de promesses oubliées, de rendez-vous manqués. De fleuves devenus sable. De gestes devenus mous. D'enfants devenus vieux. D'une poignée d'aiguilles dans une main d'horloge.  L'âme est prise en otage par les gurus de service. C'est un bâton de vieillesse pour les ménopausées du cœur, une descente de bain pour les corps en transit, un ticket de loto pour les réincarnés. On prend l'astrologie comme on prend l'ascenseur, une aspirine, un joint. L'âme doit se cacher du rire des imbéciles. Elle travaille sans visage. C'est un sherpa dans une montagne de blessures, une virgule dans une phrase sans mots. C'est une poignée de neige qui résiste au soleil, un peu d'air qui passe dans le mouvement des feuilles. C'est l'escalier qui grince dans la maison du cœur, le son de ce qui vient, la déchirure dans la couche d'ozone, le crissement des pages que l'on ne tourne pas. C'est le désert tapi dans chaque grain de sable, un bruit d'images qu'on ne voit pas, un mouvement arrêté, des gestes où plus personne n'habite. C'est une sorte d'eau entre les rives du regard.

Les yeux touchent l'espace comme les rides touchent le temps. Ils s'échappent en dedans quand on les ferme. Il nous faut des images pour les réveiller. Dans le passage de l'ombre, les choses ne s'approchent ni ne s'éloignent, elles convergent vers la lumière qui nous façonne comme le soleil perce la brume. Nous venons tous de plus loin. Nous sommes tous plus haut. Les pieds suivent toujours une piste ignorée. Les bras palpent le vide et y touchent le cœur. Quand on lève la main tous les gestes bougent dans le désir des doigts. Nous sommes toujours un autre. Quelqu'un marche vers nous mais n'arrive jamais. Quelque chose bouge toujours quand quelque chose s'arrête. Il y a toujours un os dans le silence des chiens, un cheveu sur la soupe, un cil dans le regard, un orteil qui bouge dans les souliers des morts, de l'eau dans la fontaine des formes. Il suffirait d'un souffle pour agiter la pierre . Nous tournons tous autour d'un même centre, tendant nos mains vers un même feu. On ne dit plus l'amour, on dit n'importe quoi. On ne dit plus l'amour de peur qu'il ne s'enfuie. Tout ce qui brûle peut-il encore brûler ? Il y a dans chaque mot comme une main tendue, un appel d'air, un doigt qui clique sur l'icône dans l'espoir d'un sens.

Dans mon pays d'érable on communique encore par les feuilles des arbres, le vent du Nord, les racines crochues dans un ciel terreux, par l'âme des shamans et les yeux des chevreuils. Je cherche dans le désordre de mes gestes celui qui me relie au mouvement du monde. J'entends tousser quelqu'un durant les soirs d'orage. Une voix terrible et belle comme la mort. Une voix chaude et douce comme la vie qui naît. La voix de mes amours qui me retient encore dans la parole du monde, la voix de mes enfants qui innerve la mienne. La neige sur le sol réchauffe les racines , protège les insectes et vient grossir la mer par mille souterrains.

Ce n'est jamais la vie qui embrouille les pistes. Ce sont les professeurs, les curés, les marchands. Ce sont les lignes droites, les barrières, les barreaux, les frontières qu'on impose même aux ailes d'oiseaux. Ce sont les nids de poule où la guerre couve ses mines et ses oeufs d'infortune.

 

 

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Vendredi 14 avril 2006

Quand le sourcil noir d'un nuage cache l’œil de l'orage, ou du cyclone, je tremble comme le cœur d'un loup. Devant l'éclair et le tonnerre tous les vivants connaissent l'appréhension cosmique. Quelque chose en moi se souvient des cavernes, des odeurs animales, des remugles chtoniens. Des forces élémentaires se condensent en sueurs. Un arbre parle à ses racines comme l'homme à ses mains. Au fil des images, ce qui ne se laisse pas voir détermine ce qu'on voit. L'iris n'est qu'un iceberg dans la mer des regards. L'âme n'a pas de corps. Ni dehors ni dedans. Elle englobe l'univers à partir d'un doigt, d'un regard ou d'un son. Les heures qui nous séparent nous unissent aussi. La parole est un oeuf sans corps qui s'apprête à éclore. Chaque geste se perd dans l'infini des gestes pour revenir en chair.

Rien ne s'éloigne ni se rapproche. Tout se confond comme une ombre qui tourne, une rosée qui monte, une pensée qui divague. Les choses que l'on nomme, on les touche encore mieux. Cette table que j'écris, ces miettes que je traîne, chacun peut les toucher avec le bout des yeux et l'intérieur de la tête. Chacun s’y attable tout autant que ma voix.

Dans la mémoire, il y en a qui ont un sac plein de billes de verre, des paroles d'insectes, des fruits au bord des larmes. D'autres ont des balles de fusil à la place des yeux. Les rois ont des couronnes de peurs. Quand il pleut dans les mots, je fais un parapluie avec une parenthèse. Quand il fait soleil, je cueille un bouquet d'apostrophes. Les voyelles en pétales peuvent servir de tisane pour adoucir le cri.

Tout ascenseur est sans mémoire. J'écris marche après marche comme on monte au grenier retrouver son enfance. Je n'ai pour toute rampe que la main des vivants. Chaque matin c'est le chant des oiseaux qui lave le silence. Le vent se fait la barbe au fil des feuillages. Les abeilles déjeunent au restaurant des fleurs. Les mots de l'homme éclosent dans la boue du réveil.

Je cherche dans quelle langue l'image vient lécher les yeux blancs des aveugles, quels mots tissent l'eau et parlent aux rochers, quelles voyelles disent je t'aime en direct du cœur. Les bêtes dans ma bouche viennent s'agripper au sens. Depuis le premier mot, je suis au bord du gouffre. Je continue d'écrire pour ne pas y tomber.

Je tiens toujours un livre d'une main mal assurée. Près du silence. Près d'un crayon. Près d'un oiseau. Il y a toujours des mots qui dansent dans ma tête agrandissant l'espace. Avant d'écrire un mot j'écoute son écho. Toutes les phrases sont là. Elles nous attendent. Elles nous tendent les bras. Il faut gratter sous les ratures, déshabiller les mots ou effeuiller la prose. Un os dans la poussière peut retrouver sa peau, les lèvres du matin embrasser le sourire. Toutes les marges ont un goût de défi, de mémoire inconnue. Chaque souffle du vent est un carnet d'adresses, une boussole impossible, un petit grain de cœur. Tout livre, qu'il soit rose ou noir, est un brandon d'espoir. Dans la mémoire des catastrophes, il transforme les ruines en une source nouvelle. Ce n'est jamais un sac à prophéties mais un coffre à jouets. 

 

 

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Vendredi 7 avril 2006

L'écriture ajoute une ombre à la lumière tout autant qu'une lumière à l'ombre. Nous cherchons dans les mots ce qui disparaît du monde, la main qui manque, les gestes oubliés. C'est l'eau qui tombe d'une horloge pour abreuver les pas, la terre endormie s'éveillant sous le soc du rêve, une lampe inquiète qui dissipe la brume. C'est le ventre encore chaud où l'on revient parfois, la flamme latente dans les paroles éteintes, l'espace entrevu entre silence et cri, entre le noir et les images. C'est la note feuillue qui pointe dans le bourgeon avant qu'elle n'aille rejoindre toute la symphonie d'un arbre. Les mots ramassent les sentiments en loques, les gestes en morceaux, pour en refaire les bras, les mains, les doigts, les caresses. Je laisse des mots sur la page pour accueillir les autres, des mots comme des bras, des blancs comme des chaises, des ratures comme un lit où étendre sa voix.

Le langage est un objet vivant. Quand l'écriture penche, c'est un peu la fatigue, l'éveil quand elle se dresse ou la colère quand les phrases pointent du doigt. La parole a un envers et un endroit, un envers dans la pénombre et un endroit plus éclairé. Les mots qui se détachent du blanc, j'en cherche la lumière parmi les autres mots, les miens, mais surtout ceux des autres. Ceux qui se séparent des mots finissent par en mourir. On doit toujours lutter contre l'impossible.

J'écris comme je marche. Je parle en respectant la vie. Je n'écris pas pour décrire mais pour toucher. Le lecteur n'est pas un spectateur mais un participant. Ses yeux travaillent au noir dans le champ des images.

Présent à ma fragilité comme une pierre qu'on ne voit pas, j'ai repassé les époques de ma vie sans m'y noyer. Il a suffi d'un rêve pour reprendre courage, d'une goutte de lumière sur mes corolles de ténèbres, d'une illusion peut-être, d'une vague entrevue sur le pas de ma porte. Il a suffit qu'un rire agite sa carcasse dans le chambranle du doute. Il a suffi de parler sans retenir mon souffle pour renaître dans chaque atome d'univers. Nos limites se confondent sur la ligne d'horizon. Nos images éphémères forment l'éternité. Nous sommes tous de passage. Nous sommes une houe, un soc, un araire entre les cuisses de la terre fécondant le présent de tout ce qu'on y cherche.

Les idées sont des clefs qui rouillent les serrures. La pensée s'empoussière sur les étagères du savoir. Elle meurt de l'air du temps sans friper son habit. Les images sont des femmes qui marchent vers le peintre. Elles prennent vie sous le poil des pinceaux, la salive des poètes et les regards du vent. C'est l’œil ouvert du mystère, les cheveux déployés sur l'épaule du temps, la main de la conscience caressant le miracle, le fœtus du jour dans le ventre des draps. C'est un masque de Nô qui s'ouvre au soleil, l'acteur hébété qui retrouve sa peau et les mains de l'enfance. C'est le cours des eaux contemporain du sens.

Toutes les choses dégagent une lumière intérieure que l’œil des caméras, le poil des pinceaux et l'encre des crayons n'arrêtent pas de frôler. C'est la succion du temps par les ventouses de l'oubli, la mémoire future dans le cri du présent. C'est la lumière des mots sous la peau des écrans, la chair des claviers où les lettres s'enfoncent. C'est la carte du sang dans les artères du cœur.

Il y a des lignes qui laissent un creux dans les paumes. Je laisse pour la nuit une lampe en papier éclairée par le rêve. Elle guide les fantômes qui se croyaient perdus, les fontaines oubliées, les fleurs non écloses attendant leur abeille. L'image perd ses eaux dans le sillage des yeux. Il y a comme une éclipse de nuit dans les regards ouverts. Se perdre quelque fois, nous mène à l'origine.

(...)


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Mardi 4 avril 2006

On se souvient rarement du premier mot. Peut-être du premier crayon et du premier cahier. Je me souviens encore des chansons de ma mère lorsque j'étais fœtus. C'est l'appel du dehors que je n'entendais pas. On se souvient rarement du premier cri et du premier silence. Je me souviens encore des pas d'un hanneton sur une brindille morte, des yeux d'un écureuil, du chant d'un nénuphar. J'ai oublié depuis mon premier billet de banque, les règles de morale, les grilles d'analyse et les conseils de Freud. J'ai dessiné des larmes aux moustaches d'un chat, un sourire à la nuit, des grimaces aux horloges. Le nez collé aux vitres, j'étais l'idiot de la classe. Mon rêve crissait plus fort que la craie du tableau. Dessinant sur le bois un bateau de pirates, j'appareillais pour vrai. Dans son ventre tout chaud, je décrivais déjà les gestes de ma mère.

Dans les passages à vide les souvenirs parfois peuvent servir de pont. Tous les baisers donnés fécondent ceux qu'on donne et ceux qu'on veut donner. La même salive unit le langage des hommes. On a tous en jachère un même jardin secret que l'on croit seul connaître. Les yeux dans le désert recréent leur propre mer.

Humilité, humour, tendresse, dérision, amour et solitude nous servent de balises et nous font exister. Une multitude de points forment une image unique où chacun met ses rides, ses sourires et ses yeux. C'est en nous que l'espace fait surgir sa faune, sa floraison, son sens. La fable et la réalité s'interpellent en chacun.

Lorsque j'ai vu la mer pour la première fois, c'est une marée d'encre qui souleva ma voix. J'ai pris pour un oiseau un galet de ruisseau, un arbre pour ami. J'ai gardé pour la route des vagues dans mes pas. Je suis frère d'un loup et parcours avec lui une forêt cousine. La tendresse s'éprend de l'ombre et la neige ravaude l'écorce des érables. Dans l'alphabet des branches les mésanges raturent le bruit des bûcherons. Il y a une éclaircie au milieu des sapins où les chevreuils viennent boire. Sur les terres vides du cœur il pousse des framboises et l'espérance s'accroche au pelage des bêtes. C'est un peu le passage qui mène vers l'été.

Dans le tintement des clefs, ce n'est jamais la porte que l'on entend s'ouvrir. Ce n'est jamais la vie qu'on enseigne à l'école, la tendresse qu'on imprime à la une. Même ce qui ne bouge pas veut parfois s'arrêter. L'homme est le seul à penser qu'il avance. Mais que faire d'autre ? Quand on recule, la mort aussi recule. La main nue d'un enfant qui étire ses doigts reste encore le premier geste vers la liberté. Le baiser entrouvre les lèvres du bonheur. On voit mieux ce qui nous manque que ce qu'on a en trop. L'air parfois se brise contre le mur. On ne retrouve au fond du verre que des éclats de soif.

Chaque mot est un coin du monde. Je voyage beaucoup. Tous les lieux sont bons pour écrire, sauf peut-être la table de travail. Être souvent perdu, c'est retrouver la route, le passage, la voix. La vie écrite à la sauvette dans la maigre lumière d'un taudis de passage explose quelque fois en mille symphonies. Le plaisir existe en dépit des éteignoirs, des aléas, des souffrances et des gérants de banque. Chaque matin la lumière met une nouvelle robe et les arbres à musique s'accordent avec le vent.

(...)

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Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

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Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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