Vendredi 8 septembre 2006


Dans un coin de brocante, elle était à l'écart. Loin des objets hétéroclites. Sa robe resserrée d'un liseré au cou portait quelque bijou, fanfreluches discrètes. Le pied chaussait un or à peine dépassé.  L'arrondi de ses hanches descendait sans faux pli sur sa cheville fine. Elle observait les gens, et son nez relevé d'ancienne vieille dame campait en dignité les tendresses passées. Sans fard, elle gardait ce brillant sur les joues des caresses gourmandes. Ce qu'il reste de traces, le lisse du plaisir quand le temps a passé. Ce temps-là de Jersey où le siècle lisait encore Victor Hugo. Le thé de son histoire tenait une fraîcheur et faisait autour d'elle un espace de grâce.  Je passais étourdie de chaleur et de bruit, l'enclume de juillet battant ses redondances, des odeurs mélangées martelant mes papilles. Je n'avais faim de rien. J'ai arrêté mon pas. Elle me regardait.
A l'heure où je l'écris, elle est là, sur ma table. Elle fume un thé blanc, longues feuilles d'Asie. Elle ne dit pas plus qu'elle ne m'avait dit, mais l'ambre de son souffle infuse le bonheur.

Ile Eniger

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Mercredi 9 août 2006
Chez moi les meubles sont en papier. Quand je sors prendre l'air, je dois dessiner la route, nommer les arbres, faire chanter les oiseaux d'un coup de crayon. J'ai fait un peu de ménage dans l'armoire aux images. J'ai plié l'horizon et défroissé l'azur. La chatte a fait tomber les couleurs d'automne et mélangé la neige avec les cheveux blonds, les mots en bras de chemise et les voyelles guindées, les torchons, les serviettes. Quand je joue aux dames sur la nappe à carreaux, n'importe quoi me sert de pions, les assiettes, les verres, les écorces d'orange.
 
Près de l'ordinosaure qui me sert de bagnole, une vieille savate traîne encore sur le coin du clavier. Une vieille dame à rallonges me l'a lancé jadis dans un éclat de rire. Je n'ose pas la ranger dans l'armoire aux images. Elle me sert à caler mon bureau quand la tempête se lève. Des voyelles dépassent par le jupon des mots et font la courte échelle pour enjamber le mur. Il y a si longtemps que je transporte cette armoire, elle s'ouvre dans mon dos et déclenche les rires. Mes épaules ont pris la patine du chêne et j'ai des gonds sous mes aisselles. Elle est pleine de bas dépareillés, de mitaines pas de pouce, de voyelles sans accent, de virgules perdues, de parenthèses aveugles, de chevilles évadées des poèmes anciens.
 
Dans l'armoire d'images, les poupées de ma fille sont restées du même âge. De plus en plus, l'amour de mes enfants me creuse un vagin d'homme. Mon coeur est enceint de leur propre espérance. Dans les pots de terre du réel, on ne voit pas les mots fleurir en silence. On sent l'invisible pourtant. Quand les mains sont muettes, j'en dessine les doigts. Quand les yeux sont fermés, les images restent ouvertes. L'armoire ne sait plus de quelle forêt elle vient. Les éraflures sur le bois sont comme des blancs de mémoire, des bleus au coeur, des trous noirs.
 
Le soleil dévale la main courante de l'horizon et plonge dans la mer. Splash ! Il forme un arbre dans les vagues avec ses tiges d'eau, ses branchailles de pluie et ses poissons volants qui ressemblent à des fruits. Les heures passent. Les barbes poussent. Les tasses toussent. Le vent retrousse les moustaches. Le temps a l'âme sur la langue comme une chienne en chaleur. Encore un jour sans dire je t'aime. Encore un jour comme un trou de cul. Encore un jour sans texte sans poème. Pimprenelle. Bamikélé. Ich Liebe troulala. L'armoire est pleine de mots qui ne servent jamais, des mots avec huit bras, un bec et des ventouses, des moustiques mystiques, des salsifous, des nénufleurs, des mots qui zignent sur la jambe des pages.
 
Un oiseau fait son nid dans un coin de l'armoire. Je me promène avec un nid dans le dos, un chant d'oiseau dans la cage thoracique. L'armoire est pleine de plumes qui veulent s'envoler. Il y a trop de choses dans l'armoire aux images, des gestes inutiles, des lumières éteindues, des mains qui saignent sur la paroi des morts, des fausses notes dans le bris des cantates. Je me perds parfois dans les mots de brouillard et le grand flou du temps.
 
Il est d'autres chemins, d'autres signes, d'autres langues, des trous et des fissures, des rastaquouères et des hurluberlus. Je me souviens des arbres qui n'avaient pas de nom, des poissons qui volaient, des oiseaux qui nageaient, des cailloux qui pleuraient, de la soupe d'étoiles dans la bouche des volcans, du cactus d'un mot dans un désert de lèvres. Un homme pour sourire n'a pas besoin de mains ni de pieds ni de bras. Les regards font des bulles. Les bouches font des blourp. Les idées font des trous dans la tête des penseurs.
 
J'ai une armoire dans le dos. Je m'accroche à cela. Je m'accroche à mon corps. Je m'accroche aux images. Je m'accroche à la vie, l'autre versant des choses, l'autre côté de l'ombre, le côté doux des brumes, la tendresse des choses. L'armoire quelque fois a des chagrins de bêtes coincées derrière la grille, des angoisses de fleurs plantées dans le beuton. Je ne suis pas allé au bout de mon langage, au bout de mon silence, tout au bout de ma tête. Je suis resté coincé dans l'armoire aux images. Mon coeur a ses racines dans le cache-pot des jours.
 
 
 
 
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Lundi 17 juillet 2006

Devant une table de parole, j'ai parfois besoin d'une chaise de silence, d'un stylo sans pointe, d'une plume sans fontaine, d'une boule de verre au lieu d'un encrier, d'un verre vide, de la fraîcheur de l'air, d'un tire-bouchon d'espoir, d'une fleur tirant la langue aux derniers visiteurs. Je m'assois sans rien dire. J'écoute monter la sève dans les images arborisant la nuit.

Ce n'est pas une table d'esthète. Les assiettes balbutient. Les verres font des rots. Le temps monte en meringue sous les moulins de paroles. Les tartes parlent en pomme et le miel en abeille. Le sel de mer divague et le poivre éternue. Un compotier d'injures vient narguer la visite. Un couteau sort de table et coupe la parole sans caresser le beurre. Il va rejoindre le tiroir où ses frères l'attendent.

C'est une table aux pieds qui louchent lorsque le bois patine. Les verres sur la nappe pensent toujours à la soif, la porte aux courants d'air, les fenêtres aux oiseaux. Les narcisses dans un pot cherchent un miroir de terre. Seul dans son coin, le balai ne pense plus aux poussières mais aux cuisses de la sorcière qui l'enjambe la nuit. Il y a dans ses yeux tant de poussière d'or. À l'autre bout de la table, je ne pense plus, je panse les blessures laissées par les années. Une petite source chante encore dans mon filet de voix. Elle rêve de la mer et des mains de ma mère lorsque j'étais enfant.

Quand on laisse la table seule avec le pain, on ne trouve que des miettes au matin, une bouteille vide et la fenêtre ouverte. Il y a des rêves affamés qui se promènent à poil sur le dos du plancher, des araignées dans le plafond, des trous dans le silence par où la vie s'enfuit. Des perles de rosée laissent briller des pas de la cave au grenier, de la porte à la grange. Il y a du foin d'odeur et des brins de muguet dans les tasses à café.

En fait, j'ai surtout écrit sur des comptoirs de bar, des tables de tavernes ou celles des restaurants miteux, les bancs de parc ou d'autobus, les coins de trottoirs encombrés d'âmes en peine. À moitié saoul, à moitié gelé, une seringue dans un bras, la révolte en veilleuse, du fond d'une bouteille comme dans une tour d'ivoire, je me suis cru longtemps un poète maudit, les deux pieds dans les plats, le cœur à l'abandon. Croyant vociférer, je n'avais qu'un bâillon pour cravate, un bandeau sur la langue, un dentier sans sourire. Pourquoi faut-il qu'on prenne le malheur au sérieux et le bonheur pour un leurre. Il y a peu de temps que j'entends les oiseaux, la sève dans les arbres et l'encre dans mes veines, que le vent me caresse comme l'aile de tous, que je vois l'infini dans un grain de café, les miettes sur la table et des éclats d'espoir dans la vitre des yeux.

Je suis tombé de haut pour retrouver le ciel. En pieds de bas sur les tables, j'ai récité des vers en échange d'un verre. J'ai dessiné des lèvres sur les bouches de métro, des ailes aux ascenseurs, des crissements de cigale et des amours énormes dans les toilettes publiques et les cabines téléphoniques. J'ai espéré la mort dans les salles d'attente sans regarder la vie me tendre ses deux mains. J'ai pris le train en marche sans savoir où aller, dévoré le chiendent, déchiré la dentelle laissée par ma grand-mère, chanté la cendre au lieu du feu, jeté la mer, gardé le sel, écrasé le raisin sur le visage du vin. Me reste un bout de fil accroché à la voix, un petit bout de fil pour recoudre la nappe. Mais que peuvent les paroles contre la barbarie, les mots contre les armes ? J'ai retrouvé depuis une chaise de silence tressée de compassion, une table commune parsemée de questions.

Le couteau semble avoir une main dans son manche, la cuillère une bouche, la fourchette quelques doigts et le sourire un vieux restant de larme entre les dents. Les plumes des oiseaux tombent toujours sur une page comme les feuilles sous la neige. Il suffit d'un rien pour se remettre à vivre, une queue de cerise qui reste sur la branche, le rire d'un enfant, le vol d'un papillon, une rature qui se transforme en phrase. On n'écrit pas avec deux mains clouées mais des doigts sur la peau.

Mille printemps sommeillent dans un seul bourgeon. J'ai appris depuis peu à ramasser les miettes pour en faire un gâteau, à ratisser les feuilles pour en faire une forêt, à repriser les mots pour en faire une peau. L'ombre ou la lumière promettent l'infini. Nous avons droit au bonheur, le ver dans sa terre, la sève dans son arbre, la source dans son eau.

La terre porte la vie sur son dos montagneux. Sa cantate ponctue la marche des étoiles. La table fait de même où je trace ces mots sans trop savoir pourquoi. À chaque nouveau visage, elle est au carrefour des métamorphoses, vieil ami retrouvé, personnage de conte, éclair fugitif d'un poème, homme au long cours retrouvant sa femme dans la laine d'un roman. Au bout de mon regard, des asclépiades en fête nous invitent à l'ivresse.

Certains jours, la table est envahie de rires et de cris. Des amis pour un coup de main, des travailleurs au noir pour un coup de pinceau, des arrière-petit-fils pour un coup de vieux ou un coup de jeune, des mots impertinents pour un coup pendable, des jurons pour un coup de gueule, des oiseaux sur un fil pour un coup de téléphone, des yeux pour un coup d'œil. Je fais des chaises avec des mots pour asseoir tout le monde. La chaise de silence retourne dans son coin. C'est une soif intérieure qui nous fait regarder plus loin, ramasser un crayon, gommer un peu de noir pour y trouver du rêve.

Quand on impose les images, les mythes, les fantasmes, les réponses, il est difficile de rêver. Toutes les idées sont des brutes, il faut des mots pour les adoucir sinon elles se transforment en drapeaux et finissent en linceuls. Il faut les prendre en bouche comme les lèvres aimées. Autour d'une table, il n'y a pas de télécommande mais des sourires complices. J'écris au gré du balancier au bout de cette table que réchauffent les voix. Je n'écris pas des idées mais je dessine en mots un tout petit sentier traversant les déserts, les hivers et les maux. Quand le train passe trop vite, c'est le regard des vaches qui me sert de gare. J'y dépose en passant une valise d'avoine, de luzerne et de trèfle et je broute avec elle l'herbe verte du temps. Le temps n'a plus d'horloge, l'espace de compas. Les souvenirs s'effleurent aux points d'intersection. Les parallèles crochissent et se touchent parfois. La table échappe à la superficie. Chacun l'emporte dans sa tète sans qu'elle quitte le seuil. La vie bourdonne de table en table comme l'abeille de fleur en fleur. La ruche est mise pour le miel. Le soleil réchauffe sa grande nappe de cire.

Entre le goût du café noir et les oignons tranchés, le vin qui chauffe le palais, le parfum de gingembre et d'orange, la table attise l'amitié et réveille les méninges endormis dans la ouate. Dans les assiettes fumantes le soleil saute aux yeux. Il y a toute la pluie dans un seul légume, toutes les plumes dans un œuf, un arbre dans une pomme. L'espoir ajoute son grain de sel dans la soupe des mots. Par la fenêtre ouverte à l'imprévu, un oiseau vient chanter dans une langue inconnue et pourtant nous savons chaque note par cœur.

Je n'ai pas toujours su la légèreté de l'être. Je marchais d'un pas lourd sans remuer la route. Mes tympans raisonnaient au lieu de résonner. Des visages s'ouvraient où je fermais les yeux. Je ne savais pas marcher l'orage dans une main et le soleil dans l'autre. Je cherchais mes couleurs dans les éclipses d'arc-en-ciel, le striptease des plaies, les pansements du temps. Je chantais sans oreille. Je regardais sans voir. Je n'attendais la pluie que pour manger la rouille. De marée basse en marée basse, la mer devenait un cloaque immobile sauf les vagues d'épaves. Je voyage maintenant dans une goutte de pluie, la plume des oiseaux, la puce d'un ordi, chaque paille, chaque grain, chaque page, chaque pore d'un mot. Je tutoie l'horizon et vouvoie la brindille. Je marche les mains vides pour toucher d'autres mains. J’apporte ma rallonge à la table commune, ma chaise de silence, mon ragoût d'inconnu. Les ombres poussent la lumière. Le silence des fleurs fait chanter les abeilles.

Les ustensiles ricanent dans le tiroir du bout. On dirait des enfants qui découchent pour un soir. Une cuillère à soupe se déguise en fourchette. Une petite cuillère s'amourache d'une autre. Les choses vivent aussi. La lumière parfois s'éloigne de la lampe et danse avec les ombres une java d'enfer. Un vieux clou gratte le dos d'une armoire entrouverte. Des souris dansent dans la soupière en se moquant du chat. Une potiche ébréchée laisse sourire ses noix. La table comme un vieux sage les surveille d'un œil en nœud de bois. Les coudes sur la table, du plus petit bourgeon à la racine la plus grosse, je deviens la forêt dont elle était un arbre. J'écoute monter la vie. Il faut sans cesse se recréer, inventer le torrent, suivre le mouvement des astres, des marées, des orages. Tant de gens ont des têtes d'enterrement, il semble difficile d'apprendre le bonheur. Et pourtant... Dans un monde de silence il y a encore des mots qui s'égarent, de l'herbe qui verdit entre les terrains vagues, des enfants qui sourient entre les meurtres en cours, des carapaces de tortue entre les pas pressés, des parapluies fermés au milieu d'un orage.

On croit tenir le monde sur un écran, on oublie que les chiens savent gratter les puces. Je ne suis pas de ceux qu'attendrissent les ruines mais je pleure parfois pour un mot qui m'échappe, pour un bouton qui pète, pour une corde à danser où manquent les enfants. Il faut sortir les mots du dictionnaire. Je les  étale sur la table entre l'assiette au beurre et la tasse à boire. Ils sortiront d'eux-mêmes prendre la rue d'assaut, le vieillard par la main, l'amitié par l'épaule. Ils reviendront chargés de maux ou de bonheur, d'épines ou de douceur, de paroles interdites, de poèmes sans voix, de prières sans dieu. J'ouvre une parenthèse comme on pèle une orange. Écrire c'est un peu s'envoler comme la fleur en son parfum. Les mots respirent à l'intérieur des phrases mais ils doivent prendre l'air pour apporter la vie.

Cela demande du cœur de se mouiller dans l'autre, dans chaque regard, chaque racoin, chaque instant. Lorsque nous sommes fichés, numérotés, muets, bien formatés, il faut ronger les nerfs du pouvoir. Il faut répondre aux enfants matraqués, aux femmes détraqués, aux hommes traqués. Il faut relever l'espoir tombé de ses échasses, renvoyer les soldats cueillir des petits fruits. Autour de la vieille table, le balai de sorcière revenu de voyage arrache au plancher son masque de poussière. Le bois sourit sur toutes les surfaces. Des abeilles de couleur repeignent le printemps sur le papier à fleurs. Les mots s'envolent sous la patte du vent comme des papillons multipliant leurs ailes. Les larmes et leurs cousins les rires se chamaillent dans la cour, bras sous bras, bouche à bouche et les yeux dans les yeux. La salive recolle le pot aux roses cassé.

J'ai dans la tête des mots qui veulent quitter la table, des toboggans d'images, des traîneaux à chien qui jappent en paroles. Est-ce que les outils qui se conjuguent sans concordance des temps rouillent plus vite ? Les objets se révoltent. Les fenêtres s'enfuient. Les fourchettes refusent de manger. Les pierres des prisons sautent le mur et les barreaux leur font la courte échelle. Entre l'être et l'avoir, la chenille du bombyx tisse une toile de lumière. Sur la chaise de silence le rêve a laissé son blouson. Il y pousse des fleurs dans les poches entre de vieux cailloux et des papiers froissés. Le chat vient s'y frotter avec ses yeux de loup. Il me reste à jeter pour la beauté du geste quelques gouttes d'encre dans l'océan du silence. 

 
 
 
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Samedi 8 juillet 2006
Avec chaque jour qui se lève, se lèvent les questions. Avant même que s’éclairent les images des rêves, les questions les effacent, peut-être par le sentiment d’impuissance qu’elles nous donnent… ?
Matisse a peint un guéridon de jardin en marbre rose; dans mon souvenir ce guéridon a un plateau octogonal, il occupe tout le tableau avec un peu de verdure autour. Le rose est celui, irrésistible, qui est composé de rouge de mars (ocre rouge) et de blanc. Je suis devant ce tableau dans une salle tiède du musée, la lumière est parfaite. Retenue par sa beauté, je reste un très long temps. Puis je regarde la date indiquée sur le cartel : 1916. En 1916, les hommes s’entre-tuent dans les plaines et les collines de la Marne, de la Meuse, des Ardennes; la Champagne et la Lorraine vivent dans la boue et le sang. Réponse de Matisse (est-ce une légende ?) : Si tout le monde avait fait comme Picasso et moi, s’était consacré à sa tâche…
L’énorme sous-entendu n’est certes pas la réponse. C’est une réponse. Elle m’a été rapportée bien après ma station devant le Guéridon de marbre rose et ma courter stupeur à la découverte de la date du tableau. En 1916, Matisse est au-dessus de tout soupçon, il a déjà quarante-six ans, et il a été souffrant toute sa vie. Je pense souvent à cette réponse. Ceux qui massacrent et qui torturent auraient sûrement des champs à labourer, ou des récoltes pressantes à faire. Mais, pour eux, tuer est urgent, ils emportent leurs outils, leur savoir-faire d’égorgeurs.
 
Jocelyne François La nourriture de Jupiter  Mercure de France
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Mardi 20 juin 2006

J'ai ramassé un gant sur le bord du trottoir. Il est encore tout chaud. Il cherche une main, un geste, un semblant d'ombre à protéger du froid. Les lignes d'une main font bouger ses plis.. Quelle aventure y lire sans le lutrin d'une paume pour soutenir la vie ? D'après la finesse des doigts, ce doit être un gant de fée tombé d'une bonne étoile. Ce n'est sûrement pas un gant jeté pour un duel. Sa peau est trop douce et rouge d'émotion, du rouge des amoureux ou celui des framboises.

 

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