On commence en pleurant. Avec le temps, on finit par comprendre pourquoi. Les hommes et les machines grandissent côte à côte et finissent par s'unir. On ne sait
plus où est passé le cœur. On a trouvé des rêves au milieu d'un champ de mines. Ils avaient tous des mots tatoués sur la langue, des poils de pinceau collés sur la poitrine, des images dans les
yeux. Les bêtes ne savent plus où donner de la tête. Les mots, quand on pense parler, nous taisent quelquefois. Les uns marchandent ou bien se vendent. Les autres font semblant de comprendre le
monde en l'habillant de chiffres, de sondages, de slogans. La liberté n'est plus qu'une marque de fabrique. L'enfance n'est plus utile qu'aux marchands de jouets. Le plus encore nous mène à rien.
Nous n'avons plus le droit de marcher sans visa. Parmi tant de vacarme, je m'arrête longtemps pour écouter la lune. Je redeviens de boue, de labour et de bois. Courbé sur un cahier comme une
plante qui fléchit, je réfléchis l'espoir. J'essaie de boire un peu dans le grand bol de l'aube.
Tout a une âme, disent les Amérindiens, des crapaudines de bronze jusqu'au bruit des insectes. Les vertus cachées gagnent à rester cachées. Elles deviennent fausses sous les projecteurs. Toutes
les auréoles finissent par ternir. Il y a longtemps que Dieu ne bénit que les riches. On embourgeoise même les humbles. Les gros doigts de l'argent troussent les jupes de l'âme. Les blessures des
plantes se transforment en forêts. Je ne suis pas de mon temps. Les seuls jours qui finissent sont les calendriers. Je joue aux billes avec les fleurs. Je philosophe avec un arbre. Je demande aux
oiseaux la direction à suivre. Je compte les pétales sur la rose des vents. À la source des livres, il pousse des fougères entre chaque virgule. Les gouttes qui font la pluie font les points sur
les i. Je rafraîchis mes yeux dans le ruisseau des mots.
Comment pourrait-on être libre si on a peur de l'être ? Les grammairiens ont situé le bonheur dans le plus-que-parfait et ils ont fait d'aimer un verbe défectif. C'est au présent que je veux
conjuguer. S'il n'y avait pas d'éternité ferions-nous mieux la vie ? J'écris ce que je ne sais pas comme d'autres dessinent ce qu'ils pensent. L'enfant meurt dans les retailles des vieillards. Le
chaînon manquant n'est qu'une chaîne de plus. Un robot s'est pendu sur une ligne de montage. Un enfant tire la langue sur une photo de famille. Les dieux ont déserté les églises des hommes. Le s
du mot cosmique se perd dans les rires. Les poissons cherchent l'eau dans une vague de mazout. Les hommes cherchent l'air. Je cherche un air de Mozart dans les klaxons des villes, une poussière
d'étoile sous les rayons laser, une maison dont le toit penche vers la vie, un ver de lumière dans la pomme de l'ombre, un brin d'herbe rouillant les cimetières d'autos, un oiseau qui piaille
dans le trou d'un érable. J'écris comme je peux sur tout ce que je vois, avec des larmes sur la joue, des signes de cambouis sur la tôle des chars, des raquettes en babiche dans la neige des
bois, des pas de funambule sur la corde raide, des rêves dans la nuit, des vagues sur la mer.
Je n'habite pas une maison mais le vent et la pluie, le moindre atome d'homme, la queue d'un chat, l'enfantement de l'arbre. J'ai le visage du pardon sur le corps d'un orage. Je mets des balles à
blanc dans la culasse du malheur. Même leur bruit n'effarouche personne. Mes veines dessinent un cœur au milieu des blessures. Le sentier de montagne ressemble au dos d'un vieillard. J'y grimpe
comme un enfant avec le pied léger. Sans train sans gare sans papier je déraille de ma vie. Je fais de mes jours des semaines de mots. André Laude fraternise avec Néruda. Sananès et Darwich
échangent leur exil. La semaine Guillevic précède la semaine Bobin. Les grottes de Lascaux envahissent mes rêves, sans compter les nuits blanches d'Artaud qui s'immiscent partout, les comètes de
Velter, les smigrovig de Gauvreau, les vieilles lignes de Grack, l'eau de la Sorgue dans les grands pas de Char, la voix grognonne de Cioran se moquant de l'espoir, les pages tachées de vin de
Pierre Autin-Grenier. J'ai pendu mon dégoût au cintre du suicide pour refaire ma vie. J'en fait des tas de bois, des stères de voyelles. Je soupçonne deux vieux arbres d'avoir caché ma scie à
chaîne. Ils complotent dans mon dos et se moquent de moi. Ils me surnomment «le castor», me lancent des feuilles, me crient des noms, me font des croc-en-jambe avec leurs racines. Je n'ai pas
retrouvé ma scie mais j'ai trouvé ma hache. Ce doit être l'esprit des ancêtres qui reveut sa terre, cette terre qui nous tend les mains et qu'on souille de pétrole et d'argent.
Avec des mots de terre, je deviens plante ou bien caillou. Avec des mots de ciel, je deviens un oiseau. Avec des mots de pluie, je deviens un orage. Avec des mots de neige, je fais un feu de
bois. Avec des mots de sable, je dessine la mer. Avec des mots d'amour, je redresse la tente. Je bivouaque à l'orée d'un tipi. Les saisons défilent sous mes yeux comme autant de bernaches. Elles
forment un grand V qui laboure l'espace. La poussière des étoiles se remémore sa naissance. J'assiste au cours de la vie en élève distrait. Le théorème d'une fleur explique son odeur sans compter
les pétales. Le vent grave son nom sur chaque pierre des champs. La sève sous l'écorce murmure son plaisir. Les oiseaux jouent à la marelle et sautent à cloche-pied sur les fils électriques. Dans
la géométrie de la soif, trop de pays s'écorchent aux angles et saignent sur le sable. Pour des millions d'enfants, l'espoir est un grain de riz. Les mots non-ouïs sont inouïs. Ma bouche fait
tourner la langue du langage et sème ses phonèmes parmi les mots courants. Sur la chambre noire d'une page, les mots des morts se révèlent comme des négatifs dans l'acide. Le capitaine Amour fait
sortir les bateaux des bouteilles. Il transforme les avions de papier en caresses de chair, les charrettes fantômes en bottes de sept lieues, la parole en plaisir.
J'en ai marre pour ceux qui meurent un drapeau à la main, un slogan à la bouche, une prière qui tue en bandoulière du néant, ceux qui meurent à l'ouvrage pour engraisser les banques, ceux qui
perdent une jambe en sautant sur une mine, ceux qui ne rêvent plus qu'une seringue à la main et ceux qui se suicident en désespoir de cause. J'en ai marre qu'on achète, qu'on vende, qu'on
marchande, qu'on n'offre qu'une chaîne à tous les bras tendus, une chaîne de télé ou une chaîne de montre. Je préfère que les violons fassent la chaîne, les enfants la ronde et les hommes
l'amour. Il ne faut pas attendre d'être sourd pour dire la tendresse, d'être aveugle pour pleurer, d'être mort pour se mettre à aimer. Il ne faut plus compter le temps en monnaies de singe, en
barils de brut, en carnets de chèque, en balles perdues. Il faut remettre dans le sable la chlorophylle de l'espoir, remplir de soleil les yeux tristes des fleurs, marcher dans les arpèges, du
Bach dans les oreilles et du vent dans les voiles, mettre le feu dans les viscères du texte, danser, courir s'il le faut. Il faut vivre simplement en redressant l'échine, aimer à cœur ouvert.
D'un mot l'autre