Vendredi 7 novembre 2008

Je suis ce que je suis. Je suis ce que j'entends.
Je suis ce que je vois. Je suis ce que j'écris.
Je ne suis pas le troupeau mais la peau et les os.
Je passe les frontières par les chemins de contrebande.
Je ne suis pas la ligne mais la mine du crayon.
Je suis le fou sans roi sur le damier du monde,
la bouche de la soif dévorant la lumière,
la langue de Villon dans le brouillage du temps,
une fleur de bitume qui cherche ses racines.
Je ne sais pas si je grandis.
Je ne mange pas à la table des grands.
Je couche dans l'étable.
Je bois à l'eau des dégouttières.
Je suçe un glaçon pour apprendre l'hiver.
Je veux toucher le ciel avec un doigt d'enfant.
Dans les mots que j'écris
il y a des acrobates sur une patte
qui font la courte échelle,
des aveugles dessinant pour les sourds,
des muets qui chantent pour les morts,
des fleuves qui aboient sans laisse ni collier.
des singes debout comme au début de l'homme,
le visage d'un ange entre deux mitraillettes.
Je suis ce que j'ignore. Je cherche qui je suis.


par la freniere publié dans : Poésie
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Jeudi 6 novembre 2008

1
Le Grand Pan n'est pas mort,
il a simplement émigré
en Inde.
Ici, les dieux errent en liberté
déguisés en serpents ou en singes,
chaque arbre est sacré
et c'est un péché
de se montrer brusque avec un livre.
C'est un péché de pousser sur le côté
un livre avec le pied,
un péché d'en lancer un sans faire attention
à travers une pièce.
On doit apprendre à tourner les pages doucement
sans déranger Sarasvati,
sans offenser l'arbre
dans le bois duquel le papier a été fait.

2
Quelle langue
N'a pas été une fois la langue de l'oppresseur ?
Quelle langue eut vraiment l'intention d'assassiner quelqu'un ?
Et comment cela se fait-il
qu'après la torture,
qu'après que l'âme a été rasée
avec une longue faux s'abattant
du visage du conquérant
les petits-enfants à naître
grandissent dans l'amour de cette langue étrangère.


Sujata Bhatt       traduit de l'anglais

 


par la freniere publié dans : Poésie du monde
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Mercredi 5 novembre 2008

On commence en pleurant. Avec le temps, on finit par comprendre pourquoi. Les hommes et les machines grandissent côte à côte et finissent par s'unir. On ne sait plus où est passé le cœur. On a trouvé des rêves au milieu d'un champ de mines. Ils avaient tous des mots tatoués sur la langue, des poils de pinceau collés sur la poitrine, des images dans les yeux. Les bêtes ne savent plus où donner de la tête. Les mots, quand on pense parler, nous taisent quelquefois. Les uns marchandent ou bien se vendent. Les autres font semblant de comprendre le monde en l'habillant de chiffres, de sondages, de slogans. La liberté n'est plus qu'une marque de fabrique. L'enfance n'est plus utile qu'aux marchands de jouets. Le plus encore nous mène à rien. Nous n'avons plus le droit de marcher sans visa. Parmi tant de vacarme, je m'arrête longtemps pour écouter la lune. Je redeviens de boue, de labour et de bois. Courbé sur un cahier comme une plante qui fléchit, je réfléchis l'espoir. J'essaie de boire un peu dans le grand bol de l'aube.

Tout a une âme, disent les Amérindiens, des crapaudines de bronze jusqu'au bruit des insectes. Les vertus cachées gagnent à rester cachées. Elles deviennent fausses sous les projecteurs. Toutes les auréoles finissent par ternir. Il y a longtemps que Dieu ne bénit que les riches. On embourgeoise même les humbles. Les gros doigts de l'argent troussent les jupes de l'âme. Les blessures des plantes se transforment en forêts. Je ne suis pas de mon temps. Les seuls jours qui finissent sont les calendriers. Je joue aux billes avec les fleurs. Je philosophe avec un arbre. Je demande aux oiseaux la direction à suivre. Je compte les pétales sur la rose des vents. À la source des livres, il pousse des fougères entre chaque virgule. Les gouttes qui font la pluie font les points sur les i. Je rafraîchis mes yeux dans le ruisseau des mots.

Comment pourrait-on être libre si on a peur de l'être ? Les grammairiens ont situé le bonheur dans le plus-que-parfait et ils ont fait d'aimer un verbe défectif. C'est au présent que je veux conjuguer. S'il n'y avait pas d'éternité ferions-nous mieux la vie ? J'écris ce que je ne sais pas comme d'autres dessinent ce qu'ils pensent. L'enfant meurt dans les retailles des vieillards. Le chaînon manquant n'est qu'une chaîne de plus. Un robot s'est pendu sur une ligne de montage. Un enfant tire la langue sur une photo de famille. Les dieux ont déserté les églises des hommes. Le s du mot cosmique se perd dans les rires. Les poissons cherchent l'eau dans une vague de mazout. Les hommes cherchent l'air. Je cherche un air de Mozart dans les klaxons des villes, une poussière d'étoile sous les rayons laser, une maison dont le toit penche vers la vie, un ver de lumière dans la pomme de l'ombre, un brin d'herbe rouillant les cimetières d'autos, un oiseau qui piaille dans le trou d'un érable. J'écris comme je peux sur tout ce que je vois, avec des larmes sur la joue, des signes de cambouis sur la tôle des chars, des raquettes en babiche dans la neige des bois, des pas de funambule sur la corde raide, des rêves dans la nuit, des vagues sur la mer.

Je n'habite pas une maison mais le vent et la pluie, le moindre atome d'homme, la queue d'un chat, l'enfantement de l'arbre. J'ai le visage du pardon sur le corps d'un orage. Je mets des balles à blanc dans la culasse du malheur. Même leur bruit n'effarouche personne. Mes veines dessinent un cœur au milieu des blessures. Le sentier de montagne ressemble au dos d'un vieillard. J'y grimpe comme un enfant avec le pied léger. Sans train sans gare sans papier je déraille de ma vie. Je fais de mes jours des semaines de mots. André Laude fraternise avec Néruda. Sananès et Darwich échangent leur exil. La semaine Guillevic précède la semaine Bobin. Les grottes de Lascaux envahissent mes rêves, sans compter les nuits blanches d'Artaud qui s'immiscent partout, les comètes de Velter, les smigrovig de Gauvreau, les vieilles lignes de Grack, l'eau de la Sorgue dans les grands pas de Char, la voix grognonne de Cioran se moquant de l'espoir, les pages tachées de vin de Pierre Autin-Grenier. J'ai pendu mon dégoût au cintre du suicide pour refaire ma vie. J'en fait des tas de bois, des stères de voyelles. Je soupçonne deux vieux arbres d'avoir caché ma scie à chaîne. Ils complotent dans mon dos et se moquent de moi. Ils me surnomment «le castor», me lancent des feuilles, me crient des noms, me font des croc-en-jambe avec leurs racines. Je n'ai pas retrouvé ma scie mais j'ai trouvé ma hache. Ce doit être l'esprit des ancêtres qui reveut sa terre, cette terre qui nous tend les mains et qu'on souille de pétrole et d'argent.

Avec des mots de terre, je deviens plante ou bien caillou. Avec des mots de ciel, je deviens un oiseau. Avec des mots de pluie, je deviens un orage. Avec des mots de neige, je fais un feu de bois. Avec des mots de sable, je dessine la mer. Avec des mots d'amour, je redresse la tente. Je bivouaque à l'orée d'un tipi. Les saisons défilent sous mes yeux comme autant de bernaches. Elles forment un grand V qui laboure l'espace. La poussière des étoiles se remémore sa naissance. J'assiste au cours de la vie en élève distrait. Le théorème d'une fleur explique son odeur sans compter les pétales. Le vent grave son nom sur chaque pierre des champs. La sève sous l'écorce murmure son plaisir. Les oiseaux jouent à la marelle et sautent à cloche-pied sur les fils électriques. Dans la géométrie de la soif, trop de pays s'écorchent aux angles et saignent sur le sable. Pour des millions d'enfants, l'espoir est un grain de riz. Les mots non-ouïs sont inouïs. Ma bouche fait tourner la langue du langage et sème ses phonèmes parmi les mots courants. Sur la chambre noire d'une page, les mots des morts se révèlent comme des négatifs dans l'acide. Le capitaine Amour fait sortir les bateaux des bouteilles. Il transforme les avions de papier en caresses de chair, les charrettes fantômes en bottes de sept lieues, la parole en plaisir.

J'en ai marre pour ceux qui meurent un drapeau à la main, un slogan à la bouche, une prière qui tue en bandoulière du néant, ceux qui meurent à l'ouvrage pour engraisser les banques, ceux qui perdent une jambe en sautant sur une mine, ceux qui ne rêvent plus qu'une seringue à la main et ceux qui se suicident en désespoir de cause. J'en ai marre qu'on achète, qu'on vende, qu'on marchande, qu'on n'offre qu'une chaîne à tous les bras tendus, une chaîne de télé ou une chaîne de montre. Je préfère que les violons fassent la chaîne, les enfants la ronde et les hommes l'amour. Il ne faut pas attendre d'être sourd pour dire la tendresse, d'être aveugle pour pleurer, d'être mort pour se mettre à aimer. Il ne faut plus compter le temps en monnaies de singe, en barils de brut, en carnets de chèque, en balles perdues. Il faut remettre dans le sable la chlorophylle de l'espoir, remplir de soleil les yeux tristes des fleurs, marcher dans les arpèges, du Bach dans les oreilles et du vent dans les voiles, mettre le feu dans les viscères du texte, danser, courir s'il le faut. Il faut vivre simplement en redressant l'échine, aimer à cœur ouvert.


par la freniere publié dans : Prose
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Mercredi 5 novembre 2008

C'est un peu étrange aujourd'hui. Il pleut depuis des jours et là tout s'est arrêté. Nous pensons plus souvent l'un à l'autre. Tu m'as appelé deux fois ce matin. Je t'ai gardé longtemps serré contre moi à midi. Dans la voiture il faisait chaud, j'avais mis le chauffage pour la buée. J'écoutais un morceau très doux de Magic Malik en roulant dans les flaques le long des champs trempés. Aujourd'hui un homme noir a été élu président de la première puissance mondiale. Dans les reportages on voit des vieillards pleurer de joie. Il y a comme une tendresse générale. On a envie de croire. De prendre la lumière dans ses bras...

Thomas Vinau


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Mercredi 5 novembre 2008

Obama par Aglaé Vadet
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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