Elle dit son nom plusieurs fois, comme on embrasse l’ange, sans le voir.
Flexible, elle épouse l’obscurité, repousse les limites, glisse sur les
absences, visite les silences, déclenche des orages. Elle dit son nom
plusieurs fois et l’image de lui courbe la ligne de l’attente. Secret peuplé
d’échos solubles qui rend l’homme présent, un tutoiement avide parcourt et
fragmente ses reins. Elle est un univers échevelé de fruits et de saveurs où
se lance l’instant. Des yeux d’adolescente. Un parfum de noisette. C’est une
rive d’eau et de pivoines en crue.
Ile Eniger
La torpeur du dimanche inclut naturellement le trouble de l’attente. Sevrée du lait des distractions, je ne suis que cela, concentration d’attente. J’imagine la neige, et dedans un tapis, un feu de cheminée, le vin qui tremble chaud et des bougies partout. Des lieux communs de poésie gentille proposent leurs réseaux, synapses rassurantes. Mais la chose à écrire s’y refuse tout net. Les mots sont des sépulcres qu’il ne convient d’ouvrir que par inclination créatrice, native. Flamberge meurtrière qui pilonne le tiède et relève les os. Quelque chose me dit de ne pas me résoudre à leur porter des fleurs. De saisi instinctif comme la rebouteuse choisit la juste plante, j’entends les mots cogner dans le bois de la langue. La parole est un trou, un bruit, une carrière ou s’agite le dire. Le désir l’affranchit du cloître des morales, la tendresse l’innocente, l’émotion la redresse, l’identité l’éloigne des unions confortables. Et l’amour ? l’inclassable, qui hésite toujours entre la folle avoine et la mort du vieux rêve, l’envisage en son antre avec des yeux rougis et des doigts fatigués. La torpeur du dimanche se trouble d’une attente. Mais je l’entends qui crie, la marque du vivant. Et c’est la voix du loup qui appelle la lune.
Ile Eniger
Sur le fil de la mer, au carreau de l'amour, ma nuit porte vers toi
le silex et le feu. Il fait ce clair de noir qui appelle ta main pour
assurer ma route et rassurer le cap. L'obscur prépare le matin comme
on déplie la nappe sur la fête du jour. Les bougies au plafond
désignent le passage et le chemin de ronde veille sur l'horizon. Il
faut à mes épaules la cape de ton bras pour traverser le froid des
silences à vaincre. Ta voix pour passerelle sur le vide des villes
pour braver l'impossible. Et ton souffle à ma bouche pour animer le
chant et ranimer les mots. L'innocente passion a mis sa robe rouge.
Un alphabet de gestes allume le papier. Une soif de rivière décape
le caillou pour lécher sa douceur. D'autres verront l'image, la
lumière de loin, mais moi je veux le tout, le vivre en son noyau, en
sentir l'excellence. Et je marche vers toi, ces mots de pleine lune
allongés sous mes doigts. Échappés du mystère, ils dénudent mes
lèvres pour t’en offrir le fruit. Ils écrivent mon nom par les lettres
du tien.
Ile Eniger

À quoi pense l’enfant quand il est à l’école ? Au hérisson, à la grenouille des jardins, aux sentiers de collines sous ses jambes de chèvre, aux baisers de sa mère, aux pains au chocolat. Et la voix de son père quelque fois en écho. Il pense que demain il sera capitaine, et fabrique en cachette des voiles en papier. Il ouvre des fenêtres aux pages des cahiers où passent des couleurs, la figue sucre mauve des chapardes d’été, l’orange des argiles pour les statues d’une heure, l’ivoire poli doux des cailloux de rivière, et ce bleu de ces yeux qui font battre son cœur comme il ne savait pas. Ils pensent que les arbres qui ne courent jamais et vivent si longtemps sont de drôles de personne. Que la voix du silence c’est le chant des oiseaux, la pupille du chat. Et les yeux fatigués du jour se sentent heureux de ne pas s’être ouverts pour rien.
Ile Eniger Le bleu des ronces
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