Mercredi 26 juillet 2006

Elle dit son nom plusieurs fois, comme on embrasse l’ange, sans le voir.
Flexible, elle épouse l’obscurité, repousse les limites, glisse sur les
absences, visite les silences, déclenche des orages. Elle dit son nom
plusieurs fois et l’image de lui courbe la ligne de l’attente. Secret peuplé
d’échos solubles qui rend l’homme présent, un tutoiement avide parcourt et
fragmente ses reins. Elle est un univers échevelé de fruits et de saveurs où
se lance l’instant. Des yeux d’adolescente. Un parfum de noisette. C’est une
rive d’eau et de pivoines en crue.

Ile Eniger

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Mercredi 26 juillet 2006
La torpeur du dimanche inclut naturellement le trouble de l’attente. Sevrée du lait des distractions, je ne suis que cela, concentration d’attente. J’imagine la neige, et dedans un tapis, un feu de cheminée, le vin qui tremble chaud et des bougies partout. Des lieux communs de poésie gentille proposent leurs réseaux, synapses rassurantes. Mais la chose à écrire s’y refuse tout net. Les mots sont des sépulcres qu’il ne convient d’ouvrir que par inclination créatrice, native. Flamberge meurtrière qui pilonne le tiède et relève les os. Quelque chose me dit de ne pas me résoudre à leur porter des fleurs. De saisi instinctif comme la rebouteuse choisit la juste plante, j’entends les mots cogner dans le bois de la langue. La parole est un trou, un bruit, une carrière ou s’agite le dire. Le désir l’affranchit du cloître des morales, la tendresse l’innocente, l’émotion la redresse, l’identité l’éloigne des unions confortables. Et l’amour ? l’inclassable, qui hésite toujours entre la folle avoine et la mort du vieux rêve, l’envisage en son antre avec des yeux rougis et des doigts fatigués. La torpeur du dimanche se trouble d’une attente. Mais je l’entends qui crie, la marque du vivant. Et c’est la voix du loup qui appelle la lune.
 
Ile Eniger

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Mardi 25 juillet 2006
Sur le fil de la mer, au carreau de l'amour, ma nuit  porte vers toi 
le silex et le feu. Il fait ce clair de noir qui appelle ta main pour 
assurer ma route et rassurer le cap. L'obscur prépare le matin comme 
on déplie la nappe sur la fête du jour. Les bougies au plafond 
désignent le passage et le chemin de ronde veille sur l'horizon. Il 
faut à mes épaules la cape de ton bras pour traverser le froid des 
silences à vaincre. Ta voix pour passerelle sur le vide des villes 
pour braver l'impossible. Et ton souffle à ma bouche pour animer le 
chant et ranimer les mots. L'innocente passion a mis sa robe rouge. 
Un alphabet de gestes allume le papier. Une soif de rivière décape 
le caillou pour lécher sa douceur. D'autres verront l'image, la 
lumière de loin, mais moi je veux le tout, le vivre en son noyau, en 
sentir l'excellence. Et je marche vers toi, ces mots de pleine lune 
allongés sous mes doigts. Échappés du mystère, ils dénudent mes 
lèvres pour t’en offrir le fruit. Ils écrivent mon nom par les lettres 
du tien.
 
Ile Eniger
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Samedi 15 juillet 2006


À quoi pense l’enfant quand il est à l’école ? Au hérisson, à la grenouille des jardins, aux sentiers de collines sous ses jambes de chèvre, aux baisers de sa mère, aux pains au chocolat. Et la voix de son père quelque fois en écho. Il pense que demain il sera capitaine, et fabrique en cachette des voiles en papier. Il ouvre des fenêtres aux pages des cahiers où passent des couleurs, la figue sucre mauve des chapardes d’été, l’orange des argiles pour les statues d’une heure, l’ivoire poli doux des cailloux de rivière, et ce bleu de ces yeux qui font battre son cœur comme il ne savait pas. Ils pensent que les arbres qui ne courent jamais et vivent si longtemps sont de drôles de personne. Que la voix du silence c’est le chant des oiseaux, la pupille du chat. Et les yeux fatigués du jour se sentent heureux de ne pas s’être ouverts pour rien.

 Ile Eniger    Le bleu des ronces
 
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Lundi 2 janvier 2006

 

 

 

 

 

 

 dessin:Emile Bellet

Trois lignes passent ma fenêtre. L’eau qui porte le large. Le sable pour passage. Le premier lait du jour. Je regarde la mer. Nue sous le trait du ciel, sa vitre en mouvement balance la lumière. Au ventre de la plage, frémit l’ondulation. C’est le doigt du soleil. Quelques nuages blancs délivrent des mouettes. Et le retour du vent. Le vide va s’écrire. Le repli des oiseaux dans les taillis de l’encre n’est pas définitif. Peut-être. Les marbres du matin animent leurs statues, les bruits essaient leurs voix. L’aube gravit ses marches. Sur le fil  du fond, une voile triangle. Glissée par un marionnettiste ? Elle éveille la grâce du peu. Deux heures de papier pour dire l’évidence, tendre les yeux au paysage. Et n’écrire rien d’autre que cet état du jour. Qui commence. Et moi qui peux, ou non. Souple comme sans fin, les trois lignes persistent. Ma fenêtre est plus grande que tous les sens des mots. Quelques flocons de calme sur la phrase agitée, le coton des amandes pour les rhumes d’hiver, une pierre à briquet en gage d’étincelles. Je pose sur la page des trésors de souris, des rêves d’altitude. J’écris les coquelicots et le bleu des poissons, une feuille d’érable pour remonter le fleuve. Une somme de rien pour dire tout le reste. Une fenêtre. Une fenêtre.

Ile Eniger

 

 

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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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