Lundi 3 novembre 2008

Ceux qui manquent de temps se rattrapent sur l'espace. De portable à portable, ils croient tenir le monde dans le creux d'une oreille. D'un tarmac à l'autre, ils poursuivent leur ombre et se perdent en route. Leur âme traîne dans une valise et ne sert plus à rien. J'ai vu trop de mains dessiner des croix à coup de règle et de compas, trop de doigts signer des chèques avec le sang des autres, trop de trompettes bouchées fausser la gamme, trop de souliers ferrés mordre la peau des routes, trop de seringues souiller les veines, trop de riches fouiller le trésor des pauvres. Le temps a replié le coin des souvenirs comme on corne une page qu'on ne relira pas. L'hiver cache sous ses mitaines les mains nues de la misère. Les hommes se cherchent sans se voir. Le reflet des écrans est un miroir faussé. Leurs images sont aveugles. Leurs paroles sont sourdes. Ils zappent d'une frontière du vide à l'autre. La fleur du rêve se fane sur leurs têtes courbées. Les cris des enfants meurent dans le poil des caniches. Pour entrer dans ce monde, il semble qu'une porte basse nous oblige à courber l'échine. Tout se nivèle vers le bas. La haine se porte bien. Elle s'habille de lois, de prières, de jeux. On ne brûle pas encore les livres mais les machines à broyer du papier ont déjà les dents longues. Si j'écris des mots durs, c'est par besoin d'amour.

La lune est seule ce soir. Je lui tiens compagnie. Malgré le bruit des hommes, nous écoutons le vent, ce silence sonore. Nous regardons la neige. Les flocons quand ils tombent se blottissent l'un sur l'autre. Ils ne forment qu'un corps quand ils touchent le sol. Je cherche l'infini mais je ne peux l'écrire. La lumière me brûle tout autant qu'elle m'éclaire. Je parcours un sentier sans savoir s'il existe : la vie derrière les mots, l'autre côté des choses, la voix derrière le mur. La lune est seule ce soir et je hurle avec elle en souvenir d'un loup. La neige peu à peu se transforme en grésil et fait briller les ombres. J'écoute et je reçois des appels de toutes parts, les confidences des chats, le murmure des pierres, le bavardage des étoiles, la matière en fusion, les étincelles du silex préparant l'avenir, les vieilles cicatrices qui recouvrent les larmes, les splendeurs qui naissent, les pensées de la mer et la harpe du vent cherchant les cordes qui lui manquent. À chaque nouveau pas, l'origine commence. L'invisible s'étoile en milliard de routes. Je touche l'infini du bout de mon crayon.


À l'école du temps, la terre fait son devoir. Les eaux vont à la ligne sur la page des rives. Sur le cahier du vent, les fleurs épèlent chaque lettre, pétale par pétale. Les perles de rosée peaufinent leurs détails. Les nuages, un à un, redressent leur capuche. Des silhouettes grises se flairent dans la brume. J'écoute respirer ce que je ne vois pas. J'en dessine la forme avec l'alphabet. La beauté bouge constamment. L'air et l'eau se mélangent. Les fleurs quand elles retiennent leur parfum deviennent plus intimes. Avant même de naître, nous étions déjà là. L'éternité est aussi bien derrière que devant. La vie n'a pas de limites. C'est l'homme qui lui dresse des murs.



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Lundi 3 novembre 2008

Né le 21 novembre 1935 à Dolbeau au Lac-Saint-Jean, Jean-Paul Martineau, dont l'enfance est partagée entre l'Abitibi et Montréal, entreprend des études classiques à Sherbrooke. Il rejoint l'armée de l'air à Lachine (1952) qu'il a dû quitter en 1954 à la suite d'un grave accident lui ayant causé un traumatisme crânien qui, en plus des traitements médicaux reçus, le laissera insomniaque pour le reste de ses jours. C'est au tout début de sa convalescence qu'il rencontre les automatistes. Martineau devient journaliste à la pige au quotidien Le Soleil et publie Osmonde en 1957 sous le nom de Jean-Paul Martino. Suivra Objets de la nuit en 1959. Au tout début des années soixante, Martino séjourne en France avec Michèle Drouin, avec qui il aura deux enfants, et présente ses œuvres picturales dans le cadre de l'exposition collective «Visionnaires, Illuminés et Voyants» à la Galerie Alphonse Chave, à Vence. De retour au pays en 1964, Martino s'installe dans l'Ouest canadien où il écrit, travaille dans la foresterie, découvre l'art des Haida, Nootka et Kwakiult tout en étant initié à la culture chinoise. En 1968, Jean-Paul Martino retourne en France et rencontre son fils Odin sont la mère est Suzanne Moreau. Il voyage en Inde, au Népal et revient à Vancouver où il ouvre sa première boutique d'antiquités. En 1972, un voyage de trois ans en compagnie de Grace Slykuis (Li Xiu Woo) le porte de Terre-Neuve aux pays scandinaves jusqu'en Turquie où le couple, comme les paysans de la région, achète cheval et charrette et assiste au festival de poésie de Konya où habitait Mevlana, le prophète des derviches tourneurs. Suivront de nombreux séjours en Europe, en Turquie, en Inde et en Chine. De retour à Vancouver, le couple fonde The Woo Shoppe, une boutiques spécialisée dans le commerce d'antiquités et d'objets d'art chinois. Jean-Paul Martino se rend en Chine à quelques reprises entre 1978 et 1984, invité à la Foire internationale de Canton. Il aura aussi illustré et publié ses poèmes anglais à compte d'auteur; Surrealous, (1969) sous le pseudonyme de John of Mc Waters et Elutriation, (1982) sous le nom légal de Yuan Otter Olmeck. Retraité depuis 1986, Jean-Paul Martino, qui aura porté comme tout dernier nom celui de Yuan Vercingétorix Woo, est mort le 20 août 1996.


Bibliographie:

Osmonde, Éditions Erta, Montréal, 1957

Objets de la nuit, Editions Quartz, Montréal,1959,

Surrealous, à compte d'auteur,Vancouver, 1969, sous le nom de John of Mc Waters

Elutriation, Vancouver, 1982, sous le nom de Yuan Otter Olmeck



Quelle était cette voix à ma fenêtre la nuit de mes vingt ans
C'était toi ANTONIN
C'était toi ARTAUD
Dès cet instant mon esprit a fleuri à travers sa prison osseuse
Comme des taches de soleil sur la neige sombre
Et maintenant je ne puis plus aller sommeiller à l'ombre des aunes
Comme la petite crique de mon passé
Il y a de cela un siècle
Les visions m'habitent
Aléatoire pour la raison trempée
Ou pour ces chiens de frocards taillés dans l'urabiline
Dont la vie est identique au chat persan
Qui ronronne et meurt ses sept vies
Sur les genoux racornis d'un célibat
Oui j'ai pénétré si loin sur mon wapiti fidèle
Ce dernier concile des SACHEMS sur la pointe de l'axe
Le troublant communiqué reçu de votre extrémité
En langage de vibration
Frappé sur cette ligne d'espace à l'aide du brin de blé
Eh bien à la prochaine inclination de la balloune
Ha Ha Ha Ha
Oh avant de te quitter ARTAUD je dois te dire
Oui ANTONIN elle m'a quitté
Évidemment
Mais ç me fait du bien de savoir que tu sais
On se comprend si bien
C'est ça au 21 entre SCORPION et SAGITTAIRE
AU REVOIR

*
Une inconnue douce
A frappé sur mon front
J'ai laissé un rêve arbitraire
Pour une comédie susceptible
Afin de vivre d'imprévu
Et mourir d'en avoir l'air

*

L'Occident avait besoin d'or. La crise économique ne se réglerait que par une messe jaune et blanche. Alors on a creusé des canaux à partir du Texas jusqu'à la Racine des églises et les prophètes sont sortis en délire : «La race vous dicte, la race vous ordonne de retourner à la terre. La race se corrompt dans les villes ! Or, un pays vierge vous est offert; nous est donné. Oui, le temps est venu de retrouver cette dignité première, le retour à la terre. Le pays est riche en bois et fertile à toutes les cultures. Que Dieu vous garde ! Que Dieu vous éclaire ! Que Dieu vous guide ! »
À Québec, les commissures retroussées, on se tapait sur une panse réduite; au Texas, on construisait déjà les villages sur des cartes; les prophètes descendaient la race aux enfers, l'élevaient en la mélangeant à l'huile noire, à l'eau grise et à l'or, afin de l'offrir parfaitement assaisonnée à la table des dieux gras.

*
Ils ont des odeurs de vieilles lanternes
Avec ce certain balancement dans la marche
Ils ont des masques de naufrageurs à s'y méprendre
Naufragés ou naufrageurs à l'intérieur des terres
Avides de glucose ne connaissant que le coca-cola
Le cidre acide de la glaise et le pollen de roche couvant dans leur dos

L'étreinte caustique ronge le pilier de leur être
Et s'émince jusqu'au nœud de l'hystérie
La génération vomit le néant et mange la mort pelée sur tranche
Ô observateur translucide étends tes doigts de vignes
Étouffe les fontaines d'usine qui s'enflent et pissent le sang humain
Voulant flétrir du sceau des éphémères le toit dominant des astres

*

Jean-Paul Martino


par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
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Lundi 3 novembre 2008

Jeune, on ne cherche sans la vie que la vie. Moins jeune, ce n'est déjà plus la vie, mais le Pourquoi de la vie. Moins jeune encore, plus rien que le Comment, un Comment vivre de plus en plus étroit, difficile, encombré, qui use et sclérose.

Jacques-Marie Dupin

 


par la freniere publié dans : Ils ont dit
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Dimanche 2 novembre 2008

On commence en pleurant. Avec le temps, on finit par comprendre pourquoi.

par la freniere publié dans : Aphorisme du jour
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Dimanche 2 novembre 2008

«Qu'est-ce que tu fais ? - Je dessine une maison. - Je ne la vois pas. - Elle est invisible. - Comment tu la vois alors ? - Je ne la vois pas, je l'entends. Il y a une femme-fée dedans et elle chante. C'est sa voix que j'entends. Elle pousse les mots avec sa baguette. Elle fait reluire les plus boueux. Elle répare ceux qui n'ont plus de voyelles. Elle tricote des bas. Elle met des tuques sur les i. » La petite fille écrit en tirant le bout de la langue. On dirait qu'elle pompe l'air pour en faire de l'encre. Je commence à voir des formes, à entendre la voix. Il suffisait de regarder avec les yeux fermés, d'écouter la musique qui émane des choses.

Dans ce monde où l'on ne pense qu'à prendre, je ne veux que comprendre. Mes pages sont une maison de chiffonnier où l'on ne jette rien. Elles sont faites de bricoles, de ficelles, de voyelles à bout de souffle, de consonnes en haillons. On s'y coupe les doigts à l'ouvre-boite du rêve. Mon sang coule aux cicatrices du papier. La main pleine d'heures, je sème des secondes. La tête pleine d'orages, je lance des éclairs. Je marche avec mes mots. Je n'ai que mes phrases à offrir aux oiseaux, des images à deux jambes, des paroles à deux bras.


Merci maman, merci pour la vie, l'émerveillement, l'amour. Il me fallait deux pouces de plus pour les bras. Je ne rejoins jamais la dernière tablette. Il me fallait des oreilles moins sourdes, des paupières moins lourdes, des yeux plus verts, quelques neurones fous pour enjamber le mur. Pour le reste, ça va. Les mots sont trop petits pour la pointure de l'âme et les phrases trop courtes pour la grandeur du monde. Les manches refoulent sur l'habit des images. Il me manque des jours sur les calendriers, les chiffres des comptables, du pain pour les amis. J'ai perdu mes cheveux mais j'ai les idées larges. Pour le cœur, ça va. J'ai pris un peu du tien, la main tendue, celle qui donne ou qui caresse. Tu m'as appris les mots d'amour. Je m'en sers pour dire la révolte. Tu m'as laissé le temps, la confiance et l'espoir. Tu m'as laissé tes yeux pour voir l'invisible, la bonté sous les choses, la beauté d'une épine, la couleur des ombres. Tu m'as laissé ta soif et ta fontaine, ta tendresse et ta faim. Tu m'as appris les mots qui servent à marcher. Tu m'as donné la vie et tu m'offres ta mort pour en saisir le sens.



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