Mardi 13 mai 2008

Que voulez-vous que j'y fasse ? Je ne sais pas compter. Quel jour est-il ? Quel mois ? En quelle année ? J'ai la peau du budget tachetée de crevasses et de petites créances. Je ne distingue pas les signes des simagrées, la prose des notaires de l'écriture des singes. Ma ligne de vie se brise dans une colonne de chiffres. Je ne sais pas compter mais je caresse un loup quand il me tend la patte. Dans ma bibliothèque, il n'y a pas que des livres mais des pages à écrire, des poils de chat, des feuilles mortes, des rangées de galets. Je suis la veine fuyante dans le bras du junkie, un arbre à vif dans la ville, celui qui fait la moue sur les photos de famille, la langue qui fourche dans les cours de diction. Je mets des bas dépareillés pour faire plaisir aux daltoniens. Il m'arrive même de dormir sans enlever ma tuque. Je tiens tête à la mort, à la morsure des fantômes, aux fenêtres qui claquent, au bruit des souliers morts. Dans un seul mot, je crois entendre vingt orages. Tout se tient, la vie avec la mort, la tendresse et la force. Les pierres nées du feu accompagnent la neige. Les fleurs de poussières transmettent la lumière.

Aux tempêtes succèdent les tempêtes. Le temps ne vieillit pas. Il ne change que d'habits. Ses pieds sont aussi lourds en sandales d'été que dans les bottes d'hiver. Le ciel est encombré de messages codés. Il n'y a plus de place pour les ballons d'enfant. Lavez vite les morts qui tombent sous les balles, ils tachent la conscience. Le sang versé retombe sur ceux qui le répandent. Je ne veux pas vivre à rabais, en complément d'objet dans une phrase empruntée. Je n'ai rien à voir avec la Coupe Stanley, les dernières vedettes, la radio du commerce et les cotes de la Bourse. J'ai fait trop de temps sur des chaises où tout le monde reste assis. Je veux pisser debout sans checker mes arrières. Je ne baisserai pas les yeux devant un fonctionnaire, les curateurs de l'âme, les patrons cheap du négoce. Gardez pour vous vos places réservées, vos polices d'assurance, vos chiquages de guenille et vos belles gueules de houblon.


Le chapeau du monde est devenu trop petit pour la tête des vendeurs. La nuit ne cache pas la lumière. Elle éclaire derrière les paupières avec la lampe du rêve. J'ai trouvé un bras en dormant, une tête énorme un peu plus loin, des mains tachées de sang, des médailles, un diplôme, des cartes de crédit, une liste d'épicerie. Mais je n'ai pas trouvé le cœur, à peine l'égratignure d'un poème sur la peau des fesses. Ne cherchez pas de sourire sur le bec des oiseaux, leurs ailes dans le ciel leur servent de risette. Une goutte d'eau est un déluge pour le cœur d'un insecte. Il faut sans cesse ravauder le panier percé de la vie. S'il ne reste plus de mots, j'aurai toujours des lèvres de secours, quelques doigts pour bâtir à mains nues, des miettes de pain dans la huche du silence. Ce n'est pas tant d'avoir une tête de papier sur des jambes de coton qui dérange, c'est qu'aucune réponse n'imbibe le tissu des questions. Je rame jusqu'à la vérité dans un canot percé. J'écope encore le mensonge avec la main des mots, des mots avec des petits bras partout, des voyelles de peau. Il m'arrive d'écrire sans desserrer les dents.


Plus habiles à caresser un chien qu'une blessure d'enfant, les hommes sont bizarres. Ils épuisent le temps à crinquer des horloges. Ils n'écoutent plus la mer ni le chant des oiseaux. Les oreilles ne servent plus qu'à tenir leurs lunettes. Après qu'ils aient vendus leur âme, donnés des coups, reçus des claques, après l'usine et la télé, après l'extase et le grand air, ils vont mourir à l'hôpital. Certains donnent leur sang pour ne pas mourir de faim et les ivrognes vendent le leur pour assouvir la soif. Il ne faut pas se fier aux dates de péremption. Certains meurent en sortant leurs vidanges. D'autres deviennent gâteux en étirant la sauce. Il n'y pas que l'argent. On peut se tenir debout. On peut toujours changer le sens des barreaux, poser les questions à l'envers, vivre un cran au-dessus de la ceinture, refuser les cure-dents en mémoire des arbres, tenter de vivre libre dans un enclos de pièges. On peut toujours rêver. On peut donner. On peut danser. On peut s'aimer. Il n'est pas nécessaire de crier dans l'oreille d'un sourd quand la caresse peut suffire.


J'ai deux piastres pour rêver mais des milliers d'oiseaux. J'ai deux sous pour aimer mais du cœur mur à mur. J'ai deux chicots qui manquent mais un sourire qui dit vrai. Je n'échangerai pas mon loup pour un char. Je ne me cacherai pas derrière un tableau de bord. Gardez tout, vos coeurs sans provision, vos chèques mal visés, vos hasards calculés, vos névroses chroniques, vos murs capitonnés, vos camisoles de force, vos rêves mis au régime, vos crayons assortis à la couleur du spleen. Je fais sauter d'un mot les boites de contrôle. J'ai appris l'infini par la main, la beauté des petites choses par la soif et la faim. Plutôt que de nuire, la poésie désintoxique du réel et du cynisme ambiant.

par la freniere publié dans : Prose
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Mardi 13 mai 2008
Pour Yann Orveillon

Sois ce qui en moi
n'arrive pas à
être
naître

Sois le fleuve en joie
que le poisson froid
pénètre
jusqu'à l'arête

Sois la vache qui va paître
entre les astres de plomb
dans le champ céleste

Sois le buisson de feu
où se jette l'agneau

Sois mes deux yeux
crevés par Jésus-Christ
et son complice le prêtre.

Sois ce pur cri
cette lutte mêlant races et races

Soit cette tétanie
qui te permet de regarder ta mère
en face
d'embrasser le front de ton père
d'enlacer les arbres feuillages et troncs
et d'épuiser ta faim parmi les noirs cochons
venus de Thrace

Sois la signature la rature
de ce qui n'a ni sens
ni avenir ni mesure
ni progéniture.


André Laude

Les Voleurs de feu

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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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