Lundi 5 mai 2008

Lilli nait au début des années 1950 à Munich
Ses aventures paraissent sous forme de bande dessinée, dans le Bild Zeitung
L'oncle Sam l'adopte en 1955, la renomme Barbie
Et la fait passer dans les trois dimensions
L'univers des poupées prend un coup de pin up
C'est le début d'une « success story »

(Avant, la mode allait de l'Europe vers les États-Unis
Désormais, et jusqu'à nouvel ordre mondial, ce sera l'inverse)

Barbie est aussi le nom d'un nazi
Qui commit consciencieusement dix sept crimes contre l'humanité avant de travailler pour la CIA
Un jour, après avoir été lâché par l'Agence, il sera jugé en France
Et il sera souffrant dans le box, à cause de la torture infligée par les témoignages douloureux
Alors il demandera au nom des droits de l'homme qu'on l'exempte de présence
On ne verra plus sa sympathique figure de sitôt
Et ce ne sera pas plus mal

Mais revenons à Barbie, l'autre
La poupée représente un personnage adulte aux mensurations improbables réparties sur 29 cm de plastique
Proportions assez monstrueuses
Correspondant à l'idéal de beauté occidental
Promu par les canons de l'époque

Ses tenues se renouvèlent continument
Elle a l'air heureuse grâce à sa garde robe
Et ses nombreux amis
Faites comme moi, suggère-t-elle
Faites comme nous, surenchérit Ken, son compagnon
Et vous serez heureux
Vous deviendrez quelqu'un(e)
Et vous serez jolis

Devinette :
A chaque seconde, deux poupées Barbie sont vendues dans le monde
Le temps que vous parveniez à cette ligne, combien d'entre elles on été achetées ?

Question subsidiaire et braque :
Si vous vendiez cent vingt recueils de poésie par minute au prix de 14,99 euros l'unité, après quel délai disposeriez-vous d'un million ?

Ken tabule sa calculette dernier cri :

Sachant qu'un auteur gagne environ 10% du prix hors taxes de ses ouvrages.
14,99 € TTC, une fois retranchés les 5% de TVA font 14,28 HT. Cela donne un gain de 1,43 € par exemplaire. Pour disposer d'un million, il faudrait donc écouler 700467 recueils. Au rythme gaillard de cent vingt toutes les soixante secondes, l'opération durerait 5837 minutes, et le troubadour serait nécessairement millionnaire après 4 jours, 1 heure et 17 minutes.
Dans la réalité, il faudrait entre une et deux semaines. Mais dans la réalité, le cas d'espèce ne se présente jamais, car les poètes ne sont pas des vendus.

Un jour, Barbie devient causante
Elle dit «le cours de maths est duraille »
Aussitôt les féministes poussent des cris d'orfraies
La firme calme le jeu en expliquant que cette phrase est une demande de l'âme enfantine sondée par des psychosociologues déguisés en père noël

N'empêche, les difficultés existentielles semblent accrues par l'accès à la parole
Barbie se pose une foultitude de questions très compliquées telles que :
« Qu'est-ce que je vais me mettre pour aller au bal ? »
Ou encore :
« Où est donc passée ma lime à ongle ? »

Lorsque le doute lui crêpe trop rudement le chignon
Barbie se donne quartier libre arbitre
Et consulte la rubrique Astrologique du Los Angeles Time
« Levez-vous tôt et veillez à mettre du charme dans votre allure. Puis, examinez vos recettes et dépenses ; ensuite, trouvez des moyens imaginatifs d'accroitre vos revenus afin de couvrir de nouvelles dépenses : visez à l'abondance ».
Les prédictions de Caroll Righter sont une splendeur hallucinatoire qui propulse le somnambulisme au sommet des beaux arts

La poupée femme permet à la fillette de se projeter dans l'avenir où elle peut dès aujourd'hui effectuer des emplettes via le porte monnaie futuriste de ses parents
Elle positionne l'égo et l'environnement dans un fructueux rapport de complémentarité bénéfique et bénéficiaire

Pendant que les géniteurs se donnent à fond dans leur carrière
Le téléviseur assume l'éducation du tendron
Il l'aide à trouver ses marques
Établissant les bases d'une fonctionnalité harmonieuse entre la pousse et le supermarché global
Modelant spot après spot une personnalité adaptée, prête à entonner les louanges du donné

Ô monde libre et entreprenant
Horizon luxuriant d'exaltantes incertitudes
Ô source d'insatiables opportunités

Son avenir hebdomadaire en poche
L'âme s'éclaire de l'extérieur

L'émotion kidnappée rêve d'une infinie vitrine
Où s'étale un paradis d'aubaines

Un renard suggestif flaire votre fromage

Barbie énonce en boucle jusqu'à l'épuisement des piles vendues à part
« Tu ne veux pas m'accompagner faire du shopping ? »
« Avec plaisir of courses »

Les poupées se pressent de cultiver leurs différences au rayon sommation des apparences
Il y a une telle abondance de variété sournoise, tant de nuances dans la profusion du même

Berner les adultes est un jeu d'enfant
Qui tire les ficelles d'une naïveté promue acéphale et narcissique
Mais nous ne voulons pas voir, car l'inconnu croît avec la science
et le mystère a dépassé sa date de péremption

Barbie rit, mais Barbie pleure
Les larmes nihilistes du prophète


Au pays de l'abondance, les courbes de ventes sont les plus sexy
Le bonheur ravage les cœurs en flux tendu

Barbie forme l'écume plaisante
Qui s'élève des chaines de montage, avant d'échouer dans les caddies
Les success stories ont leurs soutiers
L'employé pourra uriner s'il dépose une demande auprès du service dédié
Sous réserve d'acceptation, il recevra sous huitaine un passeport pour les wc dument visé par les services compétents et contresigné par le Boss


(...)

Jean-Michel Niger

 

par la freniere publié dans : Poésie du monde
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Lundi 5 mai 2008

À l'intérieur de ce que nous appelons le «réel»
la poésie est une autre réalité
et le poème en est l'expérience

mais - expérience insaisissable -
le poème est un mystère :
nous ignorons comme il a été écrit

*
Souligner des phrases qui n'existent pas
pour ensuite le citer
est une façon d'écrire des poèmes

peut-être pas la meilleure
mais certes la plus belle, la plus valable

Juan José Macias

par la freniere publié dans : Ils ont dit
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Lundi 5 mai 2008

On nous a tout volé,
l'île aux trésors pour une fausse carte,
la peau des bêtes pour des miroirs de toc,
l'eau des rivières et l'écorce des arbres
pour des pylônes et du papier,
le calumet de paix pour une eau qui rend fou,
l'âme de chaque chose pour un Dieu mis en croix.


On nous a tout volé,
notre langue, nos chants et le sens des rêves
pour de fausses promesses et des écrans de fumée,
nos rivières à saumons et nos canots d'écorce,
la course des lièvres pour des lapins à piles,
la terre qui est à tous pour des lopins de malheur,
l'or des foins pour du papier monnaie,
le foin d'odeur pour des relents d'essence.

On nous a tout volé
les cristaux de la neige pour des étoiles de verre,
la lenteur du bois pour la vitesse du fer,
un lit d'herbes et de feuilles pour un lit d'hôpital,
les plantes qui guérissent pour une pompe à morphine,
les couleurs du visage pour du rimmel toxique,
le livre des odeurs pour un missel unique.

On nous a tout volé,
les signaux de fumée pour une carte postale,
la chaleur du feu pour l'électricité,
la clef des songes pour un trousseau de clés,
notre mémoire, nos enfants, nos aïeux.
tout ce qui est vivant.

Les klaxons crèvent le tympan des chevreuils
et les chiens de traîneau en perdent l'odorat.
Dans la nuit noire des hommes blancs
même nos ombres sont des lampes.
Je dis cela sans haine comme on bande son cœur.
Ma main cherche une main qui ne soit pas qu'un gant.
J'écoute les premiers bruits du monde,
l'appel des loups et les bourgeons qui s'ouvrent.
Mon âme prend la forme de tout ce que je vois,
le vol d'un oiseau, la pointe des hautes herbes,
le cercle des tipis ouvert à l'infini.

Je n'attends pas ce qui finit.
J'attends toujours ce qui commence.
Je ne veux pas d'un pont mais t'apprendre à nager.

par la freniere publié dans : Paroles indiennes
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Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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