Vendredi 9 mai 2008

il est né pour écrire, il le sait, rien n'y fera, c'est plus fort que lui, plus fort que toutes les invectives du doute et du découragement, il faut donc se débarrasser des alibis traditionnels, il faut s'en débarrasser, les mettre au placard, les jeter dans un fleuve ou une poubelle, il est donc né pour écrire, ce qui ne signifie par pour autant qu'il n'exercera pas le devoir et l'amour mais il doit écrire car il y a en lui quelque chose, d'intempestif, qu'il n'arrive pas à expliquer, qu'il ne veut plus expliquer, il est ainsi parfois possédé, il est en état de poésie et les mots défilent, vite, très vite, comme des chacals qui se ruent sur une carcasse, il n'y a rien à faire, il ne peut pas les maîtriser, les gérer, les mots lui donnent le vertige, les mots tournent, volent, furtivent, courent, galopent dans sa tête, vite, toujours plus vite, ils n'ont qu'une envie, accéder, par tous les moyens à la page, ils sautillent, dansent dans sa tête, c'est parfois comme une ballade, calme, sereine et tendre, qui égaie ses doigts, parfois une onde qui émane du vide et qui renverse tout sur son passage, c'est fort, vraiment trop fort et il en a un peu peur car il ne sait d'où ça vient, s'il y a un autre en lui, il se le demande mais il faut arrêter de se poser des questions, de chercher à comprendre, il n'y a rien à comprendre, il est né pour écrire, c'est comme ça et il n'y peut rien, il n'y pas lieu de guerroyer ou de s'en vanter, il faut tout simplement laisser faire, laisser les mots prendre le dessus, laisser les mots se nicher dans sa tête, son corps avant d'éclater sur la page et il y a désormais un sentiment d'urgence, le temps passe vite, trop vite, il voit gémir au loin, la fin, il doit écrire tout, tout de suite, il doit aller au bout de lui-même, au bout de ce qu'il est, de ce qu'il y a en lui, pour en extraire la matière, son essence, songe ou démon, il ne le sait trop mais il doit descendre, plus loin, toujours plus loin, excaver, excaver encore, absolu ou précarité, il ne le sait trop, il doit arriver aux confins de ce qu'il est pour en extraire le POÈME, il y a urgence et il faut écrire, tous les jours, chaque instant, chaque seconde pour dire ce qui l'habite, le ronge, il le faut, les mots se situent à l'envers du moindre de ses gestes, parler, rire, souffrir, travailler, les mots jaillissent de tous les pores de son corps et il sait qu'un jour il parviendra à tout écrire, à tout dire, que les mots jailliront d'un seul trait, qu'il n'aura rien à faire, seulement se laisser guider, il n'aura rien à faire, et les mots jailliront comme un vol d'aigles ou de loups pour inonder la page entière et il écrira pendant des jours et des nuits, il ne s'arrêtera pas, une seule et unique phrase, limpide et trouble qui s'étendra indéfiniment, qui l'épuisera, qui l'expurgera de tout ce qu'il y a en lui et il ne restera ensuite qu'une loque ou une épave, prête pour le tombeau, qui servira d'os à un pauvre chien ou de repas à des vers affamés, qui diront, d'une même voix, que celui qui est né pour écrire est mort, que le poète est mort mais que vivent ces mots, que vivent ces mots.

Umar Timol

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Vendredi 9 mai 2008

Je suis né dans la plaine, sur le bord d'une rivière. J'ai appris à nager en détachant les quais. Aujourd'hui, je vis à la montagne, sur le bord d'un abîme. J'apprends à voler avec une plume et du papier. J'ai pris goût à l'altitude, au vertige des nuages. Je n'ai jamais terminé ma maison. Il y a tout un côté à ciel ouvert. J'aime qu'elle reste en suspens entre le rêve et la réalité. Les plus belles pièces sont celles qu'on imagine. Tout est clair et possible. Il y a des courants d'air à la place des murs. Je préfère la main du peintre à ses tableaux finis, les mouvements du bras, le recul devant le paysage, ce léger tremblement entre l'hésitation et la passion. Je préfère l'argile au plâtre des statues, la motte de beurre au vin de messe.

Je suis né d'une femme, je ne veux pas mourir en désespoir de cause. J'écris avec ma peau, mes mots, les vingt-six lettres de l'alphabet dont deux ne servent presque pas, avec deux-cent-six os, les lourdauds, les fragiles et quelques-uns fêlés, un cœur d'enfant, les deux mains d'un sourcier, une cervelle d'oiseau. Je fume des Camel à cause du palmier, du chameau, du désert. Je cherche une oasis au milieu des affiches, parmi l'indifférence et la dureté des hommes. Je préfère les racoins au centre du terrain, les rigoles aux rivières, les bibittes à poil aux chenilles des tanks, les avirons de bois aux rames du métro, les avions de papier aux pistolets à eau, les demoiselles sur l'étang aux drames sur l'écran, les cicatrices de chair aux greffes de plastique. La langue se cache dans les mots pour apprendre à parler. Elle voudrait bien sortir sans blesser le silence.


Je suis né entouré d'herbes folles, de rochers et d'orties. J'ai grandi sans tuteur dans un carré de sable. J'ai appris de mémoire la vache de la mer avec ses veaux de brume et le nom des étoiles que l'on ne voit jamais. Je n'ai aimé des villes, ces éponges pleines de faux, que les terrains vagues, les petits coins perdus où nichent les oiseaux, les bouts de fleuve cachés derrière les trains du port, le rire des enfants dans les cages à lapins. J'ai fouillé les ordures comme un énorme chien pour trouver l'absolu. Je suis passé depuis des seringues aux seringas, des lignes de coke aux courbes de la neige, de la mauvaise mine au ciel à découvert, des nids de poule à la chaleur des œufs qui viennent d'être pondus. Qu'importe que la craie des tableaux brise la ligne d'horizon et que le bleu du ciel soit maculé de chiffres, les théorèmes végétaux contrediront toujours la science des urbanistes.


Je suis né par amour, je ne veux pas mourir d'ennui. Je ne veux pas crever pour un billet de banque, la mine basse, la falle à terre, le motton dans la gorge au lieu d'une pomme d'Adam. Trop d'hommes fatigués de mourir se tuent pour en finir. Les femmes courbées portent le poids des hommes et la peur des enfants. Qu'est-ce qui a manqué au bout de la caresse ? Est-ce la vérité, l'amour, la tendresse ? La vie que l'on mutile, c'est aussi nous qu'on blesse. Les autos sont comme les vagues trop pressées. Elles viennent souiller la plage de mazout, de bouteilles ébréchées et d'épaves rouillées. Ma vieille bicyclette traverse les sentiers comme un lézard somnolent. Je transporte l'azur dans son panier de broche. Je ne suis pas un croyant en quête de rédemption. Ni sacrée ni profane, ma religion est autre, les arbres, les racines, les nuages qui passent, les fleurs qui embaument, les bêtes qui s'ébrouent, les femmes qui enfantent. À force de regarder, mes yeux voient l'absolu dans un fétu de paille, toute la mémoire des étoiles sur un simple caillou.

par la freniere publié dans : Prose
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Vendredi 9 mai 2008

J'ai vécu O longtemps au fond d'un enfant triste
A tromper mon ennui sous des longs ciels de traîne
Doublure de mon double en cette mise en scène
Le pion chauve c'est sûr était un piètre artiste

Ma folie je veux dire ces accès de poème
Qui me montaient parfois comme une fièvre obscure
Je la cachais rageur la secrète brûlure
Sous des masques bon teint pressentant l'anathème

Mais j'entendais la voix celle de l'intérieur
Celle qui vient du sang des veines et des artères
Triturant forcené dans mon vocabulaire
Les mots incandescents qui diraient ma fureur

Et les heures et les jours les mois et les années
Et les adolescences et les maturités
Tout cela passe vite et le temps vous surine
Coin du bois dans le dos d'une lame assassine

Va je m'y suis brûlé à tous ces incendies
A tous ces feux de paille allumés dans ma vie
J'y ai brûlé d'amour autant que de révolte
Mais qui sème son Chant son seul écho récolte

O tout brinquebalé dans l'ornière des routes
Au long de ces années poussières envolées toutes
Ces nuits toutes ces nuits trouées de braseros
Quand le cœur bat de l'aile là bas plus loin plus haut

Quel ange aveugle en moi planta sa banderille
Et quelle flamme bleue dans mes circuits grésille
J'en sais si peu l'ami sur cette étrange affaire
Mais le peu que j'en sais m'empêche de me taire

Jean Vasca

 

par la freniere publié dans : Chansons
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L'Autre versant, 2006

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Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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