Il y a longtemps que je n'écoute plus les rongeux de balustrades, les suceux de fric et les vendeurs de chars. Quand l'hiver se dégraye de ses mitasses de feutre, je syntonise plutôt le beau chant des mauvis, la moinaille en prière dans la nef des arbres. Je rêve de soleil sous les yeux clos des fleurs, de lune sans quartier et d'étoiles filant la toile de l'azur. J'ai réglé ma montre sur les battements du cœur, les choses à raconter, les pas des bêtes sauvages et les images que l'eau dessine sur la pierre. J'écoute dans l'orchestre des feuilles, du mascou au sorbier, le hautbois d'un pivert, le basson d'un hibou, la crécelle d'un nid, l'écho des martinets et le tambour d'un pic bois qui cherche des insectes. Ce qui n'est plus ici n'est pas ailleurs non plus. Le temps n'est pas synchrone à l'espace. Les âmes des animaux survivent à la chasse. Il y a de la lumière dans les trous noirs du monde. Mettre les mains dans l'eau, c'est toucher à la mer, faire l'amour avec les vagues. Le soleil plante des arbres pour ceux qui veulent de l'ombre et la lune fait battre la moindre goutte d'eau.
Du silence à la page, un dialogue s'établit. C'est là que je trouve mes mots. Avec les oreillers sur la tête du lit, j'entends passer le rêve. J'ai toujours aimé ce qui vit, les plantes, les bêtes, les vagues de la mer, les hommes aussi, parfois. Quand je croise la foule, trop d'espoir s'efface. Je suis resté sauvage pour continuer d'écrire. Je me confie au vent, à l'orage, aux cailloux. Je ne suis ni parti ni par terre. J'étouffe dans une cage. Pendant qu'on pique des drapeaux sur la peau des atlas, je cherche l'autre qui m'appelle. Les hommes s'apprennent un par un, les yeux en face des trous et la main dans la main, une main à la charrue et l'autre à la pâte, un sac sur l'épaule et l'épaule à la roue. Un fantôme tout en haut m'interpelle souvent : «N'oublie pas La Frenière, chaque marche est la première. Il n'y a pas de dernier mot.» J'aurai toujours trouvé une lueur dans les livres, même les plus obscurs. Chaque phrase écope le vide et laisse à la place une louche de mots qu'un muet vient laper. Chaque matin, quand le soleil se lève, j'ai dans le cœur comme un battement d'ailes. Je ne sais si je monte ou descends. Je ne sais que le vent qui emporte ma voix, le bonheur d'entamer une nouvelle page.
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D'un mot l'autre