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Vénus Khoury Ghata

Publié le par la freniere

C'était hier
il y a très longtemps
la colère du père renversait la maison
nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris
la Méditerannée tournait autour de nous comme chien autour d'un mendiant
la mère nous appelait jusqu'au couchant

ça devait être beau et ce n'était que triste
les jardins trépassaient plus lentement que les hommes
nous mangions notre chagrin jusqu'à la dernière miette
puis le rôtions échardes à la face du soleil

C'était ailleurs
il y a très longtemps
lasse de nous appeler
la mère quitta la terre pour entrer dans la terre
vue d'en haut elle ressemblait à un caillou
vue d'en bas à une pomme de pin écaillée
il lui arrivait de pleurer en sanglots qui faisaient frémir le feuillage
la vie lui criions-nous est une ligne droite de bruits
la mort un cercle vide
dehors il y a l'hiver
la mort d'un moineau a noirci la neige
mais rien ne la consolait

Quelle est la nuit parmi les nuits demandait-elle à la chouette
mais la chouette ne pense pas
la chouette sait
nous pensions à elle tous les jours
puis une fois la semaine
puis une faois l'an
dans une photo ses cheveux sont couleur sépia
les morts vieillissent comme le papier

 

Ecrivain d’origine libanaise, elle vit à Paris depuis 1972. Elle a publié une douzaine de romans, et autant de recueils poétiques. Elle a bâti au fil des ans une œuvre riche, alternant poésie et roman, qui a été couronnée de nombreux prix, prix Apollinaire, prix Mallarmé…

Le moine, l'ottoman et la femme du grand argentier, Actes-sud, 2003
La maestra
, Actes-sud papiers, 1996, réédition Babel,2001
Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997
Les ombres et leurs cris, Belfond, 1979

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Sylvia Plath

Publié le par la freniere

les mots

 

 

Haches
Qui cognent et font sonner le bois,
Retentir les échos !
Échos partis
Gagner les lointains comme des chevaux.

La sève
Comme des larmes coule comme
L'eau s'évertue
A rétablir son miroir
Au-dessus du rocher

Effondré, retourné
Crâne blanc
Que mord la mauvaise herbe.
Après des années je
Les retrouve sur le chemin –

Secs, sans cavalier, les mots
Et leur galop infatigable

Quand
Depuis le fond de l'étang, les étoiles
Régissent une vie


 

Sylvia Plath est née en 1932, près de Boston. Elle perd son père, Otto, en 1940. Elle est étudiante au Smith College. Dépressive, elle fait une première tentative de suicide en 1953. En 1955 elle obtient une bourse pour Cambridge, en Angleterre où elle fait la connaissance en 1956 du poète Ted Hughes, qu'elle épouse. Ils reviennent à Smith College puis à Boston. En 1960, naissance de leur premier enfant à Londres. Ted et Sylvia achètent une maison dans le Devon. En 1962, naissance de leur deuxième enfant et séparation. Sylvia se suicide le 11 février 1963.
Extraits de sa bibliographie en français :
Ariel, Editions des Femmes, 1978
La Cloche de détresse, Gallimard 1987, nouvellement publié dans la collection l'Imaginaire.
Carnets intimes, la Table Ronde 1991,
Journaux 1950-1962, Gallimard 1999
Arbres d'hiver précédé de La Traversée, Poésie Gallimard 1999.
A signaler : Valérie Rouzeau a consacré un livre à Sylvia Plath dans l'excellente collection anthologique Jean Michel Place/poésie. Chronique
Plusieurs pages sur le site de Lire
dont celle-ci, consacrée au couple Teh Hughes/Sylvia Plath
Lire aussi la fiche des Birthday Letters
Un grand article sur l'autobiographie chez Plath (en PDF) par Taïna Tuhkunen-Couzic de l'Université de Nantes
tous les liens concernant Sylvia Plath (en anglais)

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Armand Robin

Publié le par la freniere

LE PROGRAMME EN QUELQUES SIÈCLES

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
On supprimera l'Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.
On supprimera lˆAmour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera lˆEsprit de Vérité
Au nom de lˆEsprit critique,
Puis on supprimera lˆesprit critique.
On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots.

On supprimera le Sublime
Au nom de l'Art,
Puis on supprimera l'art.
On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.
On supprimera le Prophète

Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.
On supprimera lˆEsprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L'HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L'HOMME ;
IL N'Y AURA PLUS DE NOM ;
NOUS Y SOMMES.

Bibliographie :

Parus aux Ed. Le temps qu'il fait :

La fausse parole (1979, réédition augmentée 2002)
L'homme sans nouvelle (1981)
Les poèmes indésirables (Éd. Anarchistes 1945, rééd.1981)
Quatre poètes russes (Seuil 1949, rééd.1985)
Poèmes d' André Ady (traduction A. Robin, 1946 Éd. Anarchistes, rééd. 1992)

Chez d'autres éditeurs :

Ma vie sans moi (Gallimard 1940, rééd. 1970)
Le temps qu'il fait (Gallimard 1942, rééd. 1986)
Poésie non traduite (Gallimard, 1953)
Poésie non traduite II (Gallimard, 1958)
Le monde d'une voix (Gallimard, 1968)
Pâques fête de la joie (Calligrammes, 1982)
Écrits oubliés I (Éd. Ubacs, 1986)
Écrits oubliés II (Éd. Ubacs, 1986)
Poésie sans passeport (Éd Ubacs, 1990)
Expertise de la fausse parole (Éd. Ubacs, 1990)
"le cycle du pays natal" (Ed. la part commune, 2000)

site web : www.armandrobin.org

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Nicolas Bouvier

Publié le par la freniere

Nicolas Bouvier
Comme un brigand qui vous ravit

"Le chant vert du loriot ne sait rien du silence "
Le dehors et le dedans

"La poésie n'est pas un attelage que l'on mène à sa guise mais plutôt la soudaine, imprévisible éclosion de bulles de champagne. Elle m'est plus nécessaire que la prose parce qu'elle est extrêmement directe, brutale c'est du full contact! "

"Je ne pars jamais des mots pour aller aux choses, toujours l'inverse. Un travail d'établi... trouver le mot qui rende justice à une sensation forte, originelle - donc partageable avec chacun - une sensation dont le cœur bat encore.

"Même dans un poème achevé, il doit rester un petit noyau d'obscurité, deux ou trois mots dont on n'a pas percé le sens, sans quoi il n'y a pas de lecture aveuglante. "

"Il existe des couples de mots comme des particules lourdes, quelque chose qui transcende non pas le quotidien (car il est poétique) mais balaie les catégories qui régissent le quotidien, et sont comme des tiroirs où fourrer ce qu'on gère mal, sûr que ça ne bougera plus, sûr que les fantômes ne ressortiront plus la nuit... "

"La poésie fait irruption, c'est un mauvais rôdeur, un cambrioleur. Si vous recevez le monde de plein fouet, ça dérange et en même temps ça ravit. Ça a l'air contradictoire, mais pas du tout: il y a le choc et il y a le ravissement (au sens étymologique). On est enlevé comme des voyageurs par les brigands".

"Incitation à la brièveté: dire bonjour, lancer un gros caillou et se barrer. C'est ce que la vie vous fait sans cesse - à chacun d'en tirer une leçon, si jamais il y en a une."

"Une autre fonction de la poésie, c'est la conjuration, l'exorcisme. On l'utilise pour tâcher de faire face, de tenir à distance une menace, comme des mantras indiennes. "

"En compagnie, se lever tout à coup, et dire, simplement dire, un poème - comme une poire mûre qui tombe. C'est ainsi que la poésie doit être utilisée, sans prétention littéraire ni salonnarde. Un usage encore fréquent dans les pays de poésie; au Japon, si vous commencez à réciter un haïku, il y a de bonnes chances que les paysans sachent la deuxième et la troisième ligne. Et en Iran, les poèmes soufiques que les paysans illettrés connaissent, voilà qui remet l'église au milieu du village."

"Les grands musiciens allemands ont posé leur musique sur des poèmes sortis des auberges. Les "Lieder eines fahrenden Gesellen" sont des chants de compagnons qui se retrouvaient à la pinte. Pas de la culture professorale: c'était de souche, et partageable. "

"Je préfère la poésie qu'on peut chanter. Il y a des couples admirables, Ferré/Aragon, c'est sublime. En France, la poésie s'est réfugiée là, loin de cette poésie exsangue, un peu blanche, des écoles littéraires. Brassens, Barbara, les Frères Jacques, ces chansons sont de purs chefs-d'œuvre. "Général à vendre", je peux vous le réciter, et ça peut se chanter aussi! Pas les vers de Lamartine. Liée au chant,à la scansion, la poésie n'est pas prisonnière du signe écrit. "

"Le poète iranien Hafiz - ou est-ce Nizami? - résume tout en une phrase: "Si le sage ignore encore les secrets de ce monde, je me demande de qui le cabaretier peut les avoir appris."

Propos recueillis par Jacques Poget

Extrait de Dossier Poésie tiré de l'Hebdo. (Numéro 52)

Bibliographie

L’usage du monde, Paris, Payot, (1963) 1995
Traduction allemande par Trude Fein, Die Erfahrung der Welt, (Benziger, 1980) Lenos-Verlag, 2004
 
Japon, (éd. Rencontre, 1967) Hoëbeke, 2002
 
Chronique japonaise, Paris, Petite bibliothèque Payot, (1975) 1993
Traduction allemande : Japanische Chronik, aus dem Franz. von Giò Waeckerlin Induni, Lenos-Verlag, 2003
 
Vingt-cinq ans ensemble. Histoire de la télévision suisse romande, Lausanne, Ed. SSR, 1979
 
Le Poisson-scorpion, (Folio Gallimard, 1981) Lusabats, 2005
Traduction italienne par Beppe Sebaste, Il pesce-scorpione, Lugano, G. Casagrande, 1991;
Traduction allemande par Barbara Erni, Der Skorpionsfisch, Zürich, Ammann, 1989
 
Le Dehors et le dedans, poèmes, Genève, Zoé, (1982) 1998 (4ème édition revue et augmentée de 6 nouveaux poèmes)
 
Les Boissonnas, une dynastie de photographes, Lausanne, Payot, 1983
 
Journal d’Aran et d’autres lieux. Feuilles de route, Paris, Payot et Rivages, (1990) 1995
 
L’Art populaire en Suisse, Disentis, Desertina Verlag, 1991 ;
Traduction allemande par Barbara Erni, Volkkunst, Disentis, Desertina Verlag, 1991
 
Routes et déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, Genève, Métropolis, 1992
 
Le Hibou et la baleine, Genève, Zoé, (1993) 2003
 
Les chemins du Halla-San, Genève, Zoé (MiniZoé), 1994
 
L’échappée belle : éloge de quelques pérégrins, Genève, Metropolis, 1996
 
Comment va l’écriture ce matin ?, Genève, Slatkine, 1996
 
COLLECTIF : La langue et le politique : enquête auprès de quelques écrivains suisses de langue française, éd., conc. et préf. par Patrick Amstutz, postf. de Daniel Maggetti, Editions de L'Aire, Vevey, 2001. p.90-93.
 
Histoires d'une image, Editions Zoé, 2001
 
L'oeil du voyageur, introd. de Daniel Girardin, Hoëbeke, 2002
 
Oeuvres, publ. sous la dir. d'Éliane Bouvier avec la collab. de Pierre Starobinski ; préf. de Christine Jordis, Gallimard, 2004
 
Le vide et le plein : carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke, 2004
Traduction allemande : Das Leere und das Volle : Reisetagebuch aus Japan, 1964-1970, aus dem Franz. von Giò Waeckerlin Induni, Lenos-Verlag, 2005

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Gilbert Langevin

Publié le par la freniere

En si peu d'existence

parmi quelques délices

tant et tant de remords

comme autant de supplices

 

comment croire encore

à la mansuétude

endormie sous les vagues

du hasard

 

J'ai connu l'existence de Gilbert Langevin le jour de son décés. Ce poète a marqué l'histoire du Quebec par son radicalisme en faveur de la cause souverainiste. Je l'apprends également dans les journaux le jour de son décés. Langevin s'est laissé mourir disait-on. Il est mort seul, avec son désespoir. Il est allé jusqu'au bout de sa plume et a entièrement consacré sa vie a l'écriture poetique. Or j'ai decidé d'aller rendre hommage à un homme qu'il me restait à connaître. Je me suis rendu au salon funéraire où je fus le premier arrivé. Il est 13h30. Son frère est là, serein, et la tombe ouverte de Langevin au fond du salon. Son frère me salue, on se sert la main. Il me demande: -"Vous étiez un ami de Gilbert?..."
-"Si on veut oui, depuis hier. C'est la première fois que je le vois aujourd'hui, il est beau"
-"C'était un grand homme. Spécial surtout. On l'a retrouvé étendu dans sa petite chambre louée. Il ne mangeait plus depuis quelques semaine. On l'a hospitalisé et on a du lui faire une opération... son estomac et ses intestins ne fonctionnaient plus. On lui a posé un sac. Et ça le rendait trés honteux. Il m'a alors dit: "si je mange, le sac se remplit et j'ai pas envie de voir le sac la se remplir. Alors je vais mourir." Et il s'est laissé mourir. C'etait un homme fier et un bon diable."

J'ai regardé le visage de Langevin un instant. Et je me suis demandé pourquoi, moi qui ose écrivailler et qui suis rongé par la la passion de la poésie année aprés année, je n'avais pas connu cet homme. Pourquoi! Un sentiment de culpabilité me fit jurer que désormais, j'allais faire connaître Gilbert Langevin dans mon pays et ailleurs dans le monde.

J'ai acheté tout ce que j'ai pu trouver sur lui. Je n'ai pas encore tout, mais ca s'en vient. J'ai lu sa poésie d'acharné. J'ai un peu mieux compris l'homme. Et surtout, j'ai su qu'il a vécu uniquement pour son art. Il a vécu en solitaire. Il a vécu au crochet des infimes bourses du gouvernement et il fut misérable jusqu'au jour de sa mort.

Aux funérailles de Gilbert, dans une église sur la rue St-Joseph, tous ses amis y étaient. Moi, son nouvel ami du jour, me suis assis en retrait et j'ai regardé ce qu'ils avaient à dire. Pauline Julien, Gaston Miron, Dan Bigras... Ils ont chanté sa poésie, ils l'ont lu et ils lui ont rendu un dernier hommage comme jamais je n'avais vu. Il n'y a pas eu de messe, car c'était le souhait de Gilbert. Mais il y eut des fruits pour toutes les ouïes et des larmes sucrées pour tous. C'est difficile a decrire, mais c'était tellement beau.

J'aurais aimé le connaître.

Martin Page (Québéc)

Cet article a été publié dans la revue "Vivre en Poésie"

À la gueule du jour, Gilbert Langevin, Montréal, Éditions Atys, 1959. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le 5 mars 1959.

Poèmes à l'effigie de Larouche, Larsen, Miron, Carrier, Chatillon, Caron, Marguère et moi, Gilbert Langevin Montréal, Éditions Atys, 1960?

Symptômes, Gilbert Langevin, poèmes, 1959-1960, Montréal, les Éditions Atys, 1963? Note : Date de l'achevé d'imprimer : mars 1963.

Un peu plus d'ombre au dos de la falaise, Gilbert Langevin 1961-1962 [Montréal] : les Éditions Estérel, c1966. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le premier mai mil neuf cent soixante-six.

Noctuaire, Gilbert Langevin, Montréal, les Éditions Estérel, c1967.

Pour une aube, Gilbert Langevin, Montréal, les Éditions Estérel, c1967. Note : Date de l'achevé d'imprimer: le vingt-deux juillet mil neuf cent soixante-sept.

Ouvrir le feu, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, c1971.

Stress, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, c1971.

Origines, 1959-1967, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1971. Note : Sommaire: A la gueule du jour. - Symptômes. - Un peu plus d'ombre au dos de la falaise. - Noctuaire. - Pour une aube.

Les écrits de Zéro Legel, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1972. Note : Sommaire: Sér. 1 Les tiroirs. - Les béquilles du ciel. - Contes pour dormir. - Les fleurs du bal. - Torpilles sous cloche.

La douche ou la seringue, Gilbert Langevin ; postface de Lucien Francoeur, Montréal, Editions du Jour, 1973. Note : Deuxième série des Ecrits de Zéro Legel.

Novembre, suivi de La vue du sang, Gilbert Langevin, Montréal, Editions du Jour, 1973.

Chansons et poèmes, Gilbert Langevin, Montréal, Editions québécoises / Editions Vert blanc rouge, 1973 / 1974.

Griefs, Gilbert Langevin, poégrammes, Montréal, L'Hexagone, 1975.

L'avion rose : écrits de Zéro Legel, troisième série, Gilbert Langevin, Montréal, La Presse, c1976. ISBN : 0777701308

Mon refuge est un volcan, Gilbert Langevin ; avec neuf ill. de Carl Daoust, Montréal, L'Hexagone, 1977.

Le Fou solidaire, Gilbert Langevin ; illustrations de Jocelyne Messier, Montréal, L'Hexagone, 1980. ISBN : 2890061752

Issue de secours, Gilbert Langevin ; illustrations de l'auteur, Montréal, L'Hexagone, 1981. ISBN : 2890061914 (br.)

Fables du temps rauque (pour l'enfant d'autrefois), textes : Gilbert Langevin ; gravures :Monique Dussault, Montréal, Editions du Pôle, 1981.

Les Mains libres, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, Parti pris, c1983, ISBN : 2760201597 (br.)

Entre l'inerte et les clameurs, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1985. ISBN : 289046072X (br.)

Comme un lexique des abîmes, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1986. ISBN : 2890460851 (br.)

Body of night, Gilbert Langevin, translated and edited by Marc Plourde, selected poems, Montréal, Guernica, c1987, ISBN : 0919349471(br.) / 0919349463(rel.)

Au plaisir, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1987. ISBN : 2890461092(br.)

La Saison hantée, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1988. ISBN : 2890461394 (br.)

Ultimacolor : espace appelle écho, Gilbert Langevin, Jonquière, Sagamie/Québec, 1988. ISBN : 2893330118 (br.)

Né en avril, Gilbert Langevin, textes poétiques suivis d'une lettre manuscrite de Gaston Miron, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1989. ISBN : 2890461599 (br.)

Les Vulnérables, Gilbert Langevin, Jean Hallal, poésie, Montréal, L'Hexagone, c1990. ISBN : 2890064182 (br.)

Haut risque, Gilbert Langevin, Trois-Rivières, Écrits des Forges, c1990. ISBN : 2890461963 (br.)

Le dernier nom de la terre, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, L'Hexagone, 1992. ISBN : 2-89006-466-2 (br.)

Confidences aux gens de l'archipel, quatrième série des écrits de Zéro Legel, Gilbert Langevin, Montréal, Triptyque, 1993. ISBN : 2-89031-171-6 (br.)

Le cercle ouvert suivi de Hors les murs ; Chemin fragile ; L'eau souterraine, Gilbert Langevin, poésie, Montréal, L'Hexagone, 1993. ISBN : 2-89006-490-5 (br.)

Poévie, Gilbert Langevin, anthologie présentée par Normand Baillargeon, poésie, chansons, prose et aphorismes, Montréal, Typo, 1997. ISBN : 2-89295-132-1 (br.)

La voix que j'ai, Gilbert Langevin, recueil préparé par André Gervais, chansons choisies, Montréal : VLB, 1997. ISBN : 2-89005-654-6 (br.)

Dernier poème de Gilbert Langevin (inédit)

   MÉDITAPHE

      Peu pour tracer un signe clair
pas assez pour l'effacer
      Une voix sans voix
une voix de soif
blessure-fontaine
gouffre-limite
infini sans pitié
perte à l'état net
violent feu glacier
de plus en plus loin dans l'intense
en douleur en métal
et tordu par le vaillance
de la pire absence
sans pouvoir crier dans un souffrir total
comme un baiser d'enfer
enfanté par des lames…
d'être à vif jusqu'ici
passé qui brûle!
sourde entente échos mordus
là où le comment sans défense
coule et croule sous des milliers
de petites aiguilles qu'on dirait
savantes et de plus en plus accablantes
là c'est bien là que le dur flanc
élève sons mur le plus tranchant
des instincts se conjuguent
pour un intro pur
ô grande masure à l'échelle du désir!
ô nature! ô luances!
ô ténacité de l'existence!
ah! mais rompre tout soudain
dans l'interne temps nul
pour une rengaine sous lèvres sereines
douce enseigne aux yeux de pluie
mais tout se désajuste entre les circuits
les moindres nids se néantisent
en allant fuir vers le non-dit
nous courons à la mort de l'éclos
dans le champ du prochain mot
puis c'est le règne de la tache
qui masque chaque seconde
défilé de cendres hécatombe de silences
passé-poison mémoire-sans-pardon
et les interdits focaillent
dans le vanitarium marie diesel
campari didier le davidien
et ça langue ainsi dansent
les papilles de la Sainte-Vehme
le vent vient d'ailleurs de se faire
une gondole avec le dos de son lit
et le vent gonfle du mauvais œil
pourtant ça roule pêle-mêle
au fond de la nuit
pas si longue mais bien remplie
de n'importe quoi de n'importe qui
à vue d'oiseau les angles se détendent
et l'amour clapote en son hamac angélique
éclisses de musemer
accueillants débris
dépit de désirure à la dévisse
eh ça feuillette un si joli feuillage
caché sous tant de linceuls gris
qu'on y croirait voir pleuvoir
des ombres de toutes les teintes
ça ne veut pas mais ça y est
ça s'effrange effectivement
flèches pendules
aux allures mourantes
et ça succombe vite
au feu de l'éphémère
passage tourbillon détour
évanescente fenêtre…
Nettoyer les cerveaux à quel prix?
Celui du risque ou celui de la protection civile?

10 septembre 1994 Hôpital Notre-Dame

Le souvenir, c'est la présence invisible.
Victor Hugo

C'est un peu de nous tous en celui qui s'en va et c'est en celui qui naît un
peu de nous tous qui devient autre.

Gaston Miron

Décès-verbal

Pour me reconnaître au milieu du bétail
un détail
j'ai les yeux en croix

et les sanglots pleuvent sur les abattoirs
le cadran du cœur en sa cellule rouge
ronge son frein solitaire

un serpent dans les entrailles
enquête sur le charivari
d'une nouvelle poétude sans père ni mère
[...]

ô ma tête… sous les rouages de la Parole

poème extrait de « Symptômes »


Je vous l'accorde : il faut cent rimailleurs pour faire un auteur de poèmes. Et il faut encore bien des recueils de poésie pour trouver un poète. Mais alors, justement : quand on en a un, on devrait savoir combien c'est précieux, indispensable et salutaire. C'est malheureusement trop souvent le contraire qui se produit, et on tend alors à ne pas accorder toute l'attention qu'ils mériteraient à ces alchimistes du langage qui nous semblent enfermés dans d'hermétiques laboratoires de mots et d'images.

Singulière et néfaste erreur, qui ne me semble que trop répandue.

À l'automne 1995, me parvenait la terrible nouvelle : Gilbert Langevin est au plus mal, à l'Hôpital Notre-Drame, comme il aimait le nommer. Gilbert Langevin, cela voulait dire : un poète absolument essentiel, essentiel comme le pain et l'eau.

Langevin est mort le 18 octobre 1995. Il avait passé sa vie, disait-il, à " cultiver des cris dans la glaise de la nuit ", produisant plus de trente recueils de poèmes et une centaine de textes de chansons, au moins.

Ses récoltes avaient, il est vrai, attiré l'attention de quelques lecteurs et de bien des auditeurs - ceux-là ignorant souvent qu'il était l'auteur des textes qu'ils fredonnaient. Cet ouvrage propose modestement une promenade dans un de ces jardins de hiéroglyphes que trop peu de gens se donnent la peine de déchiffrer.
? ? ?

Dans un article remarquable et désormais incontournable paru il y a près de trente ans , Pierre Nepveu se penchait avec intelligence et sensibilité sur la poétique de Gilbert Langevin. Nepveu remarquait alors que son œuvre, abondante et importante, n'avait eu droit jusqu'alors qu'à un silence quasi total de la part de la critique universitaire et savante. Cela n'a fait que s'amplifier au fil des ans : l'œuvre devenait de plus en plus importante et abondante, et le silence de la critique " savante " de plus en plus profond.

Diverses raisons peuvent expliquer ces ratés de la critique.

Il y a d'abord le fait que la personne et le personnage de Langevin étaient à ce point forts, présents, voire dérangeants - du moins aux yeux de certains observateurs -, qu'ils ont pu contribuer à masquer son œuvre. On lui reconnaissait volontiers, par exemple, un génie de la parole : et il est vrai que sa parole était un feu d'artifice incomparable, faisant entrer directement en contact avec le mystère de la poésie, la faisant chair dans son corps tendu comme une corde et résonnant de mille échos sonores cherchant à se nommer.

Mais c'était trop souvent pour réduire ses poèmes à une parole écrite, ce qui occultait précisément son travail d'écriture.

Son humour, son apparente négligence, son refus de se prendre au sérieux ont également pu masquer, à un regard superficiel, l'originalité, voire l'existence même de ce projet d'écriture. " Je suis décousu dans ma vie, je suis décousu dans mes livres. ", avouait-il. Mais c'était pour préciser aussitôt : " C'est dans mes livres que je trouve ma vraie raison, ma vraie conscience. Si les gens veulent entrer dans ma maison, ils peuvent entrer dans mes livres. "

Sa virtuosité elle-même a pu être retenue contre lui. Le disait-on écrivain, qu'il se faisait parleur; aurait-on voulu un poète savant pour initiés, qu'il écrivait aussi des chansons limpides et pour tous; on parlait d'un rêveur et il écrivait de la prose, des tracts, des textes inclassables ou s'engageait dans l'action. Bref, il était insaisissable aux gens pressés.

Autre chose encore, qui me semble capitale : Langevin était issu d'un milieu et d'une sensibilité intellectuels pour lesquels la poésie n'est pas un jeu, mais la vie même. PoéVie, disait-il justement. Fort de posséder ce lexique des abîmes ", il n'avait que faire des importants; il ne les méprisait pas : il les ignorait, tout simplement.

Poésie et liberté étaient pour lui une seule et même chose, et ce diable d'homme n'a jamais fait quelque concession là-dessus. Il n'était pas le genre de poète que les départements de littérature de cégeps ou d'universités aiment inviter, il n'était pas de ceux qu'on peut lire à travers une grille derrière laquelle on les enferme pour les " entomologiser " à loisir. Sa vie et son œuvre s'inscrivaient ainsi dans un territoire où révolte et insoumission ne sont pas de vains mots.

Il nous reste aujourd'hui l'œuvre, massive et imposante, où plusieurs genres sont pratiqués : poésie, certes, mais aussi chansons, prose - laquelle est souvent parue sous pseudonymes - et aphorismes; à quoi il faut encore ajouter quelques entrevues et quelques articles.

À tout cela, son personnage ne fait plus écran.

Cette œuvre se défendra désormais seule. On finira par examiner lucidement la somme de travail dont elle témoigne. On cherchera à l'appréhender par-delà les clichés réducteurs où certains, par paresse, par dépit, par ignorance, auraient bien aimé la ranger.

On cessera alors de faire jouer un rôle explicatif à ses seuls ancrages biographiques et historiques : l' " anarcho-lyrisme " dans le Montréal des années soixante et soixante-dix, la bohème éthylique dans le Montréal nocturne des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. On découvrira, ce jour-là, à quel point cette œuvre affrontait avec lucidité le problème de l'expression poétique et la question de sa signification et de son efficacité propres, et surtout combien elle a su proposer à cette question et à ce problème des réponses et des solutions à la fois fécondes et originales.

On mesurera mieux, alors, l'ampleur de la perte qui affligeait la poésie québécoise le 18 octobre 1995.
? ? ?

Que dira la critique quand elle abordera le " continent Langevin "? Je risque quelques hypothèses. Elle s'étonnera certainement des problèmes posés et résolus par et dans cette œuvre sur le plan de l'expression poétique.

C'est que Langevin, me semble-t-il, savait à quel point ce n'est pas l'émotion subjective qui est créatrice en poésie, pas plus qu'en art de manière générale; il savait à quel point la poésie, comme toute forme d'art, exige d'être médiatisée par un ensemble de techniques qui constituent tout à la fois le problème esthétique et sa solution toujours provisoire, hic et nunc.

Et c'est pourquoi, à y regarder de plus près, ce grand dispensateur de boutades et de jeux de mots n'était pas dupe des succès faciles qu'il pouvait obtenir en jonglant avec le langage. Et c'est encore pourquoi il se percevait d'abord et avant tout comme un artisan des techniques poétiques, comme un modeste ouvrier ayant longuement fait ses classes. C'est ce qui explique aussi qu'il était un véritable érudit de la poésie, un fin et passionnée connaisseur des aventures poétiques d'ici et d'ailleurs, de maintenant et d'hier.

Cherchant la spécificité de cette poésie, on la trouvera d'abord, à mon sens, au carrefour d'une métaphysique de l'instant et d'une morale de la fraternité. C'est que le poème, chez Langevin, est un concentré de métaphysique instantanée qui n'a de sens que dans l'horizon de la joie donnée et reçue. Laissons-le s'en expliquer : " C'est dans la joie que naît la création et c'est dans la joie qu'elle donne. La douleur peut faire un effet semblable, Mais si on crée par la douleur, on reçoit aussi en récompense une sorte de joie. Cette joie-là rayonne et donne le goût aux autres de continuer à vivre. "

Cette alliance d'une métaphysique de l'instant et d'une morale de la fraternité incite à suivre Pierre Nepveu qui situait avec justesse la poétique de Langevin dans la voie ouverte par Paul Éluard et par René Char : celle du poème court et lapidaire cherchant à tracer les contours d'une morale. À ce titre, elle est également proche parente de cette intuition surréaliste qui fait de l'action la sœur du rêve.

L'œuvre et la vie de Langevin se prolongèrent ainsi, tout naturellement, dans l'action et, plus profondément encore, dans une forme de vigilance critique à l'endroit du langage. Pour Langevin, non seulement le poète s'intéresse au monde, mais il agit sur lui. Et c'est précisément en visant l'universel que le poète, comme l'artiste, remplit sa fonction. " Une anthologie de la poésie universelle est à venir. Soyons universels. Trouvons dans l'univers celle qu'on aime. Celle qu'on aime, c'est la liberté, c'est la vie. " Et en attendant? La seule solution, pour lui, était de rester lucide, de parler haut et clair quand il le faut, sur tout et sur rien, sur l'innommable et sur l'essentiel. " Shelley disait que les poètes étaient the legislators of the world. Je pense qu'ils sont d'abord the legislators of the words ", confiait-il malicieusement. Pour ne m'en tenir qu'à ces exemples, le lecteur appréciera la justesse et la virulence du poète lorsqu'il dénonce la télévision, cet " ennui numéro un [qui] fusille les esprits [et] n'épargne personne ", ainsi que les " intellectueurs à gages " œuvrant dans nos médias, et lorsqu'il met en garde, dès 1976, contre " les gouvernements devenus des otages des multinationales ".

Mais cette vigilance critique, qui savait s'exercer sans cesse et de manière aiguë et précise, il est remarquable que jamais elle ne débouche sur le ressentiment, le cynisme ou le découragement. Régnant sur le pays des mots, le poète sait bien que, par delà toutes les vicissitudes, quelque chose d'essentiel et de salutaire demeure en permanence à sa portée. Ce qui fascine dès lors encore, chez Langevin, c'est une sorte d'optimisme qui n'a, de surcroît, rien de naïf. Comme s'il y avait trop à dire et trop à faire pour se contenter d'une critique du monde qui conduirait à renoncer à y vivre et à y créer.

Pour mieux rendre compte de cet optimisme, on se rappellera alors que Langevin a fondé - il assurait que c'était avec la complicité de François Hertel - le mouvement fraternaliste; on remarquera à quel point la poésie était pour lui un moyen d'aller vers les autres; on mesurera mieux l'importance de son travail d'animateur et on redécouvrira la place, dans l'histoire de notre poésie, des Éditions Atys fondées par lui.

L'aventure révolutionnaire ne l'a pourtant pas longtemps retenu, précisément, me semble-t-il, parce qu'il savait bien, entre autres avec Breton et le surréalisme, que le problème social n'épuise pas le drame humain et parce qu'il avait, justement, une conscience aiguë, voire métaphysique, du mal.

On découvrira peut-être alors qu'un des secrets de cette œuvre - mais alors un secret qui depuis toujours est offert au grand jour à qui veut le percer - tient au rapport qu'elle entretient avec ce que, faute de mieux, il faut sans doute nommer le religieux.

Car cette métaphysique de l'instant - Langevin a cette heureuse formule : " l'instant rutile d'éternité " - qui cherche à surmonter les contradictions de la transcendance et de l'immanence, de la révolte et de la fraternité, si elle a pu déboucher sur un sacrilège vécu comme une agonie (je pense ici au poème intitulé" Sacrilège-agonie "), a aussi tour à tour été tentée par le panthéisme et la foi. Le lecteur qui ne connaîtrait Langevin que par ses chansons et ses recueils de poèmes plus récents s'étonnera d'ailleurs sans doute de la place qu'occupe la question religieuse dans certains textes, notamment parmi les plus anciens.

Le même lecteur ne sera pas insensible non plus aux transformations, formelles cette fois, décelables dans le parcours poétique de Langevin : tout se passe en effet comme si la poème se faisait, avec le temps, de plus en plus concentré, comme s'il en venait à ressembler à ces " boules de feu " dont parlait Jean Royer, et contre lesquelles il n'existe " nul paratonnerre ". Comme si, dès lors, Langevin avait fini par confier à la chanson ses textes plus longs, ses écrits narratifs ou plus descriptifs, et qui obéissent pour leur part à une logique distincte de celle qui prévaut dans les textes poétiques. Il s'en était d'ailleurs expliqué : " Quand on écrit le texte d'une chanson, on n'a pas la même approche de la réalité. Ou du rêve, ou de l'humour. Une chanson, c'est fait pour être chanté, ça va vers toi. Les poèmes sont enfermés dans des livres. C'est plus secret, un poème. Quand je commence un texte, je ne sais pas si ce sera une chanson ou un poème. Je le découvre en écrivant. "

Quoi qu'il en soit, on finira bien par reconnaître, cerner et nommer l'originalité de la pratique de la poésie par Langevin, qu'il assimile, en quelque sorte, à une parole sanctifiante. On conviendra, ce jour-là, de l'importance de ce point de vue, de son apport à la littérature d'expression française.

C'est que, et il faut bien se résoudre à le dire, Langevin croyait à la sanctification par le mot. Il faisait le pari, insensé aux yeux de ceux pour qui la poésie n'est qu'un jeu stérile, du pouvoir véritablement salvateur du langage. S'il avait reçu de Gauvreau, ainsi qu'il me l'a raconté à diverses reprises, la leçon des correspondances - dans sa version surréaliste - et la possibilité, quand le monde est intolérable, de le surmonter en inventant des mots, il avait, lui, accueilli tout cela en " mystique " du langage.

Le long voyage intérieur de la poésie prenait ainsi une tournure très originale - qu'on ne peut guère, à mon sens, rapprocher que de celle d'Artaud - et qui fait de son écriture une manière urgente et nerveuse de poser la question du salut. Son usage de la parole, loin de contredire cette pratique de l'écriture, la prolongeait et la confirmait encore à ses propres yeux : Langevin est peut-être ainsi, sinon l'unique, du moins le plus typique exemple d'un poète québécois ayant entièrement redécouvert ce que les Anciens nommaient " psychagogie ", et ayant intimement connu et pratiqué ses modulations libératrices de l'âme par la parole.

Faut-il de surcroît souligner ici ce que pouvait avoir de profondément troublant et émouvant le Langevin des dernières années? Qu'on sache seulement que cet homme, qui n'a jamais cessé de me parler de la joie de la création, qui m'en a parlé comme personne, se tenait constamment au bord du gouffre, ensanglanté.
? ? ?

De tels travaux se feront, cela est inévitable. Il s'agira d'abord de dresser l'inventaire du laboratoire des mots dans lequel Langevin a œuvré, des instruments dont il a usé ou qu'il a savamment construits; puis de distinguer entre les différents moyens délibérément mis en œuvre selon les genres pratiqués.

Mail il importera surtout de ne pas oublier que l'essentiel est ailleurs. Car l'essentiel, à n'en pas douter, tient chez Langevin à ce qui fait de son chant un des plus bouleversants et des plus généreux appels à la fraternité de toute la poésie québécoise. Aucune analyse structurale ou sémiologique ne dévoilera cela; mais aucun écrit traitant de Langevin ne sera complet sans ce dévoilement.

Cette évidence une fois admise, on s'étonnera que Langevin ait réussi ce tour de force d'être à la fois, et avec un égal bonheur, par ses poèmes un poète savant procurant de la joie à ceux qui faisaient l'effort d'entrer dans sa maison, comme il aimait à dire, et, par ses chansons, un authentique poète populaire qui plaçait très haut les exigences du métier de parolier qu'il pratiquait sans concessions.
? ? ?

Ces remarques sont certainement fragmentaires. Pire : elles reposent sur une vision partielle de l'œuvre.

Langevin, j'en ai déjà touché un mot, a beaucoup écrit sous divers pseudonymes - entre autres : Régis Auger, Carmen Avril, Daniel Darame, Alexandre Jarrault, Carl Steinberg et, surtout, Zéro Legel. De plus, afin d'atteindre une vision synthétique du travail du poète, il faudra faire leur place à ses nombreux inédits, place vraisemblablement considérable chez cet infatigable auteur et grand donateur de textes. Je connais certains de ces inédits qui constituent des sommets de l'œuvre, toutes périodes et tous genres confondus.

Mais, quel que soit le sort que l'avenir réserve à mes spéculations, une chose me paraît certaine : on constatera que chez Langevin, une fois de plus, aura opéré ce miracle de la poésie par lequel une parole infiniment personnelle rejoint l'universel et permet, selon le mot d'Éluard, de " dire je à la millionième personne du singulier ".

Je n'épiloguerai pas ici sur le tragique du destin de Langevin. Sa vie se sera consumée au feu ardent du poème, à l'infini de la quête poétique. Il me plaît toutefois de penser que le destin de son œuvre sera une manière de dédommagement pour tant de brûlures consenties.
? ? ?

Pour conclure, je voulais dire combien j'ai aimé Gilbert Langevin; et je cherchais sans les trouver les mots qui conviendraient ici.

Car ce serait bien peu dire que d'affirmer que sa fréquentation aura été une des plus riches et des plus troublantes expériences de ma vie : on ne côtoie pas impunément la poésie faite chair. L'humour de Gilbert, sa générosité, sa fraternité, la fulgurance éperdue de sa pensée, l'acuité de sa mémoire des choses qui comptent, la justesse étonnante et sensible du regard qu'il portait sur le monde, tout cela m'a plus d'une fois profondément ému et bouleversé.

Étrange et pourtant familier, rempli de ce que je ne pourrais décrire que comme une invincible fragilité, Langevin ressemblait à s'y méprendre à ces phrases tirés de « Comme un lexique des abîmes », où il consent à dévoiler quelques éléments de sa poétique : " Tangible. Vibrationnel. Renvoyant dos à dos novation et caducité. Encerclé par soi. Avec le mot mort sur la langue. Encerclé. Sans secours. Et encore : Aucune parole sensible à son égard. Pourtant cet animal enfant avait tant d'embrasement dans un cœur printanier. Langevin était, somme toute, poévie, poésie risqueuse… au bord de s'égarer dans la forêt de chaque amour. "

Je voulais donc dire combien j'ai aimé, combien j'aime Gilbert Langevin; et je cherchais sans les trouver les mots qui conviendraient.

C'est alors qu'il me les a soufflés : " Comme un frère humain, comme un frère nues mains. "

Normand Baillargeon
Cheval-Blanc (Vaucluse), octobre 1995,
Montréal, juin 1996

 

Va, le vagabond

■ L'ange vint te ravir, mon ami. Mais, comme notre poète, tu resteras vivant et immortel par l'esprit et par les mots. Ange rebelle, tu l'es certai­nement contre la misère, l'hypocrisie et le silence ambivalent des êtres qui nous entourent — ce sommeil. Ange de l'errance, qui par un heureux ha­sard, une chance, croisa mon che­min, si souvent dans ces lieux incon­grus de la contre-culture ( la Wilson, la Casanous, Le Quai des brumes, le Café central, etc.. ) endroits de per­dition, selon certains, mais aussi, heureusement, des rencontres, des re­trouvailles toujours célébrées — de l'autre.

Tu cherchais les êtres, ces âmes douloureuses marquées des stygmaies de leur misère. Tu leur donnais à manger du pain et du vin, sous les espèces. Bien plus ! Ton coeur et ton esprit se livraient généreux et volubi-les ; car tu savais ce qu'est le gouffre et la faim de l'angoisse.

le me souviens de tes yeux tristes, souriants et pleins de compassion po­sés sur nous, les paumés du Plateau Mont-Royal. Tu es, tu étais notre fa­milier, notre intime par ton ingénue déconvenance. Ange souffrant, tu ne cachais pas tes plaies, non, car ces maux alimentaient tes plus beaux dé­lires. N'as-tu pas écrit : « Mon refuge est un volcan » ?

Cher poète, avec ta voix et tes yeux grands ouverts sur notre société matérialiste ignorant ces fous pas­sionnés du verbe et de l'esprit, tu nous redonnais courage, tu avais par la magie des mots incarne le difficile passage de l'ombre à la lumière.

le te revois encore, cet été, au Café central, tout seul sur la piste de dan­se ; le noir t'entourait. Et, malgré la solitude, tu dansais, tournoyant tel un soufi sur une musique énigmati-que traçant en l'air, avec une bougie, des arabesques ; des mots écrits de lumière... Sur les ténèbres environ­nantes.

Je t'ai regardé gesticuler. Je souriais et je me suis même demandé si les gens appréciaient le spectacle ou le trouvaient ridicule. J'ai dansé avec toi. Alors Gilbert, toi le messager, que voulais-tu nous dire, nous décri­re ainsi ? Par ce rituel magique, ce nouveau poème de lumière, pensais-tu, mystérieusement, nous dévoiler t'a quête ou le paradis, à la fois perdu et retrouvé ?

L'ange vint nous ravir, mais l'an­ge... Gilbert, c'était toi ! Va alors, toi, le vagabond de l'absolu.

Ton ami,

André LACHANCE artiste peintre

 

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Pierre Autin-Grenier

Publié le par la freniere

Pierre Autin-Grenier Friterie-bar Brunetti. aux Editions Gallimard
« L'Arpenteur »
 10,50 euros    En librairie 

Modeste petit café des années 1960, la friterie-bar Brunetti est « un de ces bistrots qui parvient quand même à faire tenir debout ensemble un certain nombre de vies ». C’est aussi le lieu de formation de l’auteur quand il avait vingt ans, là où il a fait ses véritables universités, appris la vie, et aussi la politique et la littérature, auprès d’habitués hauts en couleurs : le grand Raymond qui n’en finit pas de se rejouer l’Indochine, Madame Loulou au grand cœur qui fait des passes, Domi le cantonnier, le père Joseph, Renée la bistrotière et bien d’autres…
Dans une prose pittoresque et gouleyante, Pierre Autin-Grenier fait revivre toute cette faune sympathique en diable, que l’embourgeoisement et la bien-pensance vont tuer petit à petit. Ce qui donne à l’auteur l’occasion de redire avec force ses quatre vérités à l’époque contemporaine et de réaffirmer le bien-fondé de l’anarchisme, « seule force capable de contrer la prise en main de la société par la réglementation bourgeoise. »

Bibliographie

  - Chez Gallimard :
- Je ne suis pas un héros,
L'Arpenteur/Gallimard 1993 et folio 2002 (n°3798)

- Toute une vie bien ratée,
L'Arpenteur/Gallimard 1997 et folio 1999 (n°3195)

- L'éternité est inutile,
L'arpenteur /Gallimard 2002

- Les radis bleus 
chez Folio/Gallimard

- Friterie-bar Brunetti
chez L'Arpenteur/Gallimard

  - Chez d'autres éditeurs :
- Jours anciens 1980,
L'arbre éditeur (02370 Aizy-Jouy), 2003 (réédition augmentée)

- Histoires secrètes (réédition),
La Dragonne 2000

- Chronique des faits,
L'arbre éditeur (02370 Aizy-Jouy), 1992

- Légende de Zakhor,
L'arbre à paroles 1996
(réédition) éditions en forêt / Verlag Im Wald Rimbach

- 13, Quai de la Pécheresse, 69000 Lyon,
(roman collectif)
Éditions du Ricochet 1999

 




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Gérald Godin

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Gérald Godin est né à Trois-Rivières en 1938.Il a participé à la fondation de la revue Parti Pris et a dirigé de 1969 à 1976 les éditions du même nom. Il a fait paraître depuis 1960 sept recueils de poésie dont les plus connus sont Les Cantouques, Sarzènes et Soirs sans Atout. Il fut élu député pour le Parti Québécois en battant le premier ministre de l'époque, Robert Bourrassa, dans son propre comté. Victime d'une tumeur au cerveau, il surmonta son handicap et devint ministre peu après. Les poèmes qui suivent datent de sa période de réhabilitation.

PARCE QUE

Parce que chaque atome de chaque objet
le fait exprès pour le contredire
manche de manteau manche de veston
chaque atome de chaque bouton de chemise
chaque atome de chaque noeud de cravate
chaque atome de chaque lacet de bottine
parce que chaque logiciel
de chaque geste de la vie quotidienne
a explosé dans son planétarium
parce qu'il frappe
tous les cadres de porte
avec son épaule gauche
parce que les neurones qui règlent le traffic des mots
lui font des embouteillages
et que souvent ses mots sortent
bumper à bumper comme les chars à cinq heures du soir
quand il veut parler
parce que la commisure gauche de sa bouche
ne retient pas son manger
parce qu'il passe sa journée
à chercher des choses
qu'il n'a même pas perdues


LAISSEZ-LE

Et celui qui
pas pour mal faire
pas pour mal faire
prononce à sa place le mot qu'il cherche
eh bien ! il retarde sa guérison
pas pour mal faire
pas pour mal faire
car quand il cherche ce maudit mot
quand ce qu'on appelle un cérébro-lésé cherche un mot
ses neurones tendent les bras dans le vide
branches d'arbre agité par le vent
ses neurones tendent les bras dans le vide
pour poigner à pleines mains
le mot qui est là sur le bout de sa langue
et quand il l'attrape
quelle joie !
j'm'en viens ben

laissez-nous donc tranquillement chercher nos mots
laissez-le donc
bégayer


TON NUMÉRO

- Quoi tu te souviens plus de mon numéro ?
- Écoute mon vieux moi tu sais
on m'a enlevé une tumeur au cerveau
de la grosseur d'une mandarine
eh ! bien
ton numéro il était dedans

Chansons très naïves (Éditions du Bien public) Poésie 1960
Poèmes et Cantos (Éditions du Bien public) Poésie 1962
Nouveaux Poèmes (Éditions du Bien public) Poésie 1963
Les Cantouques (Éditions Parti Pris) Poésie 1967
Libertés surveillées (Éditions Parti Pris) Poésie 1975
Sarzènes (Écrits des Forges) Poésie 1983
Soirs sans atout (Écrits des Forges) Poésie 1986
Ils ne demandaient qu'à brûler (L'Hexagone) Poésie 1987
Les botterlots (L'Hexagone) Poésie 1993

Portraits de mes amis

C'était une génération
de produits hautement inflammables
hommes d'amadou hommes d'attisée
hommes en fagots
qui ne demandent qu'à brûler

abandonnés parois pour une fin de semaine
on entend crépiter leur coeur
sur les tables de chez Harry
ils se consumaient d'amour
en d'interminables incendies
ils n'avaient plus de larmes
ils n'avaient plus de hargne
ils n'avaient plus que les sursauts
de leurs années en lambeaux

pour tout coeur souvent
ils n'avaient que braises
et pour tout souvenir
que cendres

mais ils sont prêts à tout recommencer
dès la prochaine poudrée


GODIN, Gérald, Sarzènes, Écrits des Forges, 1983, 55 p.

 T'en souviens-tu, Godin ?

T'en souviens-tu, Godin
astheure que t'es député
t'en souviens-tu
de l'homme qui frissonne
qui attend l'autobus du petit matin
après son chiffre de nuit
t'en souviens-tu des mal pris
qui sont sul'bien-être
de celui qui couche dans la neige
des trop vieux pour travailler
qui sont trop jeunes pour la pension
des mille métiers mille misères
l'amiantosé le cotonisé
le byssinosé le silicosé
celui qui tousse sa journée
celui qui crache sa vie
celui qui s'arrache les poumons
celui qui râle dans sa cuisine
celui qui se plogue sur sa bonbonne d'oxygène
il n'attend rien d'autre
que l'bon dieu vienne le chercher
t'en souviens-tu
des pousseurs de moppes
des ramasseurs d'urine
dans les hôpitaux
ceux qui ont deux jobbes
une pour la nuitte
une pour le jour
pour arriver à se bûcher
une paie comme du monde
t'en souviens-tu, Godin
qu'il faut rêver aujourd'hui
pour savoir ce qu'on fera demain ?


GODIN, Gérald, Les botterlots, Montréal, L'Hexagone, 1993, 80 p.

 

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Paul Chamberland

Publié le par la freniere

Poète et essayiste, Paul Chamberland obtient son baccalauréat ès arts au Collège Saint-Laurent en 1961 et sa licence en philosophie à l'Université de Montréal en 1964, avant de poursuivre des études en sociologie littéraire à la Sorbonne. Il revient de ce séjour d'études à Paris profondément marqué par les « Événements de mai 68 ». De 1968 à 1972, Paul Chamberland s'implique activement dans la période effervescente de ce que l'on peut appeler, par convention dit-il, la « nouvelle culture »; la Nuit de la poésie de 1970, à laquelle il participe, en est un moment majeur. Cette même période est consacrée à ses activités d'écrivain et d'animateur au sein de l'équipe d'In-Média puis de la Fabrike d'ékriture. De 1973 à 1978, il fait l'expérience intensive de la vie en communauté et du réseau alternatif. Il collabore principalement aux revues Mainmise et Hobo-Québec, mais aussi aux revues Liberté, La Barre du jour, Estuaire, Possibles, Forces; il a également participé au Solstice de la poésie québécoise en 1976, ainsi qu'à la Rencontre internationale des écrivains de la francophonie à Épernay (France) en 1975. En 1978, il séjourne en Hongrie où il est l'invité de l'Institut culturel. En 1980, il participe aux festivals de La Rochelle et d'Avignon, dans le cadre des « Sept paroles du Québec ». Il se déplace également en Italie, à Bologne et à Turin, où il donne un cours sur la poésie québécoise. Depuis 1985, Paul Chamberland est professeur au département d'études littéraires de l'Université du Québec à Montréal.

Paul Chamberland a remporté le Prix de la province de Québec en 1964, au moment où toute son activité culturelle et politique se concentrait sur la revue Parti pris dont il a été l'un des fondateurs en 1963. En 1991, il a reçu le Prix Édouard J. Maunick pour l'ensemble de son œuvre et, en 1999, le Prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire pour Intime faiblesse des mortels. En 2005, il a obtenu le Prix Victor-Barbeau pour Une politique de la douleur : pour résister à notre investissement. Il est membre de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois depuis 1977.

Bibliographie sélective:

Terre Québec (poèmes) Librairie Déom, Montréal, 1964

Demain les dieux naîtront (textes et poèmes) L'Hexagone, Montréal, 1974

Extrême survivance, extrême poésie (textes et poèmes) Parti Pris, Montréal, 1978

Aux compagnons chercheurs (poèmes) Le Préambule, Longueil, 1984

Un livre de moral (essai) L'Hexagone, 1989

Le multiple évènement terrestre (essai) L'Hexagone, 1990

Dans la proximité des choses (poèmes) L'Hexagone, 1996

Le froid coupant du dehors (essai) L'Hexagone, 1997

Intime faiblesse des mortels (poèmes) Noroît, Saint-Hippolyte, 1999

 

LE DERNIER POÈME

1

Quand les mots ne voudront plus rien dire,

qu'ils ne seront plus qu'une monnaie trafiquée entre des sourds;

quand les mots rendront tout de travers ce que brûle de dire

la proie écorchée, ou le bouffon souverain, que chacun est parfois pour lui seul;

 

quand il sera d'usage courant d'enrober d'un baratin expert

la déraison

et de donner la tournure du sourire au meurtre;

quand personne n'entendra plus dans les mots je t'aime que

le bafouillage d'un demeuré,

- alors on écrira le dernier poème.

 

2

Quoi que nous fassions, croyons-nous, ça n'empêchera pas le monde de tourner,

comme s'il était réglé sur le pilote automatique.

Quand la nuit cannibale aura englouti des millions d'hommes jetables,

- alors on écrira le dernier poème.

 

Comprenez bien que cette nuit, c'est du ferment obscur de nos pulsions

qu'elle tire sa voracité;

non, ce n'est pas ailleurs que dans les troubles rêveries du premier venu

que se fomente l'Horreur

- et quand il est trop tard, quand l'Horreur échappe à tout contrôle

comme nous aimerions croire alors que ce visage tourné vers nous

n'est pas humain.

 

3

Quand les riches produits de décomposition dégagés - par nous - du cadavre de la matière

auront à ce point empuanti l'air que nous respirons

qu'on ne survivra plus que dans des bunkers climatisés;

 

quand Tristan et Iseult, Héloise et Abélard, Roméo et Juliette

ne seront plus que des pantins manipulés par un autiste sexuel;

 

quand chacun rampera à tâtons dans ce réduit glacial

que sera devenu son propre coeur,

- alors on écrira le dernier poème.

 

4

Quand nous nous regarderons tous avec des yeux absents...
Ce regard de passant pressé qui congédie l'autre allègrement
sait-il qu'il signifie sa propre absence à soi ?
Comment dire ce tassement obtus de l'être qui défie toute expression
parce qu'il tait,
rature jusqu'au Je qui le dirait ?
Ça saute pourtant aux yeux, ce mutuel refus
répercuté à l'infini dans les endroits publics;
ce regard de biais qui pornographie tout ce qu'il touche,
et l'on ne sait jamais ni où ni quand l'on devra faire face
au coupant éclat d'un oeil
dégainé qui remâche le goût du meurtre.

Comment parvenir à nous dire - est-ce qu'il en est encore temps ? - que cette grisaille
envahissant de partout ce que nous tenons pour le réel
n'est pas un inconvénient qu'on fuirait en se blotissant dans son cocon
mais la lente, insensible et muette avancée d'une universelle glaciation ?
Quand, d'un Dehors changé en terrain vague,
en no man's land, en astre mort
parce que personne n'y rencontre plus personne,
se dressera pour régner sur nous tous le parfait visage de l'inhumain
- et nous n'y reconnaîtrons même plus notre propre visage anéanti ;
quand le dernier mot que nous opposons au néant,
ce mot qui commence toutes les phrases, Je,
nous restera en travers la gorge,
- et quelqu'un
alors
écrira le dernier poème sur Terre.

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André Velter

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Né le 1er février 1945 à Signy l'Abbaye dans les Ardennes, André Velter publie son premier livre (Aisha *), en compagnie de Serge Sautreau. Il est l'auteur d'essais (avec Marie-José Lamothe) : Le Livre de l'outil, Les Outils du corps, Les Bazars de Kaboul, Ladakh-Himalaya. Principaux ouvrages de poésie : Passage en force, Étapes brûlées, Ouvrir le chant (Le Castor Astral / Écrits des Forges), l'Enfer et les fleurs (Fata Morgana), L'Arbre-Seul, Du Gange à Zanzibar, le Haut-Pays, Zingaro suite équestre, Le septième sommet, L'amour extrême, Une autre altitude (ces trois derniers titres étant dédiés à Chantal Mauduit), La vie en dansant, Au Cabaret de l'éphémère (Gallimard).

André Velter partage son activité entre les voyages au long cours (Afghanistan, Inde, Népal, Tibet) et la mise en résonance des poésies du monde entier. Sur France Culture, il a créé Poésie sur Parole. Il a également animé Agora (de 1995 à 1998), Poésie Studio (de 1997 à 1999) et les Poétiques, enregistrées chaque mois en public au Théâtre du Rond-Point, avec Claude Guerre (de 1995 à 1999). Orphée Studio, poésie d'aujourd'hui à voix haute, livre-témoignage sur l'expérience des Poétiques a été publié en Poésie/Gallimard. De 2002 à 2004, douze soirées d'Orphée Studio ont été enregistrées en public au Théâtre de l'Aquarium toujours au côté de Claude Guerre. Les chroniques littéraires d'André Velter dans Le Monde s'attachent surtout à l'Orient. Il dirige, chez Gallimard, la collection Poésie/Gallimard, l'arbalète, et la revue Caravanes aux éditions Phébus. Toute son oeuvre poétique est vouée au souffle, à la révolte, à l'amour sauvage, à la jubilation physique et mentale. Résolument attaché à la "voix haute", il tente d'inventer une oralité nouvelle, créant régulièrement avec comédiens et musiciens de vastes polyphonies. Principaux disques édités : Ça Cavale, Le Grand Passage, Jérusalem 2000, La Traversée du Tsangpo, La Faute à qui. Il a reçu le "Goncourt / Poésie" en 1996.

son site: http://www.andrevelter.com/

PETITE ADRESSE SANS IMPORTANCE

Après les forêts, les hommes : les ravages se suivent, se ressemblent. Le déficit n’est pas dans le nombre. On plante quantité d’arbres et les humains pullulent. Mais ce sont des arbres d’agrément ou de rapport, tristes comme des loisirs programmés ou des élevages modèles. Mais ce sont des hommes normalisés; affamés à mort ou repus à vie, qui n’ont qu’un seul mirage en tête, celui d’un paisible cauchemar climatisé.

Il ne reste en revanche que des lambeaux de forêts primitives, que des îlots méprisés où agonisent les inadaptés de la mécanique et de la consommation. Un golf s’établit sur la terre sacrée des Indiens. Les derniers nomades sont exterminés qui, à saute-frontière, veulent aller où la nécessité et l’honneur les mènent. Alentour, c’est le rabot, la crétinisation alphabétisée, l’avilissement télévisé, la civilisation à l’américaine.

Certes, le bon sauvage n’est pas bon. Au moins est-il sauvage. Quoi qu’il fasse et quelle que soit sa violence, il n’a pas plus à être jugé, comme jadis, par des prêtres, des soldats, des esclavagistes, que par des économistes, des sociologues, des fonctionnaires internationaux, des touristes, aujourd’hui. On enrage souvent au spectacle de cannibales convaincus de mendier du blé plutôt que de rôtir, un à un, les membres si compatissants des missions humanitaires, culturelles ou techniques.

Défense de l’irréductible donc. Défense irrépressible. Défense désespérée.

Pourtant, par temps mauvais : déserter, mais ne pas fuir. Par beau temps : danser, rire, mais sans colorier les songes. Par temps désespérés : entrer en perdition, mais sans désespoir ni mélancolie ni peur.

D’autant plus qu’il n’y a plus guère de recours dans l’exil. C’est partout la même intensité d’horreur qui chaque jour vient au monde. C’est partout la règle administrative de la veulerie, partout la loi de l’industrie, partout la tyrannie du bruit, des images et des bilans consolidés. Asphyxie à feu doux. Contrôle d’hypnose collective. La frustration est devenue le stade suprême de la révolte. On fait la fête de ne plus être en fête.

Alors, dans le sillage des bandits, des ermites, des poètes, ne pas chercher sa voie ni un refuge égaré : trouver l’imprudence, l’extase ou l’outrage, et se risquer corps et âme sur un coup de sang plutôt que sur un coup de dés.

 

André Velter, Passage en force, Écrits des Forges-Castor astral

 

 

 

 

 

 

 

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Roland Dubillard

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notice historique/biographique : Poète, dramaturge, traducteur, essayiste, comédien hors pair et metteur en scène de la plupart de ses pièces, Roland Dubillard débuta sa carrière comme auteur dramatique au Club d’essai de la Radiodiffusion française. Son talent trouva sa confirmation, en 1953, avec Grégoire et Amédée, série de sketches-minute à l’humour absurde. Une ironie désespérée alliée à une langue d’une grande virtuosité composent un style qui marque l’ensemble de son œuvre mêlant théâtre (Naïves Hirondelles, 1961 ; La Maison d’os, 1962 ; Le Jardin aux betteraves, 1969 ; …Où boivent les vaches, 1973 ; Les Diablogues, 1976), poésie (Je dirai que je suis tombé, 1966) et nouvelles (Méditations sur la difficulté d’être en bronze, 1972 ; Olga ma vache, 1974). Son journal a été publié en 1998 sous le titre Carnets en marge par les Éditions Gallimard qui ont également repris en 2003 Je dirai que je suis tombé suivi de La Boîte à outils.

Avertissement d'un neveu

Oncle, ton complet neuf
n'est qu'une armoire ancienne
où l'on découvrira, si l'on y cherche bien,
tes habits d'autrefois, plus ou moins étouffés;

Et si ton ventre s'arrondit,
c'est que la semaine est trop courte
et bourrée ton armoire.

Oncle, te voilà donc saisi par la vieillesse,
pareil au pied naif qu'a séduit la gelée.
Tu ne seras jamais voyageur de commerce:
métier léger exige une langue légère.

Tu n'as rien voulu vendre
de tes vestons troués, ne fût-ce que leurs trous.

Et tu attends, ralentissant,
les enchères de Dieu, qui paye avec des trous.

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