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Yves Heurté (in memoriam)

Publié le par la freniere

Merci pour tout Yves. Tu resteras toujours à la fois le plus jeune et le plus sage.

Yves se présentait ainsi sur le site Francopolis:

"Un ami m'a dit: " Au fond, tu es un manuel qui a mal tourné " C'est vrai. J'ai tout de l'artisan qui fait des chaises quand il en a besoin.

Adolescent sous le nazisme, je ne pouvais confier mes " grosses bêtises de guerre" qu'à mon Journal de Nuit qui aura attendu soixante ans avant d'être enfin publié par un éditeur anglais.

Jeune homme, la fille dont j'étais amoureux avait décidé de sauver mon âme en péril en faisant de moi un comédien dans une troupe d'évangélisation. (oui oui !:-) Hélas, j'étais si mauvais sur scène que j'aurais fait marrer le Christ en croix. On me relégua donc à rédiger des bouts de dialogues et mon incapacité de comédien donna un tâcheron dramaturge.

Enfin, petit bourgeois épris de bougeotte, devenu un travailleur manuel des pieds si j'ose dire, j'allais traîner mes pénates et mes écrits dans les déserts, quitte à en ramener des sacs de mots brûlants, difficiles à traîner chez les éditeurs. Médecin et homme de village jamais achevé, j'ai pu finalement pallier à cette rusticité en me bricolant une prothèse littéraire d'une quarantaine de bouquins et d'une trentaine de textes de théâtre ou livrets d'opéra.

Je suis bon pour mourir dans les draps des mêmes mots dans ce même village avec la même femme. En attendant, je fais ce soir mon devoir de Francopolis devant mon pré où des pouliches se poursuivent en un train d'enfer en se souciant comme Colin tampon de mon petit galop littéraire.

*

Une petite et rapide webographie d'articles ou de lieux qui lui sont consacrés:

Son site :
http://yves.heurte.free.fr/

Un article de Juliette Schweisguth sur Francopolis: à cette adresse : http://www.francopolis.net/francosemailles/yvesheurte.htm
Yves Heurté, l'homme de toutes les générations

Et une mini-thèse sur son oeuvre à cette adresse http://jeunet.univ-lille3.fr/auteurs/heurte01/sommaire.htm

Yves Heurté : des livres pour résister
par Jean-Christophe Angelo (Maîtrise SID, 2001)

un article de Pierre Bachy sur son site à ces adresses : http://bachy_pierre.blog.lemonde.fr/bachy_pierre/2004/12/heurt_yves.html et http://users.skynet.be/pierre.bachy/heurte-gensmontagne.html
Heurté Yves
Vous, gens de montagne

Un article de Thierry Guichard : Yves Heurté Se libérer soi-même, à cette adresse:
http://www.livre-poitoucharentes.org/Pages/archives_ASR/aut1999/heurte.html

Et aussi un superbe disque de Martine Caplanne sur des textes d'Yves: Bois de mer, cliquez sur discographie...
http://www.martine-caplanne.com/

*

Chansonnette pour enterrer un poète

 
Tu me dirais " Ferme ma boite sans regret.
On se revoit dans un instant rue de la Pomme ou bien encore
dans quelque ruelle à fantômes.
On se serre au fond d'un bistrot ou sous un porche, un soir d'orage.
On sent le chien mouillé. On se dit de ces presque rien
ces poèmes de l'un à l'autre, ces poèmes de l'autre à l'un.

On parle comme des vivants de grands et de petits moments,
des disparus qui font semblant de se cacher sous la mémoire.
Nous voilà par delà les temps devenus dans un seul poème
deux hémistiches, et pour césure un adieu qui ne rime à rien ."

Tu dirais : " Je suis encore là, dans l'impasse du cimetière ,
vieux rimeur évadé des terres, mon dernier recueil sous le bras.
Ces chiens mouillés, tu t'en souviens ? On va murmurer presque rien.
De l'un à l'autre et l'autre à l'un on fera les commères.
Et la mort entre deux averses n'en saura rien. Ne pourra rien.

*

J'aimerais être sans âge, seul à la table d'une petite auberge dépassée par ma route. Je ne porterais ni projets ni mémoire. Je ne serais que l'aiguille arrêtée à jamais en pleine broderie. Peu m'importerait alors de faire l'amour, de caresser le chat ou de tirer sur l'ange. Ce serait une simple halte pour fêter l’anniversaire de mon amie l'éternité.
Elle et moi pourrions boire enfin nos whisky secs sans nous préoccuper de la fin du monde.

*

Un départ n'emporte jamais tout. Restent un bagage perdu, la poussière oubliée sur un seuil, le meuble encombrant d'un mensonge. Et toujours, dans les barbelés de l'exil, des lambeaux d'enfance.

*

Le plus vaste désert est fait de milliers de sentiers perdus. L’un allait au Golgotha, l’autre vers la soie, le sel, les conquêtes insensées d’un boiteux, une razzia de femmes ou la marche des saints. Tous chemins d’un désir impossible. Tous balayés d’un vent de mort mêlant aux sables leurs poussières. Restait un chant de route.

*

Rue des adieux

Elle est partie avec son corps.
Elle aurait pu laisser en gage
Le bout tiède d'un sein, une mèche
Folle, ou même un seul regard
Pour réveiller, un seul matin, le mien.
Et moi, Rue des adieux
je poursuis une feuille morte.
Elle aura tout gardé pour l'autre.
Ses rendez-vous manqués
Ses mains à caresse, ses cuisses
Ouvertes, ses yeux fermés
Qu'une lampe oubliée veillait jusqu'au matin.
Et moi, Rue des adieux,
je poursuis une feuille morte.
Quand elle va tourner au numéro cinquante
Je me mettrai sans honte à courir jusqu'au parc
Pour la voir un peu plus s'éloigner sous les arbres,
écouter ce silence où s'enfonce son pas.
Alors, Rue des adieux,
Je serai cette feuille morte.


Yves Heurté

*

Yves est athée, crin pur
jamais une prière
mais seul,
il traite Dieu avec un D majuscule
lui glisse, le dos tourné
un poème
une graine de tournesol

l'amène sur les routes du monde
qui au fond de la poche
qui perché sur l'épaule

il l'amène voir les châtaignes l'automne
quand les châtaignes sont joufflues
et cuivrées de soleil
les baleines de Patagonie
les boulevards de Paris

en ce moment même on les dits au Tibet
tous les deux
les chaussettes mouillées jusqu'à la laine

le houx crépite dans le feu
le thé complote dans la théière
le lait de yak bout
les copains rient
une timbale à la main cabossée d'étoiles filantes

aaron de najran

tu es le bien-aimé
court les montagnes les hommes graves
tes mains respirent la fleur d’amour
et l’ombre prie toute ta jeunesse
de clairsonner ses pas d’argent

tu n’as mille ans que depuis hier
jeune chenapan

ta bien-aimée,
ta gazelle d’or, ton éternelle
bruisse d’oiseaux et de parfums
les ruisseaux remontent le temps
d’une louange de corps serrés

tu rêves dans le rêve d’un ange femme
petit galopin

invite-toi au grand banquet
tu as le rire en sortilège
et du vin goûtu pour le feu
l’âtre s’éparpille de mystères
tes mots furieux fondus de paix

au paradis des résistants
tu combats de rutillants dragons
armé d’une plume d’écolier

marche fils d’homme marche encore
sur les mers houleuses de cailloux
pérégrine d’une pointe à l’autre
dessine le cercle infime de l’Autre
malade, pendard ou asservi
ces étrangers nos rédemptions

Florence Noel


 

 

 

 

Hommage à Y.H.

Il secouait l'arbre du poète
Et ramassait les pommes
Qui mûrissent maintenant
dans le foin à la lisière des tombes

Il sommeille à présent
Dans la nuit pleine de trous
Comme avec les fées du désert
Comme dans un conte
À flanc de montagne
Où les enfants reviendront
Mêler les pommes aux fées

Christiane Loubier

Sur mon précédent lieu de travail, il y avait, il y a encore d’ailleurs, un étage avec une cuisine assez vaste. Une trentaine de personnes peuvent s’y tenir sans difficulté. La première fois que je suis monté prendre un café, j’ai remarqué sur le mur des cartes postales épinglées. Des souvenirs de voyages exotiques que l’on envoie aux collègues ; Cuba, Martinique et plus modestement une plage au Portugal, la façade d’un pub irlandais. Egalement un faire-part de naissance déjà vieux de quelques années, le bébé doit maintenant être presque adolescent.

Ce sont les premiers jours de l’année 2000, janvier, il neige. C’est exceptionnel ici, la côte est à une trentaine de kilomètres, à vol d’oiseau, une étrange mesure. Sur le mur, se trouve également un poème. Je l’ai lu des dizaines de fois. Il tient accroché par une boucle, ficelle ou raphia, à la fois solide et fragile, comme le texte lui-même. Il parle d’amitié, enfin de ce que l’on ne sait plus vraiment dire, comme ça simplement. Je me demande, je n’ai jamais posé la question, qui a pu, dans quel but, vouloir donner à lire un poème, ou à travers ce texte faire partager sa détresse.

Il parle d’amour et d’humour léger à échanger, un peu comme dans les petites annonces, les nouvelles du journal, le quotidien, s’il y avait demain encore un désir toujours neuf. Je ne connais pas l’auteur, le nom me dit quelque chose dans sa percutante brièveté : Yves Heurté.

Gilain

DANS L’ACCOMPLISSEMENT DE L’ETRE

A Yves Heurté

Dans l’accomplissement
De l’être
Il y a le sentiment
Que tout finira un jour
Par disparaître

Dans l’accomplissement
De l’être
Il y a le sentiment
Du voyage
Quand le cœur bat
La peau des rêves

Dans l’accomplissement
De l’être
Il y a la poussée du sang
A chaque pas qui tranche
A chaque mouvement du cœur

Dans l’accomplissement
De l’être
Les rêves
au bout des lèvres
Se prononcent comme
des chants d’amour 

Éric Dubois

Biographie :

D’origine bretonne, né en 1926, il fit ses études de médecine à Bordeaux. Il fut médecin en montagne de 1953 à 1988, dans les Pyrénées.

« J'ai vécu. Tantôt médecin de villages en montagne, tantôt coureur de chemins aux quatre coins du monde, j'ai eu la chance de traverser les désastres de ce temps sans y laisser ma peau, ni même toute espérance, bien que, comme tant d'autres, j'ai dû pour suivre pas mal de leurres pour quelques vérités vite envolées. »
Vous gens de montagne », éd. Tisserand, 2004 )

Yves Heurté est décédé le 19 février 2006.

***

Bibliographie :

Romans

- La Ruche en feu, éd. Gallimard, 1975
- La Nuque raide, éd. Entente, 1975
- Leçon de ténèbres, éd. Arcantère, 1988, puis réédition
- Le Passage du gitan, éd. Gallimard, coll. Page Blanche, 1991. prix du salon du livre de Montréal
- Le Phare de la vieille, éd. du Seuil, 1995
- L'Atelier de la folie, éd. du Seuil, 1998
- Soleils noirs, éd Le Manuscrit, 2002
- Journal de nuit, Bordeaux pendant l’Occupation, éd. Allan Sutton, 2003
- L'Homme qui marchait, éd. Nicolas Philippe, 2003
- Vous gens de montagne, éd. Tisserand, 2004

A paraître :
- Le pas du loup, Tisserand, 11 avril 2006

Récits pour pré adolescents et enfants:
- Les chevaux du vent, éd.Milan, 1995
- L'Horloger de l'aube, éd. Syros/Amnesty, 1997
- Le Livre de la lézarde, éd. du Seuil, 1998 (album)
- Au bois sauvage, éd. Sedrap, 2000
- Danse avec la mer, éd. Sedrap, 2000 et 2003 (conte)
- Le forban magnifique, éd Gallimard, 2005

***

Théâtre pour adultes
- La mort à la légère, Création Théâtre sur la place, Editeur Rougerie.
- La nuit, les clowns, Création Théatre national du petit Odéon, Ed de l'avant-scène n° 604
- Jeff (texte écrit avec la collaboration de jeunes toxicomanes), Création Comédie de Lorraine, Editeur Rougerie.
- Le rêve du rat, Création : à Paris : Le chariot et en province le Théâtre sur la place, Editeur Rougerie.
- La femme nue, Création : France culture, Editeur Rougerie.
- Passion, Création : Les Grandes Marionnettes de Metz, Editeur : Sud
- Voccero, Création : Lectures au TEP, Editeur Rougerie.
- Passion profane, Créations nombreuses., avec ou sans musique, Editeur Rougerie.
- Le ciel ouvert, Création : France-culture, puis la Comédie de Lorraine, enfin en Allemagne , Editeur Rougerie.
- Requiem sous les étoiles, Editeur : Archipel, revue internationale belge.
- Le bistrot fantôme, Création :primé comme pièce en un acte à Metz. Pas créé sur scène. Editeur : chez l’auteur.
- ô douce nuit, Editeur Rougerie, 1989.

Théâtre pour jeunes comédiens:
- L'horloger de l'aube, Ed Syros jeunesse
- La Noce tomate,2001, Création : Festival du Marais (Paris, 1983), Editeur Magnard.
- Le monstre de Javère, 2001, Ed Magnard.
- Abracadabra 2000, 2001,Création : à Lisbonne, Editeur : Ed Magnard.
- Le petit roi de rien, 2000, (version théatrale) , Ed Magnard.
- Carolus nu , Ed Magnard.
- Les draps de Gringogne , Ed Magnard.

Théâtre pour jeune public:
- Ris donc, paillasse, Création : Les chimères, Editeur : chez l'auteur
- La roue carillon, Création : La Licorne, Editeur : chez l'auteur
- Le petit roi de rien, Création : Multiples en France et en Europe, Editeur : Magnard

***

Poésie pour adultes :
publiée aux éditions Rougerie, chez divers éditeurs, et dans des revues
- La noce solitaire, 1987
- Point d’orgue
- Grenailles
- Les mers intérieures, Sedrap
- Dans la gueule d'ombres, 2004, éd. Editinter, Prix de l'Edition du Val de Seine
- Mémoire du mal, éd. en Forêt / Verlag Im Wald (éditions bilingues allemandes)

Poésie pour enfants:
- Chocolats chaud et autres poèmes sucrés, éd. Milan. Prix Sadeler 2002
- Bois de mer, éd. Cheyne, 2003. un Cd de poèmes avec Martine Caplanne, interprète et compositeur



 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Jacques Lacarrière

Publié le par la freniere

Mémoire fourragère

Fétus d'abord dans la grossesse des vents. Puis les jeux d'une enfance herbagère. Je grandis à l'école des pailles et j'euas le premier Prix de fenaison. Après quoi, je quittai l'été.

Je me souviens de deux ou trois orages sur ma tige. Des envolées de la poussière soulevée par l'Impondérable. De nos fous rires avec l'ivraie.

Je me souviens d'un trèfle à quatre feuilles écartelé dans le printemps. De l'affolement des luzrnes apprenant l'arrivée de l'automne.

Puis vint le temps des engrangeurs.

Je me souviens de l'ennui des silos, des cryptes endormies où veillait l'invisible encens de l'été.

Je me souviens, penché sur moi, du mufle de l'hiver. Je me souviens de la nuit ruminante.

La criée des avoines

Depuis qu'ont crié les avoines, il n'est rien
Demeuré de l'extase des néfliers et sur les fleurs
Seule est restée la détresse des papillons.

Si longtemps je m'étais blotti
Entre les siècles des sainfoins
Pour guetter l'aveu de midi
Et apprendre de sa blessure
Pourquoi les blés se sacrifient.

Mais l'inévitable est venu lorsque les avoines ont crié.
Au plus secret de la moisson, là même où la faux s'arrêta,
J'ai vu sur la joue de l'été perler le sang des crucifères.

Que faire de la Résurrection
Quand les épis n'ont plus de voix
Et que l'aube même est brûlure ?

Brasier stérile des buissons.
Aucun visage ne viendra plus
Sur le Sinaî des sillons.
Ni aucun ange. Le ciel s'est tu
Depuis qu'ont crié les avoines.

Assolements

Touffes de langage ponctuation d'abeilles:
Le pringtemps grammairien conjugue les corolles.
Herbes et verbes s'épellent aux phonèmes du vent.
Sur le cahier du ciel, des virgules d'oiseaux.

Jachères jaunies, les années. Demain les mots
Feront halte à la source où puise la mémoire
Où perle le poème aux margelles du jour.
Les sillons ? Dans l'hier déjà, éreintés de semailles.
Les labours ? Pour un épi de sens, un ossuaire de pierrailles.

Jachères jaunies, le présent. Et voici
L'automne guettant dans le transept des saisons
Voici l'alouette grisollant à la cime des fenaisons.
Les maisons ? Emmurées de mémoire et lézardées d'oubli.
Les amours ? Herbier d'instants paille des heures
                           Mais souviens-toi que je demeure

Écrivain, poète, traducteur (du grec) et avant tout grand voyageur (1925-2005)

Né à Limogne en 1925, il a passé toute sa jeunesse à Orléans, avant de venir passer une licence de lettres classiques à la Sorbonne, à Paris. Parallèlement, il suivait des cours de grec moderne et d'hindi à l'École des langues orientales.

Son premier voyage en Grèce date de 1947, quand faisant partie d'une troupe théâtrale d'étudiants de la Sorbonne, il est venu jouer à Épidaure. Mais c'est en juillet 1950 qu'il est pour la première fois parti seul en stop. Voyageant la plupart du temps à pied, il est vu comme l'un des précurseurs de la mode de la randonnée, ou des premiers « routards ».

Helléniste passionné, il séjourne en Grèce de 1952 à 1966 et découvre la culture grecque moderne. C'est la publication de L'été grec dans la collection Terre humaine en 1976 qui le fera connaître comme écrivain. Mais déjà en 1973, il avait fait paraître Chemin faisant racontant une traversée de la France, un ouvrage qui a été réédité près d'une vingtaine de fois.

Jacques Lacarrière a écrit de nombreux livres sur la Grèce antique et moderne, mais il s'est aussi intéressé à la Turquie, à la Syrie, à l'Égypte, à l'Inde… ainsi qu'à la partie de la France où il a vécu, le Val de Loire, la Bourgogne… Il partage désormais son temps entre Paris, ses voyages, et le petit village de Sacy, dans l'Yonne, où il s'est installé dans la maison familiale.

Il a publié plusieurs traductions du grec ancien, notamment : Pausanias, Promenades dans la Grèce antique (Hachette, 1978), En cheminant avec Hérodote (Hachette, 1998), Orphée, Hymnes et discours sacrés (Imprimerie nationale, 1995), Sophocle, 'dipe roi, 'dipe à Colone, Antigone (Le Felin, 1994). Mais il a aussi contribué à faire connaître en France, en les traduisant, un grand nombre de poètes et prosateurs grecs contemporains parmi lesquels Vassilikos, Taktsis, Séféris, Elytis, Ritsos, Frangias, Prévélakis… Agnostique déclaré, il a séjourné longuement au Mont Athos et écrit plusieurs livres de spiritualité.

Jacques Lacarrière est mort en septembre 2005 des suites d'une opération banale du genou, lui qui a tant marché tout au long de sa vie. Il était marié à la comédienne d'origine égyptienne Sylvia Lipa. Dans ses dernières volontés l'écrivain a souhaité être incinéré, et que ses cendres soient dispersées en Grèce.

« Traducteur de Sophocle aussi bien que de Georges Seferis, aussi au fait de la démocratie athénienne que des combats contemporains, Jacques Lacarrière met sa connaissance du grec ancien et moderne au service des écrivains en exil (le romancier Vassili Vassilikos, l'auteur de Z) ou emprisonnés, comme le poète Yannis Ritsos. On ne compte plus le nombre de textes qu'il a fait découvrir aux lecteurs français : un jour les vers savants du surréaliste Desmos, un autre les populaires rebetika qu'on chante dans les tavernes (la Grèce de l'ombre, Christian Pirot 1999). » (extrait d'un article de Claire Devarrieux, Libération, 19 septembre 2005)

« Pour tous, Lacarrière était l’homme de la Grèce, celui qui, tout jeune, au lendemain de la guerre, s’était installé, seul, sur une île face à Patmos, où saint Jean avait composé l’Apocalypse, chez des pêcheurs et des paysans qui n’avaient jamais vu un étranger. Pour quoi faire ? Pour fuir ? Pour écrire ? Pour méditer sur la fin des temps ? Sur l’origine du monde ? À ceux qui lui posaient la question, il répondait, invariablement : "Pour être là". Ce qui ne l’empêcha pas de méditer et d’écrire, des poèmes d’abord, puis une quarantaine d’ouvrages, récits, essais, poèmes, romans, biographies, traductions, jusqu’au Dictionnaire amoureux de la Grèce qui résume bien la posture de cet homme singulier. » (extrait d'un article d'Alain Nicolas, l'Humanité, 20 septembre 2005)

Parmi ses publications

Dictionnaire amoureux de la Grèce (Plon, 2001)

Un jardin pour mémoire (Nil, 1999)

La poussière du monde (Seuil, 1998) : roman

Ce bel et nouvel aujourd'hui (Ramsay, 1998) : lectures pour le temps présent

Grèce vue du ciel (Gallimard, 1996)

Visages athonites (le Temps qu'il fait, 1995)

L'enfance d'Icare (Syrmos, 1995)

Les gnostiques (Albin Michel, 1994)

L'envol d'Icare (Seghers, 1993)

Chemins d'écriture (Plon, 1991)

Alain-Fournier, ses demeures (C. Pirot, 1991)

Sourates (Albin Michel, 1990)

Le Livre des genèses (P. Lebaud, 1990))

Ce bel aujourd'hui (Le Grand Livre du Mois, 1989)

La Cappadoce (Hatier, 1988)

À la tombée du bleu (Fata Morgana, 1987)

En suivant les dieux : le légendaire des hommes (Hachette, 1986)

Lapidaire (Fata Morgana, 1985)

Chant profond de la Grèce (LARC, 1982)

Abécédaire du temps passé (Rouge et or, 1982)

Le pays sous l'écorce (Le Seuil, 1996)

Les Inspirés du bord des routes (Le Seuil, 1978)

Gens du Morvan (Chêne, 1978)

L'Aurige : poème (Fata Morgana, 1977)

L'été grec (Plon, 1976)

Chemin faisant (Fayard, 1973) : mille kilomètres à pied à travers la France,

Les Mille et une portes (Balland, 1973) : conte

La Cendre et les étoiles (Balland, 1970)

Promenades à Moscou et à Léningrad (Balland, 1969 )

Promenades dans la Grèce antique (Balland, 1967)

La Grèce des dieux et des hommes (Union latine d'éditions, 1965)

Les Hommes ivres de Dieu (Arthaud, 1961)

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Louis Scutenaire

Publié le par la freniere

Docteur en Droit à l'Université Libre de Bruxelles (1924), il s'inscrit au Barreau et plaide au pénal (1931-1944). Il défend les délinquants. Après la guerre, il entre comme fonctionnaire au Ministère de l'Intérieur où il reste jusqu'à l'âge de la retraite, réussisant à ne pas perdre sa vie à la gagner. En fait Scutenaire ne s'intéresse foncièrement qu'à l'écriture, surtout depuis 1926, année où il découvre le surréalisme et surtout Paul Nougé.

Collaborateur à la revue surréalisre, il publie son premier recueil de poésies en 1927. Il rencontre Magritte, Marcel Lecomte et Irène Hamoir... la poétesse qui devient sa femme et qu'il célèbre à de nombreuses reprises dans son œuvre. Esprit insoumis, révolutionnaire, violent, destructeur de tabous, toujours en révolte contre la société vache, il trouve dans le groupe surréaliste de Bruxelles le lieu d'expression de ses pulsions. Un de ses moyens d'action est l'écriture automatique.

Membre de l'Association culturelle révolutionnaire (1933), collaborateur à Documents 34, il conduit poétiquement des entreprises anti-littéraires, en usant du collage et du plagiat.

En mai 40, Scutenaire fuit en compagnie de sa femme, de Magritte et d'Ubac dans le sud de la France, à Carcassonne, où ils retrouvent quelques grands artistes et intellectuels eux aussi en fuite. Scutenaire rédige alors une sorte de journal de bord, rassemblant des historiettes, des maximes ou des déclarations de sympathie pour la bande à Bonnot et le communisme : Gallimard publiera le premier volume de Mes inscriptions (1945). Quatre autres volumes sortiront trente ans plus tard.

Déçu du communisme dont il attendait beaucoup (1947), il l'abandonne totalement et n'épargne pas Staline.

Déçu du surréalisme, dont il regrette le côté commercial et le fait qu'il soit devenu une école, il s'en écarte quelque peu : s'il est un mouvement qui fait penser à l'industrie sucrière, c'est bien le surréalisme : peu de suc, beaucoup de pulpe. Collaborateur de la revue Les Temps Mêlés que dirige le pataphysicien André Blavier, il écrit aussi pour Rhétorique, Lèvres Nues et Vocatif.

Outre ses Inscriptions, Louis Scutenaire n'écrit pratiquement plus que pour ces revues. Son œuvre passe même inaperçue lorsque, en 1962, Fréderic Dard prend sa défense et le réhabilite. Le Grand Prix spécial de l'Humour noir viendra couronner en 1985 l'entreprise anti-littéraire de cet anarchiste de la langue.

Le cœur du Golem
Le Golem est un méchant
Il s'avance pesamment
Durant ses vacances au bord de la mer
Avec l'espoir désespéré que tout ira pour le mieux
Partagé entre la répugnance et la curiosité
Son œil écarte les enfants joueurs
Son cœur saute dans la bourriche
Quand il sera puissant à Paris
Il entend qu'on l'invite chez le pauvre
Comme dans la salle d'attente d'une gare
Dont le feu s'est éteint et la lampe
Il est près de minuit et l'on n'entend rien
À part le son grave de l'herbage qui rompt le silence
L'huile grésillante des rosées
Le Golem veut Ghislaine la jeune propriétaire
Plus que le cerf n'a souhaité la biche
Livide Ghislaine dont tant l'enchantent
Les pâles couleurs et la jambe forte
Elle est toujours vêtue de frais
Elle a son portrait sur sa porte
Il y a quelque chose d'attirant chez les filles
Leur beauté
Si le Golem est marqué du signe de l'infini dit-il
À la jointure des deux premières phalanges
Au majeur de la main droite
C'est qu'il s'est brûlé avec la cafetière
À l'aurore en passant le café
Et non pas dans le meilleur d'elle-même
Avec la tenancière d'un débit
Les portes s'enclenchent machinalement
Pour s'ouvrir ou se fermer sur le soir ou le matin
Dans une musique de tambours
À Balleroy derrière les feuillus
Dans le bassin lorrain vers Leursang
Les trains ne passent plus depuis hier
Tout le monde attend
La nuit est un oiseau dans le mur noir
C'est le Romantisme
On a dit à la Princesse
Non pas qu'elle a de jolie fesses
Ni qu'il faut écouter la messe
Mais qu'elle est marquée du signe de l'infini
Qu'elle est marquée et lui aussi
Le Golem
Ce vieil homme qui fait pitié

• J'écris pour des raisons qui poussent les autres à dévaliser un bureau de poste, abattre le gendarme ou son maître, détruire un ordre social. Parce que me gêne quelque chose : un dégoût ou un désir.

• C'est étonnant combien les honnêtes gens ont une connaissance parfaite de la saloperie.

• L'avenir n'existe qu'au présent.

• Il y a des gens dont je pense tant de mal qu'il est inutile que j'en dise.

• Chaque fois qu'il y a un type qui meurt, ce n'est jamais le même.

• N'oublions pas que nos maîtres ont des âmes d'esclave.

• Ce sont des hommes publics : ils sont sortis de l'ombre pour entrer dans la boue.

• L'homme a passé du règne de l'absurde au règne de l'absurdité.

• Je n'ai pas d'autre but que la libération totale de tout ce qui vit.
Et rien n'est qui ne vit pas.

• La vie sera bonne quand le travail sera pour tout le monde un luxe.

• Vous dormez pour un patron.

• Crier Vive la vie c'est, enchaîné dans une maison qui brûle, crier Vive la crème glacée ! Crie tout de même : on ne sait jamais ce qui peut arriver.

• Il est malaisé de rester fidèle à des amis qui ne demeurent pas fidèles à eux-mêmes.

• Le jugement implique aussi la condamnation du juge.

• Quand j'étais tout jeune, les accidents de travail étaient si fréquents dans mon pays que les gens, au passage d'un mort suivi du train de ses funérailles, ne demandaient pas : Qui est-ce ? mais, avec leur noire ironie : Quel trou ? ce qui voulait dire : Dans quelle carrière a-t-il été tué ? Comme si toutes ces morts n'eussent point suffi, aux grèves les gendarmes venaient tirer sur les ouvriers. Je me souviens d'une manifestation que j'avais suivie sur les épaules de Mémé Diablot. Les gendarmes tirèrent et, nous jetant sur le sol, nous avançâmes à plat ventre pendant bien trois cents mètres. À côté de moi, un grand type en velours à côtes, Victor Pintat, hurlait dans son enthousiasme émeutier et dansait en rampant.

• J'admets tout hors ce qui tend à me tenir dans une condition servile.

• Qui fit rager ses voisins enchanta leurs enfants.

• Il est regrettable pour l'éducation de la jeunesse que les souvenirs sur la guerre soient toujours écrits par des gens que la guerre n'a pas tués.

• Les chefs sont des salauds puissants ; les sujets, des salauds en puissance.

• Prolétaires de tous les pays, je n'ai pas de conseil à vous donner.

• Gendarme en colère pue plus encore que d'ordinaire.

• Donnez votre surplus au pauvre pour que le riche puisse le lui prendre et guérissez les lépreux pour qu'ils retournent à l'usine.

• Amoureux du facile, je préfère les sensibles - qui ont des lumières au bout des doigts - aux penseurs - qui ont une lampe dans la tête - parce que la clarté perce mal les os du crâne.

• Louis : Neuf fois sur dix j'ai raison.
Lorrie : Le malheur est qu'il y a souvent des dix.

• La plus ancienne profession du monde est hélas celle de prêtre.

• Il ne faut pas désirer les biens du riche, il faut l'en dégoûter.

• J'ai trop d'ambition pour en avoir.

• Agrandir et améliorer les cages est le contraire de les abolir.

• Se suicider ! Mais on passe la vie à le faire !

• Un grand travailleur est un pauvre diable qui s'ennuie.

• On obtient beaucoup plus d'un nanti en lui donnant des coups de poing qu'en lui tendant la paume.

• L'existence des chrétiens prouve la non-existence de Dieu.

• Le chômage est déplaisant parce qu'il n'est pas tout à fait généralisé.

• Après avoir œuvré dans la nonchalance, je me suis converti dans l'oisiveté.

• Il fut un temps où les esclaves ne pleuraient la mort de leur maître que par crainte d'un autre.

• La seule épopée qui me touche est celle de la bande à Bonnot.

• Équilibriste de génie sur flammes de chandelles.

• Je hais le travail au point de ne pouvoir l'exiger d'autres.

• Organiser une expédition pour explorer le banal.

• Ne manquez pas de m'annoncer les décès, s'il y en a ; les nouvelles font toujours plaisir.

• Je viens m'ennuyer avec vous pour dissiper mon ennui.

• Tout est hypothèse. Même cette idée.

• Chapardage et héritage sont les deux mamelles de la richesse.

Morceaux choisis extraits de Mes Inscriptions (1943-1944), Allia, 1982, 276p. - Mes Inscriptions (1945-1963), Allia, 1984, 298p. - Louis Scutenaire par Raoul Vaneigem, Seghers, 1991, 186p.

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Réjean Ducharme

Publié le par la freniere

Le grand disparaisseur

« Je ne suis né qu'une fois. Cela s'est fait à Saint-Félix-de-Valois en 1941, dans la province de Québec. La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. Je veux mourir verticalement, la tête en bas et les pieds en haut ».
Ainsi parle un écrivain considérable Réjean Ducharme qui demande souvent : À quelle heure on meurt?
On ne lui ré pond pas même si on sait. Qui le connaît vraiment ? Sa vie nous est inconnue.
Il efface soigneusement ses traces comme un loup inquiet pour sa meute de mots. Il daigne seulement laisser quelques balises de livres comme probables preuves de son existence parmi nous, et encore il se tait depuis 1999. Des textes de chansons pour son ami Robert Charlebois, des pièces de théâtre, des scénarios de films, des sculptures et des peintures faites avec les déchets du monde, sous le nom de Roch Plante, et des romans voici ses traces. Et surtout des romans houleux car la houle des phrases viennent briser nos rochers du quotidien sans relâche, jusqu’à ce que le quotidien cède sous l’ironie et le déluge des mots. Plus secret que la neige au printemps, il s’est perdu dans la foule anonyme des villes ou dans l’étrangeté des champs. Seules deux photos de lui nous sont connus, l’une en collégien, l’autre en trappeur, depuis plus rien.
À nous de suivre ses cairns, ses tumulus de vie, tout est dans ses livres, rien dans sa vie privée. Il noircit les pages de son humour noir et tonique, il invente un nouveau langage, une nouvelle parlure. Il crache la vie alors qu’il est mort aux tumultes du monde.
Des mots, des torrents de mots, des laves incendiaires de mots, des avalées de mots, Réjean Ducharme est comme glace en débâcle et il ne nous parle que de la débâcle des jours.
Tous ces mots ont dû être prisonnier de l’hiver des humains et alors ils se libèrent à faire fondre la terre. Lui est mystère, lui est légende.
Troncs d’arbres dérivants, hommes à la rivière, passent ses phrases. Et lui se fait le portageur de tous les billots de l’humanité. Avec leur vie sur son épaule, leur boue contre lui et leur déboire mal tenue en laisse qu’il fait s’échapper dans nos quiétudes. Sa langue unique revivifie la langue-mère française, en lui injectant son parler, son argot, ses jurons, ses images. Tout déborde et tout nous inonde dans ses fleuves sauvages que certains appellent encore des romans. Il est un grand prestidigitateur, un jongleur de mots entre les tours du langage. Il est un inventeur de mots et un voleur de feu. Il recycle tout notre langage depuis le premier matin. Des mots et des mots, il en aura "verser dans les petits trous du téléphone pour avoir l'impression qu'il fonctionne », le téléphone, je ne sais, mais la vie fonctionne mieux en le lisant lui.
Écrivain fantôme, loin des repères sociaux, il envoie de plus en plus rarement un manuscrit qui lui vaut des grands prix littéraires (Grand Prix national des lettres de France pour l'ensemble de son œuvre en 1999 !), lui l’ours blanc inconsolé des banquises endormis en nos cœurs.
L’homme des neiges, c’est lui, et nul n’a la preuve de son existence terrestre.
Ceux qui prétendent l’avoir vu sont dans une grande menterie, ceux qui savent gardent le secret.
Coule le temps, tombe la neige, remontent les saumons, rien n’arrache Réjean Ducharme à sa tanière. Tout ce qui isole délivre. et lui est libre. Plus caché que Salinger, on ne sait s’il est mort ou vivant. Si ses romans n’étaient pas brûlants au bout de nos doigts, on penserait supercherie. Il n’est pas dans notre histoire, il est dans la légende. Il a déjà dépassé le dernier des pièges à loup, les lacets des derniers des hommes. Il va seul là-bas, un air de rock aux lèvres qui gercent.
La coupante lumière de l’absence le rend aveuglant à nos yeux.Sur la glace un reflet, sous les néons un éclair, cela doit être son ombre blanche qui passe.
Il a une écriture en fusion, à la Emile Ajar double de Romain Gary, mais lui est le double de son double. Truculent, halluciné du verbe, totalement imprévisible et déjanté il n’écrit pas, il inonde. Il est totalement délirant et sauvage. Le délire des assoiffés de tendresse. Il a tendu une corde et il dans e dans ses rimes intérieures. Bien sûr le québécois parfois nous manque pour suivre tous les rapides, mais on entrevoit les cascades. On ne saisit pas toute la moisson de calembours, les détournements de mots, les jeux de mots, mais on comprend que la nécessité du fond a créé cette forme. Son écriture est folle, mais « Folie n'est pas déraison, mais foudroyante lucidité ». Son écriture est tordue et de sa torsion sort la vraie vie. La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête dit-il, et elle vient renaître dans nos têtes. Son écriture est une cosmogonie, mais ce monde inventé est hélas le nôtre même si nous ne pouvons le comprendre.
Un jour, tous ses personnages fort en gueule, et haut en couleur, se dresseront sur le perron de ses livres et crieront : l’auteur, on veut l’auteur !
Il n’entendra même pas et tournera les talons, comme toujours. Il ne sait que disparaître toujours plus profond au profond du trou de sa solitude.
Le soleil des autres ne doit pas le voir, lui nous observe.Tous les petits boulots, il les aura faits aussi il sait de quoi il parle en parlant de la société et ce n’est pas fiction littéraire s’il met en scène des héros qui veulent refaire le monde.
« Qui laisse une trace laisse une palie » (René Char), tel semble être sa devise. Là où il est, il nous tient encore en joue avec le fusil de ses mots.
Surtout ne pas aller vers lui, ne pas le brusquer, ni le débusquer, ne pas l’appâter avec les morceaux de viande de la gloire, le laisser vivre sa vie de loup. . "Quelqu'un qui m'aborde, c'est quelqu'un qui veut quelque chose, qui a quelque chose à échanger contre quelque chose qui est pour lui d'une plus grande valeur, qui a une idée derrière la tête. Je les vois venir avec leurs gros sabots. Ils ont quelque chose à vendre. Merci! Je n'ai besoin de rien. Repassez !" (L'avalée des avalées). Ecrivain sans visage et sans corps, il s’incarne dans la dérision et la poésie. N'aidez pas la vie à se moquer de vous et lui aura fait de sa vie une grande moquerie pleine de sève et de vie. Il aura été un cri puissant hurlant, parfois haine et révolte et finissant dans un rire désespéré. Ce cri plus que le Saint-Laurent aura remonté la terre entière. Il aura eu la « peau de ses eaux ». Il recueille tous les débris du monde, et lui-même met le monde en débris. « Comme ces espèces d'anges qui sourient dans la rue à l'antipathique inconnu que l'on est tous quelquefois, ou qui parlent pareil aux fous parce qu'ils sont sûrs que les mots sont porteurs de chaleur ». Lire Ducharme est une descente de fleuve en crue, mais quelle aventure ! C'est « prendre un vol d e nuit ». Si vous ne devez lire qu’un livre, lisez L'Avalée des avalées.
Il y a du tragique, du merveilleux, de la tristesse, de la tendresse en grappes, de l’humour à couper au couteau, mais surtout il y a l’enfance vivante.
"En grandissant, un enfant s'use", Réjean Ducharme ne se sera pas usé, et il aura gardé vivace rage, douleur et lucidité enfantine et « l'adulterie », ne l’aura pas eu.
Fables fabuleuses ses romans sont simplement une immense soif d’amour absolu.

Gil Pressnitzer (sur Esprits nomades)

Œuvres publiées


L'Avalée des avalés, roman, Paris, Gallimard, 1966 *
Le nez qui voque, roman, Paris, Gallimard, 1967 *
L'Océantume, roman, Paris, Gallimard, 1968 *
La Fille de Christophe Colomb, roman, Paris, Gallimard, 1969
L'Hiver de force, roman, Paris, Gallimard, 1973 *
Les Enfantômes, roman, Paris, Gallimard, 1976
Ines Pérée et Inat Tendu, théâtre, Montréal, Leméac/Parti pris, 1976
HA ha!..., théâtre, Paris, Gallimard, 1982
Dévadé, roman, Paris, Gallimard, 1990 *
Va Savoir, roman, Paris, Gallimard, 1994 *
Gros mots, roman, Paris, Gallimard, 1999
* Ces titres sont disponibles en collection de poche chez Folio
Œuvres non publiées
Le Cid maghané, théâtre, 1968
Le marquis qui perdit, théâtre, 1970
Morceaux du grand Montréal,1995.Scénarios de films
Les Bons débarras, réalisé par Francis Mankiewicz, 1980
Les Beaux souvenirs, réalisé par Francis Mankiewicz, 1981

 

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Marcel Moreau

Publié le par la freniere


Egobiographie tordue


 

Marcel Moreau est né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique.

"Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. il a des boursouflements de moricaud rossé (...). La mine est là comme la partie honteuse de la nuit (...)On ne peut vivre aussi longtemps de fouilles et de houille sans se retrouver à l'heure de la remontée finale, le teint terreux, la peau ridée, l'oeil funèbre (...); Le Borinage m'attirait par ses entrailles. Je rodais près des carreaux de mines, je donnais des rendez-vous d'algarade et de flirt au haut des crassiers".

"Un jour j'écrivis au directeur d'un charbonnage mon désir de descendre. Ma lettre resta sans réponse. Mais peut-être est-ce alors que les souterrains que je ne pouvais visiter commencèrent à s'insinuer en moi. En les recréant mentalement, mon imagination s'étançonnait d'eux. Cette psychologie des galeries qui est la mienne n'a pas pu ne pas prendre un peu de son ombre et quelques unes de ses veines à ce monde interdit"

"Wasmes et Cuesmes sont des villages borains. Cela s'écrit comme une fin de quinte, comme un halètement rauque de raucheur. D'autres finissent en U : Flénu, Hornu. ceux-là sonnent drus et obtus. Puis il y a le gnon de Quaregnon, pan de l'oignon. Aussi la série des IE : Eugies, Herchies, Frameries, la Bouverie qui mettent un peu de vie  dans la toponymie. Enfin, il y a le tout petit Hainin, comme une haine de nain. Moi, je suis né à Boussu, toute boue sue"

"Mon père était couvreur. Je louchais du subconscient : un œil dans la mine, l'autre sur lui. Le gouffre et les hauteurs simultanément épiés, créateurs d'un unique émoi. De mon père, j'admirais le glissement sur les tuiles, en évadé, en rocambole, , mais aussi parfois, la pâle, la lente reptation. C'était un couturier des toits. Il ne pratiquait certes que l'alpinisme des humbles, néanmoins, il connaissait le royaume du vent (...) Acrobate pur de public, funambule méconnu, mon père fût-il mon premier héros ? Je le crois (...°J'étais à son chevet lorsqu'il nous quitta en 1948. Il avait cinquante et un ans, moi quinze. Il s'appelait Nazaire".

"Soutien de veuve, je dus abandonner mes études. Sans cela, je les eusse quand même compromises tant il est vrai que je n'avais à l'école qu'une vague  intelligence des mots, non la volonté de réussir. J'étais un élève affreusement moyen."

"Dans ma famille régnait une sorte de puritanisme sans Dieu. Lorsque je rentrais à la maison, toute trace de la vie des sens avait disparu, balayée désodorisée. J'avais l'impression d'être réellement né dans un chou. Je me prenais  pour un anormal, avec mon sexe en émoi, ma pensée esseulée s'inventant le nu et l'abus dans la nuit lourde".

"La mort de mon père met fin à mon inconscience. Tout ce qui l'a précédé  a été l'enfance des sens. Tout ce qui la suivra sera l'enfance du verbe"

 


 

Extraits



"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus a en écrire que la mort ou le silence?
Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le monde.
L'exploration des ténèbres, c'est lui.
L'extraction de la lumière, c'est lui.
La reconnaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui.
Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui.
Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."

Insensément ton corps, Cadex (1996)

"Kamalalam était enfin sans racines nationales, tant alors le pays où il est né lui apparaissait artificiel, lourdaud, trop exigu pour son appareil respiratoire et son besoin d'espace; et même sans racines régionales, puisqu'il considérait "son Borinage comme quelque chose qui se mourait, qui perdait une à une ses traditions, la volonté d'affirmer sa différence, qui se laissait détruire par le fallacieux credo de l'unité nationale"
Kamalalam, L'Age d'homme (1982), pages 62-63.

"Vautré sur l'ardoise, progressant vers la flèche, mon père semblait à la merci du ciel, d'une taloche du diable. Il gravitait autour d'une verge immense rêvant d'enfiler les nuées. "
Egobiographie tordue - Quintes (1964)

 


 

 

Bibliographie


Quintes, Buchet-Chastel (1963)
Bannière de bave, Gallimard (1966)
La Terre infestée d'hommes, Buchet-Chastel (1966)
Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel (1967)
Écrits du fonds de l'amour, Buchet-Chastel (1968)
Julie ou la dissolution, Christian Bourgois (1971); réd.Jacques Antoine (Bruxelles) Les Eperonniers (1984)
La Pensée mongole, Christian Bourgois (1972); Ether vague (1991)
L'Ivre livre, Christian Bourgois (1973)
Le Bord de mort, Christian Bourgois (1974)
Les Arts viscéraux, Christian Bourgois (1975);Ether vague (1994)
Sacre de la femme, Christian Bourgois (1977); éd. revues et corrigée, Ether vague (1991)
Discours contre les entraves, Christian Bourgois (1979)
A dos de Dieu ou l'ordure lyrique, Luneau Ascot (1980)
Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot (1980)
Moreaumachie, Buchet-Chastel (1982)
Cahiers caniculaires: écrits au fond de l'écrit, Lettres vives (1982)
Kamalalam, L'Age d'homme (1982)
Saulitude, (Photos Christian Calméjane) Accent (1982)
Incandescence, Labor (1984) + Egobiographie tordue
Monstre, Luneau Ascot (1986)
Issue sans issue, Ether vague (1986) ,(1996)
Le Grouilloucouillou, en collaboration Roland Topor, Atelier Clot, Bramsen et Georges (1987)
Treize portraits, en collaboration avec Antonio Saura, Atelier Clot, Bramsen, et Georges (1987)
Amours à en mourir
, Lettres Vives (1988)
Opéra gouffre
, La Pierre d'Alun (1988)
Mille voix rauques
, Buchet-Chastel (1989)
Neung, conscience fiction, L'Ether Vague (1990)
L'Oeuvre Gravé
, Didier Devillez (1992)
Chants de la tombée des jours, Cadex (1992)
Le charme et l'épouvante, La Différence (1992)
Noces de mort, Lettres Vives (1993)
Tombeau pour les enténébrés, L'Ether Vague  (1993)
Bal dans la tête, La Différence (1995)
Insensément ton corps, Cadex (1996)
La compagnie des femmes, Lettre Vives (1996)
Les arts viscéraux
, L'Ether Vague (1996)
Intensément ton corps, Cadex (1997)

 

Sa voix: http://www.dmnet.be/voix/main/fr/pgatfr/autfr14.html

Hommage à Michel Camus

http://membres.lycos.fr/mirra/bioMCamus.html

Il y a des silences comme ça, plus inouïs que d’autres. On ne se fait pas à leur éternité. Je ne sais comment m’y prendre avec le silence de Michel. Je le voudrais chaque jour recommençant à dire, en nous qui l’avons aimé. Il y avait de son vivant un silence selon Michel, un fort secret de dire, unique, inimitable, tendu à l’extrême, et qui n’avait pas son pareil pour parler à mes fracas.

Mes fracas ne l’écoutaient pas toujours, je le regrette, ils avaient tellement à faire avec la surdité de ma nuit. L’ami me comprenait. Par sept fois, par ses sept livres, il donna sa confiance à mes orgues charnelles. (Claire, je pense à toi, aussi, évidemment).

Non, je ne sais comment m’y prendre avec ce dernier souffle. Ne l’ai pas recueilli, n’avais pas l’oreille à ça. Il était de trop, n’étant pas poétique, le seuil à ne pas l’être, au bout de la longue succession des chants. L’ami a beaucoup chanté. Il a chanté l’amour, l’absolu, la lumière, le jouir, les ténèbres, l’absence de Dieu, le sacre de l’Absence et celui du Désir. Il a tout chanté et jusqu’à la Mort même, la Mort à la fin surtout, sauf qu’en son dernier souffle, il y eut cet arrêt sur non-dit, non-chanté, quelque chose ou quelque rien, mais vraiment, comment savoir quel nom porte, ou à quel mot correspond semblable interruption de tout ?

J’ai vu Michel s’en aller de consomption. Il nous quittait discrètement, sans se plaindre, malgré les ravages. Lents, ces ravages, donc d’autant plus inexorables. Mais il avait l’adieu économe, de ceux qui répondent « ça va » à la stupide question. Pudeur ou résistance, ou les deux, il nous empêchait parfois d’y croire, à son mal. C’est peut-être encore un art, fier et démodé, un « art d’honneur », que de cacher aux proches ce qu’on connaît, dans sa propre chair, du sens perdu de vivre.

J’y ai cru, j’ai bien dû croire à la perdition, alors qu’un certain jour de décembre je me trouvais chez lui pour la sortie d’Orgambide.

Il était là. De moins en moins ici et là, voix et corps décimés. Il rassemblait ce qu’il pouvait de ses esprits, auteur de son Esprit, à demeure, lui, comme une basse continue.

Et pourtant, ce jour-là, quelle chaude présence que la sienne, malgré les vacillations… Quel effort pour ne pas nous manquer, pour qu’on ne manque de rien. Sa générosité… Il me souvient de son regard, grand attentif, attentionné s’il en fut, et transperçant. Trans, préfixe cher au Poète. Trans de transcendance, de transquoditienneté, et j’en passe de ces mots qui semblaient vouloir nous rappeler à tout prix son obsession première : se traverser, se rendre traversable, au besoin par la lance recourbée de l’insatiété du fou. Se porter, sans cesse, au- delà de soi si l’on veut toucher, ne serait-ce que toucher, au sens inatteignable. Sa part de violence… Belle, belle…

Qu’on ne s’y trompe point, ce que j’écris de lui n’est pas triste. La tristesse est crématoire. Elle était au crématorium. Trop de cendre nuit à la mémoire du feu. Aujourd’hui, j’écris que Michel a brûlé, et que visiblement brûlant il le reste, le restera. Il n’y a pas d’urne qui puisse contenir cela qui le consuma. Je ne serai plus triste, désormais, sachant relire en moi les lettres vives de cette incandescence. Et c’est comme un sourire, ou comme une mélodie, qui me vient, soudain, pour ne pas oublier, pour n’oublier jamais cet homme, ni son goût du silence, ni le suivi de ses voix.

Marcel Moreau

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M.F. Lavaur

Publié le par la freniere

 

Depuis 1962, la revue Traces est animée et fabriquée par Michel François Lavaur dans sa "fourbithèque" . Traces, c'est d'abord un style : rien d'une revue sur papier glacé, une facture artisanale, faussement désordonnée (les poèmes présentés sont réunis par un subtil jeu d'écho), illustrée de nombreux graphismes souvent dus à MFL, envoyée dans des enveloppes recyclées transformées en pièces de "mail art" par MFL. La même rigueur informelle préside au choix des poèmes présentés : auteurs connus, "reconnus" et parfaitement inconnus (Traces aurait publié un millier d'auteurs) voisinent. Les textes sont, comme dans toutes les revues, inégaux, mais souvent intéressants cependant. Ils sont divers certes, mais ne relèvent ni de l'avant-gardisme le plus abscons ni d'un quelconque néoclassicisme. Des "pagexpo" permettent d'annoncer publications de recueils et expositions. Des chroniques et des critiques complètent l'ensemble.

Traces : le n=° 30F pour la France, 33F pour les autres pays ; abonnement 80 F en France (90 étranger)

LAVAUR à TRACES: Masque et Miroir : 20 f ; Petite Geste pour un homme nu : 20 F; Argos : 60 f ; Je de mots : 20 F; Aubiat : 30 F ; Quand l'isabelle encense : 20 F ; Argos VIII : 60F ...

Traces, Sanguèze, 44330 Le PALLET, France

 

J'ai peint le gibier mort: pastel, huile, aquarelle, pour conserver un peu le faisan, le garenne.

C'étaient l'art et l'étude, le paisible plaisir de la nature morte, plus innocent que celui de la chasse. Moins trophée que témoin.

Mais mon chien raide, immense et lourd au fond du coffre, mort d'un arrêt cardiaque, dans la chaleur torride, pendant le trajet vers la terre ancestrale, le retour anonyme et chaque fois unique au paradis des siestes sous l'auvent de la caravane et des balades au grand air, de puys en combes, quand le maître a le temps de batifoler et vagabonder avec son loup domestique. Mon grand berger, mon vieux copain, déjà charogne.

L'enterrer le soir même, au fond du jardin de mon défunt père, dans la nuit tourmentée d'éclairs et de pluie forte.

En mains, pelle ou pioche, je faisais le poème que je n'écrirai pas sur cette inhumation sans rite ni cérémonie, tandis que j'ahanais comme un forcené sur un sol armé de pierres sous le fer, bardé, cuirassé par ta sécheresse, soudain bloc de refus que ta furie des eaux n'attendrissait qu'à peine.

Trois mois durant, après cette âpre veillée de fossoyeur, je n'ai pas rédigé une strophe, aligné trois mots, autres que professionnels.

Cependant, quand je peaufine une marquetterie de phrases, des milliers d'humains agonisent en vain, des millions d'animaux se tordent de douleur muette ou crient leur détresse, vers ma plume artisane.

Cependant, à l'instant, un père prend son enfant mort.
Cependant, cependant, c'était mon ami chien.

ULYSSE

Il était là depuis toujours,

doux et patient, tendre et fidèle.
Il veillait déjà sur la chambre
bien des nuits avant la naissance
de l'enfant dont il fut le double.

Venu du pays des peluches
avec cet air de koala
qui descendrait d'un autre monde
il semblait fait pour l'amitié.
Il écoutait sans interrompre,
comprenait tout, n'oubliait rien.
Il savait garder un secret
et consoler mieux que personne.

Maintenant encore il demeure
le porte-chance de l'adulte
qui vogue au large en solitaire.
ballé‚ au fond de la couchette
il fait le tour de la planète
comme un discret mousse de poche
et n'a jamais le mal de mer.

NOUNOURS

Michel François Lavaur

 

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Yehuda Amichai

Publié le par la freniere

Quatre poèmes sur la guerre et sur la paix (1982)

 

 


À
Dans un petit jardin, pas loin de ma maison, il y a une table de marbre avec le nom des soldats morts gravés dessus, écrits clairement et dans l’ordre, l’un après l’autre, comme une liste de locataires à l’entrée d’un immeuble, large et vide

 

 

B
Je pense à cet homme roux, qui est tombé ici, et à sa femme à la voix de husky.
Je pense à la femme à la voix de husky et à l’homme qui mourut il y a des années.
Et je pense comment cette femme à la voix de husky est devenue maintenant une femme calme.
La véritable monstruosité c’est ceux qui sont morts à la guerre
Contre cela il n’y a pas de protestation possible.

 

 

C
Une fois une bombe a explosé près d’une boucherie :
La viande abattue fut encore une fois abattue et encore une fois
Mais cela ne blessera plus personne et il n’y a presque plus de sang.

 

 

D
Je suis un fanatique de la paix : un meurtrier noir aux yeux bleus massacre des cheveux bouclés
Des cheveux droits dévastés détruisent des peaux noires découpent bien ma chair un autre parcellise mon sang. Seuls ceux sans couleur, seul le transparent sont bons : ils me laissent dormir sans terreur la nuit et je regarde au travers d’eux pour voir le ciel.

 

 

Jérusalem

 

 

Sur un toit de la Vieille Ville
une lessive dans l'ultime lumière du jour :
le drap blanc d'une ennemie
la serviette avec laquelle mon ennemi
essuie la sueur de son front.

 

 

Dans le ciel de la Vieille Ville
un cerf-volant.
Et au bout du fil,
un enfant
que je ne peux voir
à cause du mur.

 

 

Nous avons hissé beaucoup de drapeaux,
ils ont hissé beaucoup de drapeaux.
Pour nous faire croire qu'ils sont heureux.
Pour leur faire croire que nous sommes heureux.

 

 

Traduit par Michel Eckhard Elial (recueil frôler la grâce 2000)

 

 

 

 

 

 

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Gérald Neveu

Publié le par la freniere

  

J’écrirai du Nord comme du Sud j’écrirai des lettres pleines de promesses et de vengeances une pluie de lettres qui s’abattra écaillant les joues les fronts de leurs coins durs de leurs arêtes dures 

   J’écrirai d’assis de debout en dormant en fuyant les crocodiles et les rochers féroces 

   Je soulèverai des tonnes de déserts pour me cacher pour écrire des lettres des tonnes et des tonnes de vent de silence 

   Personne ne verra grimacer mon visage personne ne saura que j’ai faim 

   On dira me voyant au restaurant ou devant une pile d’oiseaux mécaniques on dira c’est un copain ou bien je lui ai prêté ma brosse à dents ou bien on ne dira rien Mais j’écrirai des lettres de l’Est et de l’Ouest et du Sud-Ouest ou du Nord-Nord-Est Et ceux-là reculeront qui auront cru passer à travers mon corps Et les lettres seront de grandes images transparentes pleines de serpents et de maisons à plusieurs étages 

   Et ceux-là qui ouvraient de grandes bouches pour rire pâliront et souffriront Ils ne sauront pas encore ce que c’est que la faim — non bien sûr —  mais ils diront Peut-être a-t-il faim Alors on répétera dans les cercles de famille Peut-être a-t-il faim On dira A-t-il faim en se serrant un peu davantage au coin du feu ON DIRA on dira Il faudrait peut-être crier pour l’effrayer ou mettre des jattes de lait devant la porte pour l’apaiser Mais celui qui le premier aura vu mon visage oh alors celui-là dira des choses incompréhensibles Il sera bête il aura envie de s’asseoir au soleil et de baver 

   Trop tard Les lettres tomberont des étagères des huiliers par la chasse du tout-à-l’égout Des lévriers de papier tireront de grandes langues rouges qui saliront l’air qui empliront les vêtements qui brûleront fébrilement les derniers scrupules les derniers aboiements de l’or 

   Je serai alors environ au centre de la  

                             ROSE DES VENTS

   

Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause
Et vous souriez de pitié
Du fond de la grimace universelle.

Bibliographie
Les sept commandements, 1960

Livres posthumes :
Gérald Neveu, par Jean Malrieu, collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1974
Une Solitude essentielle, Guy Chambelland, 1972
Poèmes 1945-1960, Auch, L'Arrière-Pays, 1992
Fournaise obscure, PJ Oswald, 1967

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Comment peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre; cette idée nous semble étrange; la fraîcheur de l'air et le scintillement de l'eau ne nous appartiennent pas. Comment pouvez-vous nous les acheter ? Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple, chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque brume dans les bois sombres, chaque clairière ou chaque insecte bourdonnant est sanctifié dans la mémoire et l'expérience de mon peuple; la sève qui court à travers les arbres charrie les souvenirs de l'homme rouge. Nous faisons partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ceux-là sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs de la prairie, la chaleur du corps du cheval sauvage et l'homme, tout cela appartient à une même famille. L'eau étincelante qui court dans les torrents et les rivières, n'est pas que de l'eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu'elle est sacrée et que chaque reflet dans l'eau limpide des lacs parle des évènements et des traditions qui ont marqués la vie de mon peuple. Le murmure de l'eau, c'est la voix du père de mon père. Les rivières sont nos sœurs, elles étanchent notre soif, elles portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, il faudra vous en souvenir; et il faudra apprendre a vos enfants que les rivières sont nos sœurs  et les vôtres, et désormais vous devrez donner aux rivières la tendresse qu'on accorde à toutes sœurs. Dans les villes de l'Homme Blanc il n'y a pas de coin tranquille, nulle part on ne peut y écouter bruire les feuillages du printemps ou le froissement d'ailes des insectes, mais peut-être est-ce pour cela que je suis un sauvage et ne comprend pas. Le fracas me semble insulter mes oreilles, et qu'y a –t-il dans la vie d'un homme, s'il ne peut écouter le cri solitaire d'un engoulevent ou les discussions des grenouilles autour d'un étang, la nuit ? Je suis un Homme Rouge et je ne comprend pas; l'indien préfère le bruit subtil du vent qui ride la surface d'un étang  et l'odeur du vent, purifié par la pluie de midi ou parfumé par le pin pignon. L'air, l'air est précieux à l'Homme Rouge, parce qu'il sait que toute chose partage le même souffle; la bête, l'arbre et l'homme. Ils partagent tous le même souffle.

 

 Chef Seattle

tribu des indiens Dwamish

Publié dans Paroles indiennes

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Le premier mot

Publié le par la freniere

On se souvient rarement du premier mot. Peut-être du premier crayon et du premier cahier. Je me souviens encore des chansons de ma mère lorsque j'étais fœtus. C'est l'appel du dehors que je n'entendais pas. On se souvient rarement du premier cri et du premier silence. Je me souviens encore des pas d'un hanneton sur une brindille morte, des yeux d'un écureuil, du chant d'un nénuphar. J'ai oublié depuis mon premier billet de banque, les règles de morale, les grilles d'analyse et les conseils de Freud. J'ai dessiné des larmes aux moustaches d'un chat, un sourire à la nuit, des grimaces aux horloges. Le nez collé aux vitres, j'étais l'idiot de la classe. Mon rêve crissait plus fort que la craie du tableau. Dessinant sur le bois un bateau de pirates, j'appareillais pour vrai. Dans son ventre tout chaud, je décrivais déjà les gestes de ma mère.

Dans les passages à vide les souvenirs parfois peuvent servir de pont. Tous les baisers donnés fécondent ceux qu'on donne et ceux qu'on veut donner. La même salive unit le langage des hommes. On a tous en jachère un même jardin secret que l'on croit seul connaître. Les yeux dans le désert recréent leur propre mer.

Humilité, humour, tendresse, dérision, amour et solitude nous servent de balises et nous font exister. Une multitude de points forment une image unique où chacun met ses rides, ses sourires et ses yeux. C'est en nous que l'espace fait surgir sa faune, sa floraison, son sens. La fable et la réalité s'interpellent en chacun.

Lorsque j'ai vu la mer pour la première fois, c'est une marée d'encre qui souleva ma voix. J'ai pris pour un oiseau un galet de ruisseau, un arbre pour ami. J'ai gardé pour la route des vagues dans mes pas. Je suis frère d'un loup et parcours avec lui une forêt cousine. La tendresse s'éprend de l'ombre et la neige ravaude l'écorce des érables. Dans l'alphabet des branches les mésanges raturent le bruit des bûcherons. Il y a une éclaircie au milieu des sapins où les chevreuils viennent boire. Sur les terres vides du cœur il pousse des framboises et l'espérance s'accroche au pelage des bêtes. C'est un peu le passage qui mène vers l'été.

Dans le tintement des clefs, ce n'est jamais la porte que l'on entend s'ouvrir. Ce n'est jamais la vie qu'on enseigne à l'école, la tendresse qu'on imprime à la une. Même ce qui ne bouge pas veut parfois s'arrêter. L'homme est le seul à penser qu'il avance. Mais que faire d'autre ? Quand on recule, la mort aussi recule. La main nue d'un enfant qui étire ses doigts reste encore le premier geste vers la liberté. Le baiser entrouvre les lèvres du bonheur. On voit mieux ce qui nous manque que ce qu'on a en trop. L'air parfois se brise contre le mur. On ne retrouve au fond du verre que des éclats de soif.

Chaque mot est un coin du monde. Je voyage beaucoup. Tous les lieux sont bons pour écrire, sauf peut-être la table de travail. Être souvent perdu, c'est retrouver la route, le passage, la voix. La vie écrite à la sauvette dans la maigre lumière d'un taudis de passage explose quelque fois en mille symphonies. Le plaisir existe en dépit des éteignoirs, des aléas, des souffrances et des gérants de banque. Chaque matin la lumière met une nouvelle robe et les arbres à musique s'accordent avec le vent.

(...)

Publié dans Le premier mot

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