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Salah Stétié

Publié le par la freniere

Salah Stétié occupe une place considérable dans la poésie contemporaine de langue française.
Cet écrivain franco-libanais, né à Beyrouth en 1929, est l'une de ces voix nécessaires où beaucoup écoutent l'interrogation insistante du sens de leur présence au monde. C'est cette interrogation toujours accrochée à la nature du plus simple vécu qui fait la singularité de la poésie de Stétié, son lyrisme étrangement déployé qui couvre tout à la fois les émotions et les questionnements, les esquisses de réponse et les reprises, les " allusions instigatrices " et les hautes retenues.

Le poète se double d'un homme de réflexion et de méditation et beaucoup de ces livres - aux éditions Gallimard, José Corti, Fata Morgana entre autres - posent, nourris de cette double culture d'Europe et d'Islam qui est la sienne, un certain nombre de problèmes d'une actualité aiguë, liés à la langue, au passage de grands " témoins ", aux évolutions et aux contractions culturelles.

On a souvent caractérisé cet écrivain d'un terme qui dit l'essentiel : un passeur. Et c'est parce qu'elle est l'œuvre d'un " passeur vertical et horizontal " que cette œuvre est aujourd'hui traduite dans une quinzaine de langues.

Les tueurs d’arc-en-ciel

L'homme est fait de la matière de l'arc-en-ciel,
C'est façon de dire qu'il est de couleur:
Le jaune, le bleu touareg, le noir, le rouge d'Amérique,
Le blanc, car le blanc aussi est une couleur,
Il est d'autres couleurs que je ne connais pas, qui sont à l'intérieur, dans les cœurs et les âmes,
Couleurs qui parfois paraissent, transparaissent
Dans les yeux des femmes et des hommes, dans l'iris de l'œil de l'enfant,
Iris bleu, iris violet, iris marron, iris vert,
Bel iris noir, et tous ceux-là, tous ces iris,
Tournés, comme les fleurs du même nom, en beau bouquet,
En grand jardin d'iris vers le soleil visible,
Vers la transparence de l'air, vers le feu de l'orage, vers l'invisible aussi,
Que seul l'homme voit, même s'il ne le voit qu'avec un troisième œil, œil voyant,
Tout cela, mes amis, fait de nous l'humanité,
L'humaine humanité et ses mélanges,
Tissage et métissage est l'humanité humaine:
Celle qui vit, qui rêve, qui crée, qui s'interroge,
Humanité admirablement cosmopolite
Admirablement unie par ses racines de vérité, quand elle est vraie, quand elles sont vraies,
Hommes et femmes et enfants, ô vous mes enfants d'Iraq,
Pleurant de vos yeux d'enfants du pétrole!

Poème publié dans le cadre de l’initiative
Poètes contre la guerre.

Fabrique du bleu

Parfaitement est le nom de l’imparfait
Brillant dans la complication des liserons
Debout, ce jardin de herses – pierres
Suspendues dans le froid léger le vent très haut
Singeant l’arbre et le feu de l’arbre, c’est très bleu
La conscience, bleu du bleu, l’apport des pierres
A la lune et à cela qui lui est nombre
Façonnant de tresses nouées les fleuves

Ce qu’ils disent : c’est la terre ici, ses respirs,
Son thorax, ses os iliaques se défaisant,
Dans ce pays qui paisiblement brûle
Sur des couples d’autorité, laurés, phalliques,
Endormis dos à dos sous l’arbre et ses monnaies
(Détachées, souriantes)
Homme et femme est donc ce doux monstre en ses beaux membres
Debout dans la poussière
Puis couché, recouché,
Entre pur et impur
Se refaisant

 

 

Fiançailles de la fraîcheur, Imprimerie Nationale, 2003.

bibliographie
La nymphe des rats, Hors commerce, 1964
Les porteurs de feu, Gallimard, 1972, Prix de l'amitié franco-arabe
La mort abeille, L'Herne, 1972
L'eau froide gardée, Gallimard, 1973
Fragments : Poème, Gallimard, 1973
André Pieyre de Mandiargues, Seghers, 1978
Obscure lampe de cela, édition Jacques Brémond, 1979 ; réédition en 1994.
La unième nuit, Stock, 1980 ; nouvelle version parue en Belgique aux éditions Talus d'Approche, 1995
Ur en poésie, Stock, 1980
Inversion de l'arbre et du silence, Gallimard, 1980, Prix Max Jacob 1981
L'Être poupée suivi de Colombe Aquiline, Gallimard, 1983
Nuage avec des voix, Fata Morgana, 1984
Firdaws, essai sur les jardins et les contre-jardins de l'Islam, Le Calligraphe / Philippe Picquier, 1984
Archer aveugle, Fata Morgana, 1985
Lecture d'une femme, Fata Morgana, 1987 ; réédition en 1996
Incises, éditions d'art Marc Pessin, 1989 (tirage limité)
Le voyage d'Alep, Les Cahiers de l'Égaré, 1991
Les sept Dormants au péril de la poésie, éditions Leuvense Schrijversaktie, Louvain, 1991
L'autre côté brûlé du très pur, Gallimard, 1992
L'épée des larmes, Éditions du Noroît / L'arbre à paroles, 1992
Visage en trois, Le Taillis Pré, 1992
Lumière sur lumière ou l'Islam créateur, Les Cahiers de l'Égaré, 1992
Rimbaud, le huitième dormant, Fata Morgana, 1993
L'interdit, José Corti, 1993
Le Nibbio, José Corti, 1993
Liban pluriel, éditions Naufal-Europe, 1994
Réfraction du désert et du désir, Babel, 1994
La nuit du cœur flambant, éditions des Moires, 1994
La terre avec l'oubli, éditions des Moires, 1994
Instrumentation des nuages, éditions A Travers, 1994
Éclats, quatorze haïku, éditions A Travers, 1994 (tirage limité)
Un suspens de cristal, Fata Morgana, 1995
L'ouvraison, José Corti, 1995
Seize paroles voilées, exemplaires de tête comportant des peintures originales de Jean-Gilles Badaire, Fata Morgana, 1995
Miroir rayé, éditions A Travers, 1995
Habiter Vermeer, exemplaires de tête comportant une aquarelle originale de Mireille Brunet-Jailly, l'Étoile des Limites, 1995
Dormition de la neige, éditions deVallongues, 1996
Ville, éditions A Travers, 1996
Fièvre et guérison de l'icône, (Il s'agit du poème qui donne son titre au recueil publié en 1998 aux éditions de l'Imprimerie Nationale) ; éditions Collodion, 1996
Dormition de la neige, éditions de Vallongues, 1996 (tirage limité)
Signes et singes, exemplaires de tête comportant une eau-forte originale de Pierre Alechinsky, Fata Morgana, 1996
La parole et la preuve, entretiens sur la poésie, M.E.E.T., 1996
L'enfant de cendre, Fata Morgana, 1996 (tirage limité)
Le Calame, Fata Morgana, 1997
Hermès défenestré, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1997 - Il s'agit de l'essai qui donne son titre au recueil d'essais publié par la suite chez José Corti (tirage limité)
Hermès défenestré, José Corti, 1997
La Tisane du Sphinx, Fata Morgana, 1997
La Nuit d'Abou'l Quassim, exemplaires de tête comportant une gravure originale de Pierre Alechinsky, éditions Tschann, 1997
Fièvre et guérison de l'icône, avec un frontispice et un portrait de l'auteur par Pierre Alechinsky, édition de l'Imprimerie nationale collection " La Salamandre "/éditions de l'UNESCO "collection d'Oeuvres représentatives", 1998
Fenêtre d'aveugle (à propos des papiers froissés de Kijno), exemplaires de tête comportant un papier froissé original de Kijno, Rougerie, 1998
L'Oreille du mur, carnet d'aphorismes, avec une eau-forte originale de Pierre Alechinsky, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1998
Raisons et déraisons de la poésie, conférence à l'Institut de langue et littérature française de l'Université de Bari, éditions Schena-Didier Érudition, 1998
Le Vin mystique, précédé de la traduction de "Al Khamriya" d'Omar Ibn al-Farîdh, Fata Morgana, 1998
Chemins toutes ces traces, Lyrics Editions, Vancouver, Canada, 1998(tirage limité).
Se noyer en eau sèche, avec sept eaux-fortes originales et, pour l'édition de tête, un collage rehaussé de couleur par Richard Texier, suite d'aphorismes, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1998 (tirage limité).
Les doigts, Maeght éditeur, 1999
Mallarmé sauf azur, Fata Morgana, 1999
Le p(a)in et le poème, éditions de la Limace Bleue , 1999.
Ne parlant qu'à la pierre, éditions A Travers, 1999
La terre avec l'oubli, Musée Condé, 2000
Mahomet, éditions Pygmalion, 2000 ; repris en 2001 par Albin Michel (Mahomet) dans la collection "Spiritualités"
Mes Villes, éditions de la Limace Bleue , 2001
Si respirer, Fata Morgana, 2001 (tirage limité)
Fourmilière détraquée, La Pierre d'alun, 2001
Le Français, l'autre langue, Imprimerie Nationale, 2001
Méditation sur la mort d'une figue, A travers, 2001
La Bergère et le Pharaon, Le Mot et le Reste, 2001 (tirage limité)
Ce qu'on sait, éditions de la Balance , 2001 (tirage limité)
Dehors, éditions de la Balance , 2001 (tirage limité)
L'arbre langue, éd. Akié Arichi, 2001 (tirage limité)
L'Insaisi, éditions de la Balance , 2002 (tirage limité)
Hugo ? Oui, Hugo !, Imprimerie Nationale, 2002
Cinq dictées de la mélancolie, Maeght, 2002
Pluie sur la Palestine , Al Manar, 2002
Le Voyage d'Alep, édition complétée, Fata Morgana, 2002
Le Vin Mystique et autres lieux spirituels, Albin Michel, 2002
Fiançailles de la fraîcheur, Imprimerie Nationale, 2003
Visage en Trois, Le Taillis Pré, 2003
Carnets du méditant, Albin Michel, 2003
Si respirer, Fata Morgana, 2004
Brise et attestation du réel, Fata Morgana, 2004
Bois des cerfs, Fata Morgana, 2004
Rimbaud d’Aden
, Fata Morgana, 2004
Fils de parole – un poète d’Islam en Occident, Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Albin Michel, 2004

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Paix (Québec)

Publié le par la freniere

Quand nous aurons bien tué l'Irak,
Quand nous aurons pilonné hommes, femmes et enfants
Ensemble pour en faire une pâte homogène
De posthumanité,
Quand nous aurons cassé les os, bouilli le sang
Et violé tout ce qui fuit,
Mis la mouche de l'État hors d'état de nuire
À coups de pavés de l'ours dans le désert
Et prouvé notre bon droit par la victoire,
Quand nous aurons tout fini,
Écrasé, défoncé mille fois l'ennemi
Autour de son pétrole,

Il y aura comme une grâce dans l'air,
Une paix sans cri, sans murmure,
Un champ de poitrines tranquilles
Et sur toute cette mort
Nous construirons notre avenir.
Ce sera le temps de l'âme après
Les disgracieux soubresauts
Et nous attesterons en pleurant
Ta puissance, ô Seigneur !

André Brochu

Publié dans Poésie du monde

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Achète été indien

 

(Constamment l’administration cherche à racheter les terres indiennes au mépris des traités signés au XIX siècle)

Voix de l’ordinateur

Vingt-six millions, quatre cent cinquante mille, cent quatre-vingt-neufs dollars pour ces pays à l’ouest du Shoshone. Qui dit mieux ?

Voix d’homme

Est-ce un tombeau d’uranium pur qu’ils veulent nous bâtir sous les étoiles du Nevada ?

N’est-ce pas assez d’avoir tué vingt-deux nations indiennes avec leurs forts, leurs saints, leurs dieux ? N’est-ce pas assez d’étouffer nos langues, notre honneur, nos rêves ?

Leur marée de sang n’a laissé ici que ces villes perdues avec leurs baves d’argent et leurs secrets rayés.

Voix de femme

Soyez maudites pour votre avidité Ashdown et Jungo, Aura et Adélaide, Arabia et Unionville, Olinghouse et Como, Reckland et Candelaria, Reveille et Tybô, Ione et Templute, Sprucemont et Bullion !

Voix d’homme

Ils avaient pourtant signé à Ruby Valley en 1863. Mais leur désir creuse notre détresse tandis que leurs torches s’enfoncent plus avant dans les mines.

Déloyaux et vils ils ont détruit nos pins hérissés, les plus vieux arbres du monde, ils ont fait de nous un peuple de spectres et de fous, hallucinés par l’alcool, intoxiqués par leurs légendes.

Désintégrés, nous résisterons par la tendresse des fleurs du désert, par nos mesquites, par nos lacs de sel, par notre désolation.

Voix de femme

Soyez maudites Edgemont et Delano, Alpha et Victoria, Cornucopia et Osceola, Belleville et Delamar, maudites de solitude, villes possédées de nuit, prostituées endormies dans les draps de l’aube.

Voix d’homme

Acharnés depuis leurs tours de verre de New York et de Los Angeles, ils convoitent sous leurs masques et à leur mesure ce pays qui boit nos larmes comme il but jadis le sang de notre peuple.

Ils prêchent sans fatigue leur liberté, leur ordre, leur évangile de l’énergie.

Préparez-vous des rentrées supplémentaires pour vos Noëls, rois mages d’Atlanta et de San Francisco qui avez soudainement l’argent si facile.

Nous descendrons des monts, le cœur dévasté, dans le tonnerre de la colère, car nous étions un peuple voici cent cinquante ans, ô sainte Carbide, patronne des colonisateurs !

Voix de femme

Maudites soient vos villes, Johnnie et Carrara, Bullfrog et Rhyolite, Goldyke et Hannapah, Rawhide et La Panta , Seven Throughs et Gold Acres, Rio Tinto et Tenabo, villes qui gonflent dans les cauchemars, livrées aux créosotiers, aux serpents et aux vents.

Voix d’homme

Nous ne voulons pas, sous nos dents-de-lion en fleurs, de vos fusées MX à trente-trois millions de dollars pièce (prix janvier 1980), ni de vos camps, ni de vos châteaux vert-de-gris, ni de vos chevaux de frise et de vos barbelés. Celui qui porte l’argent porte la guerre. Nous refusons l’aumône de 26.450.189 dollars, calculés au prix de l’acre en 1872 – car la terre Shoshone n’est pas à vendre, césars de l’uranium, pharaons du charbon. Que l’âme de notre peuple vous soit à jamais inaccessible ! Que nos pistes conduisent vos villes dans la Vallée de la Mort , rongeurs d’or de Smoky Valley et de Ruth, affamés d’argent des mines de Tonopah et de Pioche, avaleurs de plomb, de zinc, de quartz, de gypse, connaisseurs d’uranium, gros mangeurs pour tout dire !

Voix de femme

La danse de l’atome continue depuis les bébés-soleils de Nellis !

Voix d’homme

Jamais désir ne fut si cruel et si froid !

Voix de l’ordinateur

S’ils ne mangent pas cet argent – ils n’auront rien – ces idiots – ces pestes !

Voix d’homme

Le bureau des Affaires indiennes est un cheval de Troie.

Voix de femme

Nous sommes à Shoshone depuis dix mille ans !

Voix d’homme

Nous résisterons avec nos frères de Pitt River en Californie, avec les Hopis et les Navajos de l’Arizona, avec les Mohicans d’Akwesame, avec les Iroquois du nord de l’État de New-York, avec les Sioux du Dakota du Sud qui défendent aujourd’hui les Collines Noires, demeures de leurs dieux, nous résisterons avec les Apaches, les Algonkins, les Cheyennes, avec tous les peuples indiens.

Voix de femme

Si pauvres que nous soyons, nous luttons avec les armes du bon droit !

Voix d’homme

Le secret de ces pays est à nous !

Voix de femme

Que l’été indien embrase la liberté !

Voix d’homme

Son feu est le multiple de l’homme.

 

Vincent-Marc Karénine

Publié dans Paroles indiennes

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Le premier mot 6

Publié le par la freniere

Les pas des mots sur la page qu'on prend pour des chiures de mouche, les passagers clandestins qui cherchent une terre d'accueil et finissent en cabane, le passage des oies blanches qui ponctue les saisons mieux qu'un calendrier, les traces d'un passage qu'on laisse sur la route (et oui les miettes et autres récurrences), les passages qu'on souligne dans un livre, le passage des ans qui féconde les rides, le passage du Gulf Stream où les courants sont chauds, celui du Cap Horn où les voiliers démâtent, le passage du vent sur les braises encore chaudes...

Le passage des canyons sur les sandales du vent du temps où les bêtes comprenaient notre langue, le passage des Bédouins, les caravanes inconnues sur les sables nomades, le passage de l'ombre à la lumière, de la sève à la feuille, la graine qui s'éclate jusqu'à la conséquence du fruit...

Les notes de passage qui ne servent à rien et ne sont qu'une chaîne (à proscrire), si loin que porte le regard le passage d'un oiseau qu'efface l'infini, les passions, les peurs, un petit pas de plus, la forme que prennent les voyelles en passant d'une langue à l'autre, les passages à gué, la présence du ciel dans une goutte de pluie, du désespoir à l'espoir les nœuds qui se délient, les pierres qui se délitent, les yeux qui s'ouvrent et les mains d'un bébé découvrant l'horizon, le fleuve d'Héraclite visité par les mots, la vie qui bat jusqu'à la mort et peut-être au-delà...

La moitié du chemin qui rapaille ses pas pour un dernier élan, le passage des trains dans le regard des vaches, les rendez-vous manqués qui s'ouvrent une gare, le passage des poissons dans l'eau bleue d'un regard, les mésanges en hiver, les foins zygomatiques dans le chant des prairies, les mots qui visitent la pierre, la goutte d'eau, la plus petite feuille, le passage des couleurs de la phrase au doigté, celui du rire aux larmes, de la pensée au geste, de la porte au grand air, la très belle épouvante et ses chevals de feu, la course de la biche dans la forêt des mots, la traversée de Brocéliande, des dictionnaires entiers de phrases qui attendent dans une seule goutte d'encre...

Les passages à vide, les épaves sur l'eau, le passage des vagues entre le fond du fleuve et les rives qui fuient, les astres migratoires, cette flamme vaincue par sa propre chaleur, et l'autre qui résiste malgré le vent du nord, je cherche le passage bien plus haut que la vie, celui que l'on franchit avec des petites choses plus grandes que leur tout, l'autre côté de la mort, la petite fêlure sous le revers des mots, la cicatrice ouverte à même le couteau…

La grande marche sans Mao, les escaliers de secours, les barreaux de l'espoir sur l'échelle d'un bas, une seule maille au filet, le passage des doigts sur la peau du tambour, les cordes d'une guitare, les cheveux du printemps, tout se passe toujours autrement que prévu, seuls les passages restent les mêmes qu'on les prenne à l'envers ou dans le sens du temps, pour les grandes questions j'ai des petites réponses et des mots pathétiques pour taire le malheur, le passage du silex à l'âge du plastique, de l'étrange à la norme, on emporte toujours un secret dans sa tombe, où donc vont les choses qu'on ne regarde plus, grimacent-elles dans notre dos, une chaise quittée fait craquer notre absence et l'on croit aux fantômes, l'abîme nous entoure, on ne peut y tomber, les années passent et nous restons à peine plus vivants que dans l'eau matricielle...

Passage en trombe, passage de travers, passage des glaciers, passage des torrents dans les ravins abrupts, traverse d'animaux, transhumance, passage d'écoliers aux rêves en bobèche. Le passage du feu d'une tribu à l'autre a forcé l'animal à prendre la parole. Il faut beaucoup d'espoir pour traverser l'hiver. Le passage des saisons. Le passage des gestes par la porte des mains. Le passage des abeilles dans les jardins secrets. Demande à l'arc-en-ciel ce qu'il attend de toi. Le soleil a fini par se prendre pour l'ombre.

Le passage des Perséides n'éclaire pas le ciel mais l'intérieur des yeux. Le passage des mots de la prose au poème ne change rien au conseil des ministres, à la mode, à la crise des valeurs mais le seul passage d'un amibe a créé l'univers. Des cœurs battent dans les oeufs, des images apparaissent où il n'y avait rien, tant de mots se bousculent sans connaître la langue. Il a suffi de rien pour faire un monde et l'homme voudrait tout pour aimer. Ce sont les mêmes mains qui protègent la tête chez le singe ou chez l'homme mais chez l'homme la pointure des souliers a remplacé le pas, l'épaisseur du porte-feuille la légèreté de l'âme. Le ronflement des machines lui sert de pensée. De temps à autre seulement quelqu'un se lève et pisse dans le vent.

Le monde n'est jamais prêt pour la naissance d'un enfant. Ceux qui arrivent les mains vides ont tout le reste à donner. Oh oui pour les passeurs de mots, les passeurs de rêves ! Il faut passer le mot. Il faut passer le rêve par le trou d'une aiguille.

À l'école de la nuit les étoiles s'allument pour le passage d'Andromède. Ceux qui s'aiment, ceux qui souffrent, ceux qui répondent aux arbres et parlent aux oiseaux sont comme des enfants dans un cocon stellaire.

Le bleu sur la mer est le passage des vagues, le rouge dans les veines celui du cœur, le noir sur la neige celui des pas. Le brun et l'or dans les feuilles est le passage du temps et leurs mouvements celui du vent. Le jaune sur le ciel est le passage des étoiles. La couleur du silence est le passage de l'absence. Toute la vie le désir m'a porté.

L'indéchiffrable sourire des montagnes laisse passer des larmes, ruisseaux, ravins, torrents et quelques oiseaux d'eau qui arrosent la plaine. Même en rêve, on n'a pas encore entrevu toutes les dimensions du possible. Les lignes de la main s'échappent à la recherche du bonheur. On en retrouve des bribes dans les toiles d'araignée, les tricots écossais, les jardins de Lurçat. La seule limite de l'homme, c'est l'homme. Il faut sans cesse ouvrir le passage.

 

 

 

Publié dans Le premier mot

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Les Buttes

(Navajo Tribal Park – Monument Valley)

Profané par de nombreux films – depuis le Stagecoach de John Ford en 1933 – le Désert Rouge a rapporté des centaines de milliers de dollars à l’économie du pays navajo. La publicité a ensuite pris le relais. Monument Valley fut pendant quatorze siècles le siège de la culture Anasazi, avant d’être envahie par les Navajos aux environs de 1700. Durant les guerres de l’Ouest, le général James Carleton tenta de les déporter et de les regrouper dans une réserve au Nouveau-Mexique. Les Navajos firent semblant de se soumettre, mais beaucoup d’entre eux se cachèrent dans leur mystérieux pays. Ce fut le traité de 1868 qui autorisa les exilés à revenir dans cette valéée aux pierres sacrées, Olympe de leurs dieux, dont ils ne peuvent jamais, sous peine de mort, parler à l’étranger. Les buttes dressent leurs masques ocres au-dessus du désert, protégeant les Indiens qui vivent à leur pied de l’élevage, du tissage et de la fabrication de bijoux d’argent. Ces tours devenues le symbole même de l’Ouest américain n’en gardent pas moins leur secret.

(Three Sisters)
L’eau des nuits brûle leurs pensées

(Mesa Peak)
Avec les mots de la fonte du coeur

(Mitchell Mesa)
Nos gonds – le soir – arrêtent les blasphémateurs

(East Mitten)
On creuse le ciel par la douceur

(Mitchell Butte)
C’est un peuple qu’on coud dans les peaux du couchant

(The Hub)
L’harmonie dépend des choses rondes

(Yei Bi Chei)
Ce qui n’est pas dit revient au pouvoir des sources

(Sentinel Mesa)
Nous sommes d’avant vos livres – d’avant vos lèvres

(Rooster Rock)
Notre parole est de pierre – le vent s’y brûle

(Camel Butte)
La vie rouge est une vie chantée

(Spearhead Mesa)
Nommer le cercle – c’est renvoyer aux mères

(Chiasta Butte)
Le soleil ? Une rose plus sauvage

(Totem Pole)
Une eau cachée rend mon silence démesuré

Vincent-Marc Karénine

 

 

 

 

Publié dans Paroles indiennes

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Chasseur de pierres

Publié le par la freniere

 

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 J’ai emprunté les ornières humides et profondes

Au flanc de la montagne d’Aujour

Là où l’air se raréfie

Prés du lac, au Jas des Aigues

J’adore ces moments singuliers

Où je m’échappe à moi-même

Où je décide d’aller à la rencontre de la terre

De me fondre à la glaise, à traquer les pierres

Je me sens en infidélité

L’impression étrange de tromper le monde

Un moment de solitaire intimité et d’indécence

Impartageable

Et pourtant, je ne peux garder secret

Ce que la nature m’a livré…

J’ai assisté comme un adolescent inhibé et médusé

A la première division cellulaire des pierres

Je vous la livre dans sa brutalité clinique…  

 

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 Par la suite c’est comme pour les humains

Ça se multiplie, ça se multiplie

A l’infini ou presque…

Quant à l’intérieur

C’est un mystère

Je ne peux en dire plus

Plus tard peut-être…

 

La prochaine fois

J’espère pouvoir assister à l’acte

Je vous ramènerai alors

Promis,

La scène primitive

Des pierres

Jean-Luc Gastecelle 

 

Publié dans Glanures

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Aimer est un si grand pays mais comment l'habiter ?

Gilbert Langevin

Publié dans Ils ont dit

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Trangression (France)

Publié le par la freniere

J’aime la mer vue du train. Elle est plus grande et plus belle que l’année dernière.

J’éclate avec l’ongle les petites boules lisses et fermes du goémon, si elles s’affaissent sans faire de bruit, je suis bien déçue.

Je hume la forte odeur des sardines séchant au soleil sur des claies, et celle de la colle de poisson dont on se sert pour fabriquer les cordes de chanvre et les voiles.

J’extirpe doucement la fleur mauve des luzernes pour suçoter la base blanche un peu sucrée.

J’attends le premier repas de mon père en vacances pour me gaver de langoustines.

J’ai peur des grosses araignées de mer que mon frère pose sur mon lit juste à la hauteur de mes yeux, quand je me réveille.

Un matin, je pars à la pêche en bateau avec deux vieux pêcheurs et je n’ose pas leur dire que j’ai envie de faire pipi.

Je vais en visite à l’école du village, et je suis bouleversée car les élèves écrivent avec des lettres droites tandis qu’à Paris j’ai appris à écrire en lettres penchées.

Je redoute en fin de journée le moment sur la plage où le contact de mon maillot mouillé et froid m’oblige à quitter mes copains.

Je suis enfouie dans un gros édredon rouge et je répète chaque phrase du « Notre Père » après une vieille bretonne toute ronde et très souriante.

Je ne renonce pas à goûter chaque jour les prunelles violettes dont cependant l’âpreté me paralyse l’intérieur de la bouche à chaque fois.

J’essaie de décoller les berniques sur les rochers, quelquefois j’y arrive et je les goûte, c’est bon mais tous les doigts de ma main droite sont éraflés.

Je ne dois pas franchir la petite place au bout de la rue avec mon vélo rouge, c’est l’ordre des grands,
J’obéis.
Un jour à midi, je suis seule… je roule…je roule…je suis au bout de la rue…
Sans une hésitation je traverse la place irradiée de soleil.
J’éprouve un bonheur total, absolu.
Jamais retrouvé.

Aglaé Vadet


Publié dans Poésie du monde

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

prière attribuée aux indiens des plaines nord-américaines (Chief Yellow Lark, Lakota et tribu OJIBWA)

 

 

 

O, Grand Esprit
Dont j'entends la voix dans le vent,
et dont le souffle donne vie à l'univers entier
écoute-moi

Je suis petit et faible

J'ai besoin de ta force et de ta sagesse

Permets-moi de marcher en beauté et fais que mes yeux
soient toujours émerveillés par le rouge et le violet
des couchers de soleil.

Fais que mes mains respectent les choses que tu as créées
et que mes oreilles soient attentives à ta voix.

Donnes-moi la sagesse pour que je puisse comprendre
ce que tu nous enseignes.

Permets-moi d'apprendre les leçons que tu caches
sous les feuilles et les pierres.

Je demande la force non pas pour dominer mes frères
mais pour combattre mon plus grand ennemi, moi-même.

Fais en sorte que je sois toujours prêt à venir à toi
les mains propres et le regard serein.

Pour que, quand la vie me laissera, comme le soleil
qui baisse à l'horizon,
mon âme puisse venir à toi sans remords.

 

 

 

Publié dans Paroles indiennes

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Né en 1868, le chef Luther Standing Bear passa ses premières années dans les plaines du Nébraska et du Dakota du SUd. A l’âge de onze ans, il fut l’un des premiers à s’inscrire à l’école indienne de Carlisle en Pennsylvanie. Il devint instituteur et partit faire la classe dans la réserve de Rosebud dans le Dakota du sud. Il parle des Lakotas : c’est le nom tribal des bandes de l’ouest, les Tétons, maintenant connus comme les Sioux.

Le témoignage de l’Amérindien, de son affection pour la terre, est universel. Cela est vrai à toutes les époques et dans toutes les régions des Amériques; seuls les mots changent parfois. Il est très attaché à la terre. Luther Standing Bear qui est un chef sioux, fait écho au sentiment de tous ses frères autochtones des Amériques. Il disait au début des années 1900 :

« Le Lakota (Sioux) était rempli de compassion et d’amour pour la nature. Il aimait la terre et toutes les choses de la terre, et son attachement grandissait avec l’âge. Les vieillards étaient – littéralement – épris du sol et ne s’assoyaient ni ne se reposaient à même la terre sans le sentiment de s’approcher des forces maternelles. La terre était douce sous la peau et ils aimaient à ôter leurs mocassins et à marcher pieds nus sur la terre […] Le sol apaisait, fortifiait, lavait et guérissait.

[…] C’est pourquoi les vieux Indiens se tenaient à même le sol plutôt que de rester séparés des forces de la vie.

Ces relations qu’ils entretenaient avec tous les êtres sur la terre, dans le ciel ou au fond des rivières, étaient un des traits de leur existence.

[…] Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le cœur de l’homme éloigné de la nature devint dur; il savait que l’oubli du respect dû à ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l’homme. Aussi maintenait-il les jeunes gens sous la douce influence de la nature.

 
SES PRINCIPALES CITATIONS :

Les vastes plaines ouvertes, les belles collines qui ondulent et les ruisseaux qui serpentent n'étaient pas sauvages à nos yeux. C'est seulement pour l'homme blanc que la nature était sauvage, seulement pour lui que la terre était "infestée" d'animaux sauvages et de peuplades "barbares". Pour nous, la terre était douce, généreuse, et nous vivions comblés des bienfaits du Grand Mystère. Ce n'est que lorsque l'homme poilu de l'Est est arrivé et, dans sa folie brutale, a accumulé les injustices sur nous et les familles que nous aimions, qu'elle nous est devenue "sauvage". Lorsque même les animaux de la forêt commencérent à fuir à son approche, alors commença pour nous "l'Ouest Sauvage".

"Prendre le temps de réfléchir,
telle est la manière courtoise et vraie de commencer
et de poursuivre une conversation."


"Les animaux ont des droits - le droit d'être protégés par l'homme, le droit à la vie et à la multiplication de l'espèce, le droit à la liberté et le droit de n'avoir aucune dette envers l'homme."

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