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Le poète de la tour (France)

Publié le par la freniere

Sans obédience
mais non sans musique
Sans religion
mais non sans mystère
 
Nous qui sommes du soleil
sans être païens
Nous qui sommes du Christ
sans être chrétiens
 
Nous qui sommes la paix
sans être vaincus
Nous portons la beauté
sur les autels de verdure
 
Nous offrons la puissance
aux mouvements du cœur
Nous clamons la raison
au-delà des principes
Nous trouvons l’équilibre
au sommet du délire
 
Et dansant sur l’abîme
au son de solarelles
nous donnons à tout langage
la magie du plaisir
dans les yeux d’un enfant
 
Pierre Boujut
 

Publié dans Poésie du monde

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Avec la soif

Publié le par la freniere


J'écris à la truelle,

Au couteau, à la main,
Avec la rouille, avec la soie,
Avec la faim, avec la soif
Pour fuser dans l'immense
Et refuser l'étroit.
J'écris avec le feu
La cervelle des cerises
Sur la branche d'une phrase,

Le hurlement d'un loup,

La coquille d'un œuf,

Les cédilles du coeur.

J'écris avec mon sang

Et ma peau sur la table,

Sans repère, sans attache

Que la douleur

Ou le bonheur des hommes

Derrière chaque syllabe.


 


 


Publié dans Poésie

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Zéno Bianu

Publié le par la freniere

hotel-beury-bianu-g.jpg

Né à Paris en 1950. Signataire du Manifeste électrique dans les années 1970, Zéno Bianu est l’auteur d’une œuvre multiforme, interrogeant à la fois la poésie, le théâtre et l’Orient, oeuvre que Bernard Noël a pu comparer à une "sueur d'étoiles internes". Ses pièces et adaptations ont été jouées dans la Cour d'Honneur, au Festival d'Avignon, et à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, notamment : "L'Idiot, dernière nuit", avec Denis Lavant. Il a reçu le prix international de poésie francophone Ivan Goll en 2003. Il dirige la collection "Poésie" aux Editions Jean-Michel Place.

“Depuis le Manifeste électrique, Zéno Bianu n'a cessé de mener
une quête solitaire, singulière, à l'écart de tous les tapages.
De l'âpreté, de l'éclat, de l'effraction. Une brièveté entre séisme
et lumière. Les poèmes de Zéno Bianu sont des silex qui coupent,
qui portent des étincelles d'un embrasement de silence.
Avec Bianu le temps se change en cet espace sans fin où dansent,
s'évadent et se recomposent les atomes imprévus qui, par chance,
nécessité et mystère, nous ont un jour constitué, ou rêvé.
En cet espace, c'est la présence même qui impose son mandala,
son harmonie de sable et de cendre, de vertige et de feu : le lieu
enfin reconquis pour un nouvel orphisme.”

André Velter

Les poètes du Grand Jeu , Poésie/Gallimard, 2003.
Un magicien
, Actes Sud-Papiers, 2003.

Dans le feu du bleu, CD, avec Denis Lavant et Jean-Paul Auboux, Éditions Thélème, 2002.
Exercices d’aimantation
, Les Petits Classiques du Grand Pirate, 2002.
Suite pour Albert Ayler
, Les Faunes Éditeurs, 2002.Poèmes à dire, Une anthologie contemporaine francophone, Poésie/Gallimard, 2002.
Le battement du monde, Lettres Vives, 2002 (Prix Yvan Goll).
Haiku
, Anthologie du poème court japonais, avec Corinne Atlan, Poésie/Gallimard, 2002.
Infiniment proche , L’arbalète-Gallimard, 2000.
L’idiot, dernière nuit
, Actes Sud-Papiers, 1999.
Le ciel intérieur, Fata Morgana, 1999.
El Dorado
, Poèmes et chants des Indiens précolombiens, avec Luis Mizón, Seuil, 1999.


Ecouter

 

FAIRE MOURIR LA MORT
 
Au pays d’avant-naître
la brûlure du vide martèle
 
Au pays d’avant-naître
la terre du corps s’éparpille
 
Au pays d’avant-naître
Dieu est un sanglot de rire
 
Au pays d’avant-naître
la peur dénude le rêve
 
Au pays d’avant-naître
le temps traverse la peau
 
Au pays d’avant-naître
le souffle accoste
aux rivages du geste
 
Au pays d’avant-naître
le froid de l’être poudroie
 
Au pays d’avant-naître
le pouls de l’univers oscille
 
Au pays d’avant-naître
l’écho de la transparence
crépite
entre deux éternités
 

Scantate


je ne sais d’où je viens
je ne sais où je vais
j’avance au beau milieu
de la vie de la mort
comme un danseur vide
cherchant le sang des choses
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde
j’avance au beau milieu
de la vie de la mort

je ne sais où j’ai vu
cette pluie d’insomnie
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde
encore un souffle d’or
dans la course au soleil
un grand vent étoilé
qui secoue les vertèbres
je mets ma vie en jeu
je mets ma nuit en feu
réclamant sans répit
ce qui laisse sans voix
un grand vent étoilé
qui secoue les vertèbres

je ne sais d’où je viens
je ne sais où je vais
j’avance au beau milieu
de la vie de la mort
comme un danseur vide
cherchant le sang des choses
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde
j’avance au beau milieu
de la vie de la mort

je ne sais où j’ai vu
cette pluie d’insomnie
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde
encore un souffle d’or
dans la course au soleil
je mets ma vie en jeu
je mets ma nuit en feu
réclamant sans répit
ce qui laisse sans voix
un grand vent étoilé
qui secoue les vertèbres
je le reconnais bien
c’est l’infini parlant
 
La Chambre des vertiges (fragment)

Tu n’es plus vieille
oui
par toi je sens le sol
tu n’es plus muette
dans ta bouche
chaque mot est un geste

tu n’es plus muette
tu caresses tu griffes tu frappes le sol
chaque mot est un rythme
je sens ton souffle
je sens ta lumière
l’air la clarté l’espace
tout l’espace
je le sens

tu respires
tu n’as plus peur
tes poumons sont une forêt
tu peux tourner en moi
ceci est ton corps
ceci est ton souffle
tu respires

écoute
dis-moi ta course secrète
tu n’es plus vieille
le sol est doux
le sol est tendre
tu marches
tu chutes et tu chuchotes
tu campes tout ton corps

tu cours en plein jour vers moi
je te laisse vivre en moi
je te laisse
éclore en moi
par le vertige
par le vertige

écoute
tu arrêtes le monde
avec tes pieds
avec ta voix
je veux communier
dans ton absence
je t’accueille
étincelante
je te promets l’infini

je voudrais t’asperger de mes mots
comme de gouttes d’eau
prises au silence
dérober ta sueur
aux lèvres de la nuit
je voudrais que tu germes

tu n’as plus peur
tu t’apprêtes
tu ouvres doucement ta blessure
ton cœur emplit le ciel
tout le ciel
tu me gardes
au-dedans de tes yeux

© Zéno Bianu

Publié dans Les marcheurs de rêve

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La douleur des plantes

Publié le par la freniere

La plupart des sanglots ne viennent pas de nous. Ils surgissent du dehors, de la douleur des plantes, de l’angoisse des épines, de la dureté des hommes. On est rarement dignes de la vie qu’on habite, de la beauté des fleurs, du rire des enfants. Je cherche l’inconnu qui soutient le connu. Mes premiers mots étaient des pierres, des cailloux, des brindilles. Plus tard, j’ai découvert la neige, l’eau de source et le feu. J’ai parlé aux oiseaux et aux laveurs de sable. J’ai connu la poussière et le rugueux des choses, le cul des vaches et l’ellébore, la souffrance et le pain, l’envolée du tilleul et la vermine sous l’écorce. J’ai croisé la sauge avec le romarin, le fer avec le bois, l’humilité de l’herbe avec l’orgueil des pas, les pieds de l’eau sur les trottoirs avec les mains du vent. J’ai confondu l’espoir avec la prière, le jappement des chiens avec un os muet, les racines qui rêvent avec les yeux des arbres.

J’ai appris peu à peu la sémantique des étoiles, les sémaphores des saisons, la grammaire des simples. Je ne cherche plus le poil des statues mais le cristal de l’homme. J’ai quitté la cage des idées. Maintenant je sais. Des petits pas dans les pages du jour, un matou, un marteau, une miche de pain, une musique dans les os, une silhouette fugitive, c’est cela l’écriture. Elle ressemble à la vie. La vérité a la couleur du sang. Mes carnets sont là, pleins de mots en désordre. Mes souvenirs se mêlent au passage des oies. J’ai déplié mes yeux sur la table de bois. Un mince rai de lumière vient éclairer ma nuit. Je dois cette lumière à mon désœuvrement, aux pas perdus loin des sentiers battus, aux livres défendus. J’ai appris peu à peu à déchiffrer les signes, les lignes sur la pierre, le filon d’or des mots dans une mine de crayon, les traces de lèvres sur les tasses, les cicatrices de l’âme, les sources sous la neige, le miel dans l’abeille, la bonté sous la croûte.

J’ai quitté très jeune la cage de la maison, le piège des bureaux, les barreaux de l’usine. J’en ai gardé les jouets, le papier, les outils. J’en ai jeté les heures, les horreurs, les horaires, le salaire. J’ai quitté la ruche pour butiner le ciel. C’est une façon de voir, d’agrandir le jardin, de remuer l’azur dans la terre des gestes. On me trouve penché sur le pas d’un oiseau, un grain de sable, une voyelle. Ma maison sur le dos, je suis la trace des tortues. Je suis un colporteur. Chaque matin, je pars avec ma besace sur le chemin des mots. Pourquoi parler d’argent ? Ne vient-on par sur terre pour aimer ? L’essentiel est tout petit. On le remarque à peine. Je sens sur mon passage le regard des choses. Les fleurs ne jugent pas. Elles sont et leur sourire est infini. Les nuages ont le visage qu’on leur donne. Dans le fou rire des feuilles, c’est notre enfance qu’on entend. Si je gagne ma vie avec trois fois rien, c’est pour ne pas la perdre, c’est pour renaître chaque jour.

On n’écrit jamais seul. Des milliers de mains poussent le crayon, même la queue des vaches et celle des hippocampes, tous les enfants que la terre a portés. Nous écrivions déjà avant tout alphabet, comme l’eau qui s’écarte entre les pierres, comme un soleil naissant qui glisse sous la porte. Certains mots n’entrent pas dans la cage d’un livre. La plupart des hommes ont perdu leur chemin. Leur vie marche à côté d’eux sans qu’ils la voient. Elle laisse pourtant des signes sur les arbres, des pas sur le sol. Elle laisse même des mots à l’oreille des sourds, des images aux aveugles. Toutes les routes du monde se croisent dans un pas.

Le réel qu’on nous offre n’est pas celui qu’on rêve. Le vrai monde n’attend pas dans une banque et ne fait pas la file pour prendre l’autobus. On ne le voit jamais à la télévision. Il creuse dans son âme avec une bêche d’amour. Il écope le malheur pour demeurer à flot. Il bine avec son cœur une étendue plus vaste qu’une carte routière. Il est un papillon qui perce son cocon, un œuf qui éclot, une source qui boit dans les mains de la terre. Il trouve sa lumière dans les vies minuscules, les insectes, les germes et les boutons de fleurs. Il est dans le pollen que l’on remarque à peine.

Dodelinant du cœur, sachant les mêmes choses, le poète est largement plus bête que l’idiot de village. Il s’échine à écrire au lieu de siffloter. Les signes sur la pierre indiquent trop de routes. Je ne sais laquelle prendre. Je m’assois dans ma tête à guetter le héron. Je cherche dans mes pieds la chaleur du sable. Je trouve dans mes mains des gestes inconnus. J’ai soif pour les plantes qui attendent la pluie mais je n’ai que des mots pour crever les nuages. J’ai brûlé tous les as. J’écris pour les deux de pique et la sagesse de l’arbre. J’écris avec le manque et la beauté qu’on tue. J’écris pour la mer qui a mal, la bonté qu’on ignore, l’espérance qu’on troque pour un billet de loterie, les femmes qu’on traque, les hommes qu’on détraque, le petit cœur qui bat sous le froc des mésanges.

Le corps invisible du vent traverse la parole. Les mots me donnent à boire. Je leur donne à manger. J’enlève à la folie son habit de travail, ses lunettes au hasard. Des chevaux d’encre noire galopent sur la page. Le grand ciel nous parle. Les montagnes nous parlent. Les rivières nous parlent. Les étoiles nous parlent. L’eau et l’air veulent vivre. Il faut les écouter. Tout arbre est un totem. J’apprends à vivre nu comme le cri des bêtes.

Publié dans Prose

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

" Le livre est sans doute le phénomène le plus fascinant de toute l'histoire humaine. Sous une forme maniable, il accompagne tous les moments, tous les mouvements de l'"humain voyage", comme disait ce maître des mutations, cet amoureux des livres que fut Montaigne. Depuis la ville de Biblos, en Phénicie, depuis Erekh, la "Cité du livre", en Chaldée, que d'accumulations de savoirs et de saveurs... Tant qu'il y aura des livres, il y aura un espace pour la liberté et la disponibilité de l'esprit. "

Éloge du Livre.
Kenneth White

Publié dans Ils ont dit

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Ce que j’aime dans la poésie à quoi tendent tous mes textes, c’est le jeu des mots entre eux, ce mystère qui le désoriente et les illimite. Ce que la poésie cherche à savoir, c’est cette éternité d’avant les mots, ce temps horizontal, plane, cette manière qu’avaient autrefois les choses, le monde, d’être là, de toute éternité, dans un temps stable, jamais contrarié. L’écrivain, le poète forcément, c’est celui qui ne sait rien et qui va pourtant vers le tout de ce rien, là où les mots vont le conduire, par leur pente, par leur façon de s’en aller. C’est très difficile à expliquer. Mais l’on sait ces choses-là, nocturnes, ces alliances secrètes, qui nous échappent.

Marguerite Duras

Publié dans Ils ont dit

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Kaleidoscope

Publié le par la freniere

Le sommeil n’existe plus pour moi, ni la veille d’ailleurs. Je vis dans l’entre-deux. J’ai arraché depuis longtemps les aiguilles de l’horloge. J’ai la tête pleine de mots comme un kaléidoscope. Les phrases se défont et forment d’autres phrases. J’ai beau mettre des parenthèses, rien ne tient. Rien n’éclaire le soleil. Le feu et l’air s’étreignent pour survivre.

Certains mots se suicident avant de voir la page. On reste dans le vide, la bouche grande ouverte. On dépose sa tête où l’on peut, sur la table ou le ciel, sur la branche d’un arbre ou le bras d’une chaise. Je ne sais plus chanter l’antiphonaire des oiseaux, le silence des pierres, le murmure des sources. Je reste sur la rive à surveiller les vagues, à compter les étoiles, à mordre dans le vent.

Je ne trace aucune route. J’ai les jambes à tâtons sur le bord des fossés, des yeux de bric et de broc dans un livre d’images. Je cherche trois fois rien, une moitié de sourire, une poignée de main, le salut d’un oiseau, le bruit d’un pas sur le gravier, une touche d’herbe grasse. Qui s’intéresse encore au sort des cailloux, à l’herbe des déserts, au secret des lisières ? Une force fragile retient l’homme à sa vie. C’est elle que je poursuis parmi les maigres feux, les outils et les mots. Les moindres anomalies attirent mon regard. Elles sont comme le silence qui soutient la musique, les terrains vagues où poussent des fleurs inconnues.

Il n’y aura jamais assez d’étreintes. Je dois ma vie aux femmes. Je dois ma vie aux mots. Ce sont les mères qui nous apprennent à parler. Toute parole est une langue maternelle. Les mots sont des cadeaux dans les bouches d’enfant. Le plus juste s’y mêle au goût des menthes fraîches. Le vent respire dans les mots comme au creux des talus. Comment la vie tient-elle ensemble la montagne et le chat, le brin d’herbe et l’avion, la fleur et le fusil ?  Il faut prêter l’oreille à la voix des pétales, à leur flétrissement. Un seul arbre contient toutes les forêts magiques. De l’âpreté des pierres jusqu’au sang des rivières, de la sève des racines jusqu’à la chair des fruits, la vie poursuit sa route. Il arrive qu’on s’y casse les dents sans trouver le noyau.

 Il y a des mots qui traversent les choses et ramènent leur âme à la surface des pages, la hauteur des falaises, la senteur des algues, la force des granits, la petite gloire des herbes, l’entêtement des épines. Une gorgée d’imaginaire désaltère la nuit. Les yeux dépassent la vision. Ils trouvent des images bien au-delà du vu. De ses doigts mutilés, l’homme dessine encore sur les parois des grottes, en mémoire de demain, d’hier et d’aujourd’hui. Je trouve mon élan dans le courage de la sève. Comme les Amérindiens, je marche les pieds nus sur la terre sacrée. Pour eux, chaque fleur est une «apparition». Chaque pluie annonce la naissance.

Le tonnerre et l’éclair ne se consultent pas. Ils marchent de concert. Ils font l’amour au milieu de l’orage. Les toiles d’araignée, aux fils si fragiles, ont résisté aux villes. Par le fait même d’écrire, je tisse entre les hommes une laine inconnue. Elle réchauffe le cœur dans cette Babel atroce. Elle apaise la peur devant l’éternité. Pour atteindre l’oreille, la parole se hisse sur les talus de l’air. Elle fait comme les ronces qui protègent les mûres. Elle traverse les murs par d’étranges fissures. Le refuge des taupes porte aussi sa lumière. Dans son humble pays, un petit peuple d’herbes n’érige pas de frontières.

À l’école des blés, la plus petite graine fait son devoir de vie que les saisons corrigent. En prévision du froid, l’or étale des feuilles cicatrise la terre. Le lichen grisonne sans entamer la pierre. Le poivre vert des menthes tient tête aux odeurs de gasoil. Sur le sein de la terre, de minuscules fleurs résistent aux pas de l’homme. Dans la main qui arrache, l’herbe repousse déjà. Elle mange les talus qu’on oppose à la vie. Elle abrite l’insecte du fracas des autos.

Dans les villes rasées, l’herbe a tôt fait de recouvrir le piétinement des bottes et les éclats d’obus. Portant la vérité dans son humilité, elle n’a guère changé depuis les premiers temps. Les mots aussi ont la résistance de l’herbe, la persistance du lierre, la pertinence du soleil, surtout les plus futiles qui s’éloignent des codes. J’aime la poésie, c’est un travail de pauvreté. Elle est riche du manque où elle trouve son tout. Je veux tenir debout comme la tige d’une fleur, respirer l’absolu par le pistil du cœur. La virulence des bourgeons donne la paix des fruits.

Publié dans Prose

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Délire de vingt heures

Publié le par la freniere

C’était il y a longtemps, si long-temps que ni toi ni moi n’étions là.
Le temps meublait le silence, on n’avait pas encore inventé le cri.
La souris attendait le gruyère et le chat n’habitait pas encore l’Egypte.
La terre était peuplée de brocolis sauvages et de brontosaures affamés en quête de pâture sous des nuits enlunées.

Paniqué, un Caféier, conscient du danger, partit mettre à l’abri sa progéniture le plus loin possible.
Il visita la terre et fit des maisons au bout du monde, en Arabie, en Afrique et en Colombie, pensant que ses bébés caféiers – prenez-en de la graine – seraient hors danger.

Hélas, après avoir mangé les brocolis sauvages et les brontosaures affamés, la Bête-à-deux-pattes, celle qui marchait debout, debout comme un arbre avec deux bouts de pattes, joua à inventer.
Elle inventa le cri, le crime, le lard, le larcin, le beurre, l’argent du beurre et aussi l’argent qui ne fait pas le bonheur.
Mais la bête n’était jamais satisfaite. Aussi recommença-t-elle à inventer. Elle s’inventa un nom : Homme. Elle inventa le bateau, inventa des rames, inventa des voiles, soumit les femmes, les bateaux à voiles.
Puis elle captura un chameau, puis deux, puis plus, en fit des queues leu leu, en fit des caravanes, fouilla de fond en comble et d’Est en Ouest l’univers contenu dans ses cartes.

Brutale comme le silence quand on tait les oiseaux, la bête se glissa partout comme une rumeur. Je dis bien comme «une rumeur» et non comme un «on dit». Ce fut une rumeur qui tourna mal car, en fait, très vite, elle devint un «on fait», mais pas n’importe quel «on fait», ce fut le plus terrible de tous, ce fut un «on fait tout et n’importe quoi».

Cela était il y a longtemps, mais pas aussi longtemps que quand vivaient les brocolis sauvages et les brontosaures affamés, même si ni toi, ni moi n’étions encore là.

En ce temps là, le brouhaha meublait le silence. Et le silence ne parlait plus que dans les temps morts. Le cri habitait partout.
La lune ne parlait plus aux étoiles. Elle se contentait d’être belle et pâle comme le désespoir d’un enfant serein qui sait que le Père Noël ne lit jamais les lettres qu’il reçoit.
Les montagnes, fatiguées de bouger et de cracher le feu, ne voulurent plus marcher et s’assirent là où elles étaient, sous les étoiles, pour regarder la lune pâle, sans rien dire et impassibles.
Le ciel lourd se reposa, inconscient du danger.
Pourtant, la Bête-à-deux-pattes jouait.

Là-bas, paniqué, Caféier entendait courir la terreur.
Aux aubes mourantes, arrivaient des armées de Bêtes-à-deux-pattes.
A nuits tombantes, elles repartaient, des sacs entiers de bébés Bonne-Graine, gentils et tétanisés au fond des sacs. De cette atroce situation, les papas Caféiers tirèrent une expression qui formulait au mieux le désespoir : être au fond du sac.

A l’autre bout du monde, la bête qui avait inventé le cri, le crime, le lard, le larcin, le beurre, l’argent du beurre et aussi l’argent qui ne fait pas le bonheur, avait maintenant inventé le café noir, le café au lait, le café au lit, le café croissant, café moka et les marrons glacés. Pour cela, elle grillait les bébés Bonne-Graine.

D’horribles machines à torréfier inventaient l’ère industrielle.

Les bateaux à rames, les bateaux sans rames, les bateaux à voiles et ceux qui n’en n’avaient pas périssaient, comme fanent, en nostalgie inutile, les rêves de brocolis sauvages et de brontosaures affamés quand le temps est passé et que le sang fragmenté des caféiers se brise en odeurs enivrantes et charnues.

Cela agitait et agaçait terriblement Caféier qui se fit énormément de caféine.
La Bête-à-deux-pattes avait été le plus loin possible, au bout du monde. Elle avait trouvé en Arabie, en Afrique et en Colombie, la maison des caféiers.

Depuis, les caféiers savent : le cosmos n’est pas assez grand pour que quiconque échappe à la bête qui avait mangé les brocolis sauvages et les brontosaures affamés.

Jean-Michel Sananes

Publié dans Glanures

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Il y a un épi dans le champ
Si nous le récoltons ensemble
Notre pain sera plus grand.

Victor Jara   assassiné par la junte chilienne en 1973

Publié dans Ils ont dit

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Excusez-moi d'être vivant (France)

Publié le par la freniere

Excusez-moi d'être vivant
parmi tant de statues érigées noblement
à la gloire du froid.

Excusez-moi d'aimer la vie
sans pudeur, sans angoisse
de la première feuille
à la plus simple image.

Excusez-moi d'être sans haine
quand tous les coeurs battent la charge
quand tous les yeux lancent la mort.

Je suis ainsi à la surface
je suis pareil aux profondeurs
égal à moi, semblable à ceux
qui marquent toujours la même heure
au centre du cadran solaire.

Pierre Boujut
 

Publié dans Poésie du monde

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