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L'appel des arbres

Publié le par la freniere

Les outils ne construisent plus rien. Ils fonctionnent à vide et carburent à l’éphémère des monnaies. Les yeux rampent à plat ventre au milieu des affiches. La haine comme l’argent ne s’embarrasse jamais de raisons. On n’entend que des voix ayant perdu leurs mots, des bruits de clefs, de tiroirs-caisses et d’autos en folie. Chaque goutte de pluie pense à l’autre mais l’homme trop souvent oublie son propre frère. Contrairement aux fleurs, aux fruits, aux racines, il ne tient pas les promesses de la terre. Perdu dans la ville, je sais l’appel des arbres me tirer par le cœur. J’entends mon loup hurler à chaque bruit du vent. Il me cherche là-bas entre les conifères et les érables à sucre.

Je veux une mort de poésie comme les mots que j’ai vécu. J’ai manqué de pain plus souvent qu’à mon tour mais j’ai toujours connu l’amour. Je cherche un fleuve dans un arbre, un oiseau sur la page, le volcan d’un baiser embrasant l’horizon. Nous n’aimons pas assez pour comprendre les mouches. J’ai répondu absent à l’appel des armes mais j’ai levé les bras à l’appel des arbres. Je traverse l’espoir mes entrailles à la main. Sur l’arbre où je m’appuie, la couleur des feuilles imite le chant d’un oiseau. Je tends la main aux ronces, à la rosée, aux pommes. Je tire la langue aux hommes. Je tire le diable par la queue et le silence par les mots. Je rallume la braise.  Je cherche quelques mots parmi les bruits de l’âme, les lisières où se cache l’amour, la brouette du cœur tressautant sur la vie. J’emporte ma naissance au bout de chaque route.

Sur la joue du jardin, les larmes de la neige ont laissé des rigoles. Les pieds des arbres ont mis leurs espadrilles et les fourmis couraillent sur les lacets de l’herbe. Le ruisseau de la cour s’est remis à chanter. Les abeilles bourdonnent avec le miel de l’air. Je traverse la vie en semi-clandestin, plus avide de tendresse que de mélancolie. Je chante comme je peux dans la micro des fleurs, un air de pollen et de polka champêtre. Je n’écris pas mes vers sur un billet de banque. J’avance entre les lignes sur un chemin de terre. Je cherche des mots vivants hors du fatras des livres, les pieds d’un ange dans les sandales du vent, la pièce manquante de l’être où commence l’amour, le désir des rêves allongés sur le ventre, une aiguille de pin dans un château de paille, un pétale de chair dans un murmure d’épines, une musique naissant du choc des voyelles.

Le monde n’est ni petit ni grand. Le marcheur est toujours accompagné d’oiseaux. J’écoute les précipices, les pentes, les collines. Les mésanges parlementent dans les baies du sorbier. Les arbres multiplient les équations de branches. J’y calcule en oiseau la dimension des nids et la rondeur des œufs. Vieillir nous met à nu sous la peau des années. Je ne me tairai plus pour n’être pas vaincu. Je cherche pour le pain un levain de parole, la mie du rêve sous la croûte du réel.

Ceux qui ne pleurent jamais portent un désert dans les yeux. Je suis un alphabet qui apprend à marcher et cherche ses outils, la phrase ou le levier qui soulève le monde. J’écoute les absents parler sur les bancs vides. La vie est une voix dans le ventre des mères. La terre est si jolie dans son costume à fleurs mais l’argent souille tout de ses doigts de banquier. J’écris avec les mains tout autant que les mots, la peau des bêtes sauvages et la plume des anges, le temps, l’espace, l’être, les microbes et les astres. J’écris avec le corps tout autant que le cœur, le sang, l’encre et la pluie, les gouttes de sueur et les bulles de champagne, les ailes des oiseaux et les ouïes des poissons. J’écris avec la mort tout autant que la vie, l’espoir et la colère, la sagesse et la peur. Ce n’est pas moi qui parle mais le monde où je vis. Les autres me traversent en écorchant ma peau.  À deux doigts de crever, je jetterai des mots sur le tapis du temps comme on crache dans l’eau. Je lancerai encore une poignée de feu dans l’âtre de la neige. Je sèmerai des voyelles dans la terre inconnue. J’essaimerai des images au-delà des paupières, des prières et des pleurs. J’assumerai ma voix dans le concert des hommes.

Publié dans Prose

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l'infini.

Aragon

Publié dans Ils ont dit

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Mon pays (Mexique)

Publié le par la freniere

Je vis dans un pays si vaste
Que tout y demeure éloigné;
l'éducation,
la nourriture,
le logement.

Mon pays est si vaste
Que la liberté ne parvient pas jusqu'à tous.


Lina Zerón

Publié dans Poésie du monde

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Yehuda Amichai

Publié le par la freniere


De son vrai nom Ludwig Pfeuffer, il est né en 1924 à Würzburg en Allemagne, et émigre avec sa famille en Palestine en 1936. Après avoir complété ses études, notamment littéraires et religieuses, il s'engage dans la brigade juive de l'armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale puis dans le Palmach (le bras armé de la Haganah) durant la guerre d'indépendance de 1948. Il a longtemps enseigné. Celui qui se définit comme « un fanatique de la paix » et qui a travaillé avec des écrivains palestiniens est devenu un avocat du dialogue et de la réconciliation dans la région.

 
Poèmes, Actes Sud, 1992

Poèmes de Jérusalem, Éditions de l'Éclat, 1992

Anthologie personnelle, Actes Sud, 1992

Les morts de mon père et autres nouvelles, Éditions de l'Éclat, 2001

Début fin début (poésie), Éditions de l'Éclat, 2001

Perdu dans la grâce (poèmes choisis), Gallimard, 2006

 
Vers le soir m’éveillant du sommeil


« Tu ne désireras pas » pépie l’oiseau.
« Tu ne te feras pas d’idole » crie un autre oiseau.
Les cieux étaient rouges au-dessus de Petah Tikvah
comme l’intérieur du corps des hommes.
Et moi, qui vais certainement mourir dans une des années à venir,
je m’éveille d’une sieste d’après-midi pour la vie éternelle
jusqu’à la nuit tombée.
Le mélange de mon père et de ma mère
se brise en moi en parties séparées.
Je suis aussi heureux qu’une cage vide sans oiseau.
Je suis aussi mélancolique qu’une cage vide sans oiseau.


Mon seul drapeau ce sont mes habits
mon seul hymne est mon souffle,
et le premier et le dernier mot est :
« ICI. »

*

Le lieu où je n’ai pas été,

Jamais je n’y serai.

Le lieu où j’ai été, j’ai l’impression

De n’y avoir pas été.

Les hommes errent

Loin du lieu de leur naissance

Et loin des mots prononcés

Par leurs propres bouches,

À l’extérieur des promesses

Qu’on a faites.

*

Dieu a pitié des enfants de la maternelle

Et un peu moins de ceux de l’école.

Quand aux grands, il n’a plus pour eux nulle pitié,

Et les laisse seuls,

Il leur faudra parfois ramper

Dans le sable brûlant

Pour atteindre le point de ramassage

Tout ensanglantés.
 

Peut-être qu’à ceux qui s’aiment véritablement

Il accordera sa pitié, les épargnant et les ombrageant

Comme l’arbre le dormeur sur un des bancs

De l’avenue.

*

La solitude a des fenêtres et une porte,

Des tuyaux à l’intérieur et à l’extérieur,

Comme toutes les maisons.

 

Et ce qui s’étend devant moi est grand silencieux

Comme la partie encore vide d’un cimetière.

*

Mon sang a de nombreux parents.

Ils ne lui rendent jamais visite.

Mais quand ils meurent,

Mon sang hérite.

*
Quelle sorte de personne


« Quelle sorte de personne êtes-vous donc », je les entends me demander cela.
Je suis une personne avec une âme à la tuyauterie complexe,
des outils sophistiqués pour ressentir et un système
de mémoire contrôlée de la fin du vingtième siècle,
mais avec un vieux corps des temps anciens
et avec un Dieu encore plus vieux que mon corps.
Je suis une personne pour la surface de la terre.
Les lieux bas, les caves et les fossés
me font peur. Les pics des montagnes
et les grands buildings me terrifient.
Je ne suis pas comme une fourchette insérée,
non plus un couteau tranchant, non plus une cuillère figée.
Je ne suis pas plat et furtif
comme une spatule rampant de haut en bas,
tout au plus je suis un lourd et maladroit pilon
écrasant le bien et le mal ensemble
pour un peu de goût
et un peu de parfum.
Les flèches ne me dirigent pas. Je conduis
mon commerce prudemment et calmement
comme une grande volonté qui commence à être écrite
depuis l’instant où je suis né.

Maintenant je suis debout du côté de la rue
las, accoudé à un parcmètre.
Je peux rester là pour rien, libre.

Je ne suis pas une voiture, je suis une personne,
un homme-dieu, un dieu-homme
dont les jours sont comptés. Allélouilla

 
Yehuda Amichai

sur  esprits nomades:www.espritsnomades.com/sitelitterature/sommairelitterature.html

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Lettre à Louis (France)

Publié le par la freniere

À mon fils Louis, né le 14 juillet 2006

            Le jour et la nuit ont changé d’horloge.
Le temps de ma vie bat dans le tien.

Ta vie à petits bruits. Tes soucis de lait. Ton front qui se plisse. Tes façons comiques de Bouddha sévère. Ton savoir, ta sagesse immense. Et cette moue sans appel qui se moque des affaires publiques.

            Ta tête de porcelaine, si petite et si lourde au creux de mon bras gauche. Tes yeux encore emplis de nuit. Qui cherchent et qui s’étonnent.

            À l’affût d’un cri, je tiens ton sommeil contre moi. J’aime ce pouvoir dont je dispose de calmer tes pleurs.

            Ton poing de colère parfois serré si blanc. Tes matchs de boxe, tes trépignements.

            Le chant du biberon. Tes tétées goulues. Ton bonheur de bulles et de gloussements. Tes gazouillis et tes crottes d’or. Ton odeur de bébé tout neuf. Tes sourires aux anges et tes petits pets.

            Voici le monde et le jardin : des couleurs, des fruits et des fleurs !

            Nous avons commencé notre conversation future : tous les mots sont pour toi.

Jean-Michel Maulpoix

www.maulpoix.net/

Publié dans Poésie du monde

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Le déluge

Publié le par la freniere

J’attendrai le déluge sur l’arche de la pluie. Je naviguerai sur le rivage des eaux. Je suivrai la lumière à même la lumière. Je toucherai le ciel sur la crête des herbes. J’atteindrai les nuages sur l’échelle du feu. J’ai pris refuge dans la bouche du volcan. Je bivouaque dans l’abîme sur un tapis volant. Je sème des cerises sur un bout de papier, des montagnes dans l’encre. J’habite une maison de mots sans porte ni fenêtres.

Où s’enfoncent les mots pour qu’ils montent si hauts ? Certains jours, quand le sol se dérobe sous mes pieds, je me mets à écrire pour rester debout. Je préfère le vertige au destin des assis. Mon crayon est la ligne qui me sert d’équilibre. Toutes les phrases sont en pente et montent vers le ciel. L’univers tout entier est une fenêtre où ma parole vient toquer. Je trébuche partout. Je renverse mon cœur au milieu de mes pas. Je recouds l’horizon avec des mots d’épingles fines. Je m’arrête parfois pour cueillir une fleur au chambranle d’un arbre.

Je pétris le silence avec des mots formés dans une poignée de main. Chemin faisant, un mot devant l’autre, deux pas dans une main, une route sous la peau, il m’arrive de me perdre. Je recommence à chaque pas. Je demande aux feuilles la direction du vent, aux cailloux celle du temps. Quand on écrit, il faudrait toujours mettre des guillemets. On ne sait jamais qui est celui qui parle. Écrire est une prière à l’immensité.

J’écris avec ma main, celle qui saigne, celle qui scie, celle qui sait, celle qui signe, celle qui cueille de ses doigts une poignée de feu. J’écris avec ma langue et la sève des arbres. Il faut beaucoup de courage pour croire au bonheur, une certaine naïveté préservée de l’enfance, une sagesse de vieux qui parle aux oiseaux. J’écris avec des clous, de la tourbe et du sang. Il faut beaucoup de courage pour continuer d’aimer. Le corps et l’esprit sont de grandes voies d’accès. La terre est une immense éponge. J’écoute sous mes pieds la rumeur des pithécanthropes et la course des fourmis.

Trois collines font le dos rond. Elles cachent sous leur bosse un ancien volcan. La vie n’est pas que feu, elle est aussi fumée. Je mendie ma chaleur à la neige et à l’eau. Je demande aux oiseaux le petit pain d’un chant. Les nuages sont faits avec des restes d’anges, des retailles d’orage. Renaissant de l’humus, les grandes mains de l’arbre traversent le silence. Je grandis avec elles, leur électricité végétale, avec le mouvement des sons, les étamines folles, la promesse des bourgeons, avec les yeux de l’ouragan et les framboises du cœur. De la terre à l’intime, de la sève au soleil, la fleur attend l’ultime dard de l’abeille pour offrir son pollen.

Trois nuages font les yeux ronds. La route fait la baboune et traîne à cloche-pied des ornières inutiles. Le vent sauvage aux mille mains fait tinter ses clochettes. La terre est une cathédrale aux nimbes de rosée. Je regarde le pain avec les yeux du blé. Je recouds la soif avec un fil d’eau fine, une aiguille de pin, une pelote d’espoir. Je n’ose pas réveiller l’herbe tendre. Elle doit rêver aux fleurs, aux nuages, aux grands arbres du parc, aux petits pas d’enfant.

Complice des Peaux-Rouges, le vent parle comme il danse. La pluie se dessine des lèvres sur le visage de la terre. Quand les pas s’en éloignent, la route s’écrit avec de l’herbe. C’est en hiver que le parfum des fleurs prépare ses racines. Le ciel se découvre, nuage par nuage. J’agrandis l’alphabet, abeille par abeille. Je ne demande rien aux arbres, si ce n’est qu’ils soient là. Que demander à l’homme qui compte son argent, un doigt sur la gâchette, les yeux sur un écran, les deux pieds dans le même plat ? J’ai les gants de boxe d’un papillon sur le ring en folie. J’arrose des cailloux en espérant des fleurs. Je redresse les vertèbres d’un torrent sur le dos des montagnes. La lumière est précaire sur une échelle d’ombre.

Publié dans Prose

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Jean-Pierre Nicol

Publié le par la freniere

Le nuage immobile, Jean-Pierre Nicol, éditions Rétroviseur,

Jean-Pierre Nicol, membre du comité de rédaction du magazine poésie Rétroviseur, breuvage périodique qui a fêté pourtant ses vingt ans d’âge en 2004, Jean-Pierre Nicol donc, est un insatiable discoureur, malgré cet air de vouloir s’effacer derrière chacun des mots qu’il vous dit, et pour cause, ce sont ceux des autres, ceux d’autres éditeurs, ceux d’autres auteurs, ceux d’autres poètes. Après deux heures passionnantes passées en sa compagnie, et nombre de recueils déjà prêt à emporter, j’ai du lui faire violence pour lui acheter un livret et une dédicace crayonnée à la mine de plomb « entre effacement et transparence »… tout un programme donc.


L’homme est extrêmement convivial et attachant, à la démesure de son humilité. Son recueil se divise en deux partie, la première, en pleine veine SROC – mais du très bon SROC évidemment – et en attouchement érotique clair-obscur pour la seconde.

« Chaque poète est un sursaut du monde rêvé… »

L’œil et le cœur achoppent de très beaux passages dans cette première partie, qui s’anime comme au centre d’une contemplation, avec une économie de métaphores émotionnelles, mais ouvrant sans cesse vers cette recherche par, ou malgré, le silence, d’un cheminement de l’homme. En peu de mots, comme toujours, cet extrait évoquera toute la démarche :

« Jour après jour
s’enfoncer au cœur du poème
plus profond
vers la pierre exacte
du silence »


Mais au-delà de cette pérégrination, ce qui subsiste, c’est une collection d’instantanés, vieux mots sympa pour dire photographie, dont l’exactitude réside aussi dans la conviction du propos…


En note mélancolique:

« Neige en avril

La jonquille s’incline
et baise le sol froid »


Ou plus gaie, voire farfelue :

« Dans l’arbre poudré d’oiseaux
le printemps refait
sa chevelure »


Et mon préféré, je crois :

« Midi

Déjà l’arbre
pose son signet d’ombre
dans le roman d’une journée »


Cette image, évidente par sa justesse, résume la quête du bonhomme : traduire la course de la nature, palette infinie d’émotions, qui se vivent plus qu’elles ne se décortiquent, qui se croquent au plus bref plus qu’elles ne se déclinent.

Parfois un conte s’invite et :


« Cadavre d’un olivier

Le soir
ses bras chargés d’étoiles
se souviennent de la foudre »


Si l’on pressent le cheminement intime, il n’y pourtant que très peu de mouvement humain dans ses textes de contemplation ( ce qui se meut, c’est l’élément ciel, vent, nuage, mer, arbre, dans une série continue de métamorphoses)

« A chaque pierre un doute

L’été sculpte des repentirs
dans l’œil du serpent »


Et celui-ci, en conclusion :

« On sait peu
On se doute

C’est tout »


Et enfin, épiloguant sur son métier de poète (sentiment inverse au mien, mais par là-même le rejoignant) :

« J’ai écrit trois poèmes
Toujours un peu d’espoir
que la mort néglige »


Puis il revient à cette thématique profonde qui traverse son œuvre, l’outil ou le vecteur de la contemplation, dans cette magnifique strophe qui résume encore mieux son travail de poète (soulevant par là-même tout ce qu’il a d’illusoire) :

« Semer
avec la main coupée
du silence »



Fragments d’Elles

Là foisonnent des textes érotiques à jolies tournures et trouvailles. Plus érotiques que sensuels, on sillonne les formes et leurs contours, les clairs-obscurs de la chair, davantage que leurs mouvements ou leurs élans. Toujours par le biais de ces croquis, ces instantanés auxquels cette fois se mêle l’attente qui est le siège du désir. Et puisqu’on est poète, m’humour aussi a sa part, car l’on n’est pas voyeur, mais dans la douceur et le dialogue joyeux :

« Encoche de soleil
entre tes fesses d’ombre
Ton mystère sursoit
plus bas que la lumière »


Et je garde dans mes petits carnets cette délicieuse envolée (peut-on plus qui ne dénature pas la jubilation de la chose) d’une poésie brillante et voluptueuse :

« La faille
le regard

L’étoile pourpre
du fond d’un puits de velours

Et toujours ce vertige
qu’encercle le cri
jusqu’à la déchirure »


Sommes-nous, femmes, à l’heure où offertes, ces :

« bogues de soie noire
ouvertes
sur le mystère profond
du fruit »
??

En tout cas, l’image est fulgurante et d’exploration incessante, l’image est fée.

*


Le nuage immobile… oui, pourquoi Immobile. Rien ne bouge chez l’observateur des éléments, rien, ni de l’avant à l’après, ni dans son corps, ni dans son sentiment, tout est dans le regard qui traduit l’instant.

Cependant, les éléments sont en mouvement et même en métamorphose, et le poète, toujours en marche, conclu son recueil dans une série d’aphorismes où il côtoie gouffre, marche, mots, ferveur et souffrance, souffle puis solitude, où chaque sentiment éclaire l’autre, où ne se dessine aucune direction unique, où l’on peut simplement situer l’homme nu, à mi-chemin du doute.

Florence Noel
pantarei.hautetfort.com/



Publié dans Prose

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Caressez un arbre en passant.  Il vous le rendra.

L. Dostie

Publié dans Ils ont dit

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Peut-être que

Publié le par la freniere

L’enfant est trop petit pour la tasse des hommes. On lui fait boire de force la lie amère du monde. Je ne suis pas de ceux qu’on piédestale mais des poètes qu’on piétine. La liberté fait peur aux comptables et aux cons. Les marchands ne savent pas ce que c’est que l’amour. Ils reproduisent des clients. Chacun de leurs gestes nous conduit à la perte. Leur bruit à la surface du monde fait peur aux animaux, aux arbres, même aux pierres les plus dures. Ils parlent de liberté en agitant leurs clefs. Heureusement, quelques âmes échevelées recousent la beauté avec de vraies larmes. Les heures s’entassent comme du linge sale. Du drapeau au linceul, elles ont traîné leur peau de fractures en factures et perdu leurs couleurs. Les branches qui sont mortes gardent l’espoir du feu. J’écris ceci avec les doigts gourds d’avoir planté des arbres.

Peut-être que le sable sortira des vitres et servira de plage. Peut-être que la mer s’échappera des colliers. Peut-être que le vent remplacera le pétrole. Peut-être que les chevaux henniront dans les bottes pour retrouver l’avoine. Peut-être que la ligne d’horizon libérera les collines et les jettera au vent. Peut-être que le baiser des abeilles redonnera du miel aux ruches désertées. Peut-être que le temps s’enfuira des horaires pour rejoindre le rêve. Peut-être que les enfants oublieront la règle de trois, la guerre de Troyes et les trois petits cochons pour dessiner le ciel. Peut-être que les hommes sortiront des usines, des banques et des églises pour retrouver la source. Peut-être que les fillettes d’Afrique pourront jouer à la corde sans sauter sur une mine. Peut-être que les crayons de couleur remplaceront les seringues aux mains du désespoir. Peut-être que les trains s’envoleront des rails en convois de pollen. Peut-être que les chiffres feront la courte échelle aux alphabets rebelles. Peut-être que les balles ne viendront plus crever les ballons des enfants et que les cerfs-volants remplaceront les missiles. Peut-être que les aveugles enseigneront aux autres à voir avec les mains. Peut-être que les mains serviront aux caresses et qu’on pourra s’aimer sans compter la monnaie. Peut-être que l’amour réchauffera la terre et les nuages qui ont froid.

Nous partirons debout sans bouée ni boussole. Nous trouverons nos racines dans la mémoire matricielle, la chair de l’eau, la chair de l’air, l’énergie des étoiles. Nous porterons la paix sans être des vaincus. Nous partagerons le pain sans oublier le blé. Nous avancerons le cœur ouvert et les paupières en marche pour regarder plus loin.

Publié dans Prose

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Albert Cossery

Publié le par la freniere

cossery.JPG
A
lbert Cossery est un écrivain rare et passionnant. Ses livres inspirent du respect et de l’admiration : sa maîtrise de la langue est parfaite et ses idées souvent révolutionnaires, à l’opposé du lieu de notre rencontre avec lui : le restaurant du magasin Armani à Saint-Germain-des-Prés, temple de la consommation parisienne nantie. Quant on lui fait cette remarque : " Que fait dans ce lieu ostentatoire un écrivain qui ne cesse de dénoncer la société bourgeoise dans ses livres ? ", il réplique qu’il n’a mangé ici qu’un plat de pâtes et que pour lui ce symbole de l’argent ne vaut rien. Pas plus que les consommateurs qui s’y retrouvent. " Je suis un roi " dit-il à l’envi.

Entre prince et esthète, Albert Cossery cultive un art de vivre très personnel. Il n’a que peu de biens, de quoi vivre au jour le jour au fond de ses poches - " Je vis ici comme en Egypte. Là-bas vous n’avez pas besoin de grand-chose pour manger et vivre " -, et habite la même chambre d’hôtel depuis son arrivée à Paris en 1945.

Soigné, Albert Cossery est pourtant loin d’être un vieillard emprunté du 6ème arrondissement de Paris, et son oeil pétillant en est un bel indice. Lorsqu’on lui demande pourquoi, Egyptien de naissance, il écrit en français, il répond : " Ma mère ne parlait que l’arabe, mais j’ai été élevé chez les Frères et ma langue est vite devenue le français. " Aujourd’hui, bien sûr, il parle toujours l’arabe, mais note-t-il avec humour, " je ne parle plus tout court ". En effet, après une opération de la gorge l’année dernière, son élocution est à peine audible.

" Je ne sais qu’écrire "

De son métier, il dit qu’il ne sait faire que ça : écrire. " J’avais des grands-frères qui lisaient et me guidaient dans mes lectures, et je savais que je serais écrivain, très jeune. A sept ans déjà. Et puis, dans ma famille, personne n’a jamais travaillé : ni mon père, ni mon grand-père, ni mes frères. Ces derniers écrivaient aussi, mais surtout des poèmes. Ils n’ont jamais été édités. " Alors, Albert écrit. Un peu tous les jours. Les écrivains qui disent écrire dès 9h du matin, pendant plusieurs heures, il les appelle les " petits laborieux ". " J’écris avec un bic, à la main pour que ça aille ensuite à l’imprimerie. Je m’applique pour que ça aille vite pour ceux qui tapent mon texte. C’est toujours le dernier jet qui tombe sur le papier. "

De la littérature en général, des livres, il dit qu’ils ont toujours fait partie de sa vie, " ils m’ont aidé à devenir ce que je suis ". Sur son oeuvre, les critiques ont fait couler beaucoup d’encre, mais lui explique simplement : " Mes personnages... ce sont moi ! Ils pensent comme moi, ce sont mes amis. " et si l’on trouve qu’il maltraite un peu la gent féminine, il réplique : " Ce ne sont que des phrases. Il n’y a que de l’amour dans mes livres. " Ses ouvrages prennent pied dans l’Egypte des années 30 et toute son oeuvre est basée sur les souvenirs qu’il a de cette époque. La dernière fois qu’Albert Cossery est allé en Egypte, c’était il y a cinq ans, à la mort de son dernier frère. Il a observé le changement et notament l’inflation démographique, qu’il décrit dans " Les Couleurs de l’infamie ", son dernier ouvrage.

Cossery : le fan club

Après avoir noué des amitiés " littéraires " fortes - Durrell, Camus... -, Cossery se retrouve aujourd’hui seul : " Maintenant il n’y a plus personne. Ils sont tous morts. Il ne reste plus qu’elles. " " Elles ", ce sont son éditrice et son attachée de presse. Joëlle Losfeld a rencontré Albert Cossery en 1986. Elle reprend à cette époque la maison d’édition créée par son père, Terrain Vague. Comme une partie des oeuvres d’Albert est libre de droit, elle rencontre l’écrivain qui va véritablement lui " offrir " ses livres.

" Ca s’est fait sur une table de bistrot en une heure. Ce fut un vrai cadeau pour moi. Une rencontre extraordinaire ", raconte-t-elle. Albert, malicieux, explique son geste : " Que voulez-vous, je n’ai pas pu résister à son charme. " En 1991, l’éditrice créé sa propre maison, les Editions Joëlle Losfeld, et réédite Albert Cossery. Enfin, dans sa collection Arcanes (Editions Mango), elle sort prochainement un coffret regroupant l’oeuvre complète de l’écrivain.

Et gageons que Cossery fera encore des émules. Car l’Egyptien déchaîne des passions. Chaque jour, des personnes le reconnaissent dans le rue et viennent le saluer : " Des femmes me demandent si elles peuvent m’embrasser ! ". Son attachée de presse insiste : " Beaucoup de gens lui écrivent. Les jeunes sont enthousiasmés par les livres d’Albert. Il a un vrai fan-club ! " Des jeunes qui trouvent un écho à leurs frustrations et à leur révolte dans les livres de celui qui pousse ses personnages à faire leur propre révolution.

Alors si vous vous promenez du côté de Saint-Germain-des-Prés, vous rencontrerez peut-être Albert, dans sa veste impeccable. Et si vous le reconnaissez, dites-le-lui. Il adore ça.

Olivia Marsau

 

Hommage au Grand Albert

Albert Cossery est un dandy nonchalant qui navigue depuis cinquante ans à, Saint-Germain-des-Près. Il me rappelle toujours ce Saint-Germain de mon enfance. Quand j'étais môme, il me faisait peur. Il vit à l'hôtel Louisianne, rue de Seine, légendaire foyer d'accueil de nombreuses célébrités, dont Gréco, avant qu'Hélène Duc ne la protège.Cossery n'a pas de ressources connues. Il est sobre, et cultive avec humour un réputation de langue de vipère : « Je n'aime pas la campagne, je ne peux pas dire du mal des arbres ». L'élégance de Cossery est proverbiale et son grand âge, agravé d'un cancer de la gorge (il fait savoir qu'il regrette de ne plus pouvoir médire) n'a rien modifié de son maintien, ni de l'acuité de son regard d'aigle amusé. On le voit chez Lipp, dans ce Saint-Germain devenu chic, installé à sa table, devant les céramiques du père de Léon-Paul Fargue. Il a sa cour. C'est, depuis toujours un écrivain respecté, mais seulement lu de quelques happy few. Il faut dire qu'en 1950, la mode était à l'engagement sartrien, au communisme célébrant les travailleurs et que Cossery dénotait en louant avec ardeur une infinie paresse. Mais cette nonchalance commence à porter ses justes fruits : Cossery, admiré mais oublié à la fois, est réédité par Joëlle Losfeld, digne fille de son père, et l'on en reparle enfin. Cossery, très chic, très urbain, très parisien raconte la misère insondable des faubourg du Caire dans les années quarante et cinquante. Il ne l'a guère connue, étant de « bonne famille ». Il n'est pas retourné en Egypte, du moins je le crois, depuis cinquante ans. Qu''y ferait-il d'ailleurs ? Son Egypte réinventée est plus vraie que la vraie et là-bas, les « mendiants et orgueilleux » s'efforcent de singer ses personnages désespérément pauvres, paresseux et louftingues. Cossery, avec sa réputation forgée de médisant notoire, écrit avec toute la tendresse du monde... Lire, par exemple : Les Fainéants dans la vallée fertile. Mendiants et orgueilleux... Et tous les autres !!!!!!

Orlando de Rudder
 
Bibliographie

Les Morsures (1931) (poésie)

Les Hommes oubliés de Dieu (1941)

La Maison de la mort certaine (1944)

Les Fainéants dans la vallée fertile (1948)

Mendiants et orgueilleux (1955)

La Violence et la dérision (1964)

Un complot de saltimbanques (1975)

Une ambition dans le désert (1984)

Les Couleurs de l'infamie (1999)

Les fainéants dans la vallée fertile (éd. J. Losfeld 2004, comédie en trois actes)

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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