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Leçon de choses (Suisse)

Publié le par la freniere

La nuit bouge

elle bat des ailes au fond du pré

dans le vert qui vire

une corneille brille comme anthracite

Encore une goutte de lumière

pour chaque noix au noyer

pour le chapeau clair des coprins

éclos dans la nuit

leur invraisemblable candeur

contre tout ce noir qui se prend

et tire à lui les couleurs

 

Bascule dans l’ombre

Instant fragile, menace de cet automne

où nous pourrions bien quitter sans crier gare

ce logis piteux et mal aimé du corps

le laissant seul à négocier nos redditions

face à l’inexorable gravité de l’existence

 
Nicolas Bouvier

Publié dans Poésie du monde

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Une immense paupière

Publié le par la freniere

Ta nuit est une immense paupière qui protège mes rêves. Tu es un baume dans la blessure de l’arbre, la boue devenue chair, la mer devenue ciel, un chemin de verdure dans les allées de sable. Tu as l’odeur des fleurs juste avant qu’elles éclosent. La nuit s’étoile de tes yeux. Ta franchise fait peur aux  barbelés et ouvre les menottes. J’aime ta voix, ta peau, ta façon d’être intelligente, ta façon d’avoir peur et courage à la fois, ton sourire aux oiseaux, tes gestes pour les fleurs. Je t’aime simplement. J’ai les neurones en forme de cœur quand je parle de toi. J’ai les yeux dans l’eau du cœur quand je te vois sourire. J’ai les mains en caresses quand je touche ta hanche. J’ai le fleuve en émoi quand je frôle tes rives. Rien d’autre n’a de sens que tes lèvres si douces. Notre amour est au monde jusqu’à l’éternité et bien plus loin encore. J’accède à l’infini quand tu touches ma peau.

Publié dans Prose

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Qui n'a jamais pleuré

Publié le par la freniere


Quand l’ombre est plus pesante

que celui qui la porte,

quand les mots sont trop petits

pour tout l’amour à dire,

quand les nuits sont trop blanches

pour réveiller le rêve,

quand les images aveuglent

beaucoup plus qu’elles ne montrent,

quand le pinceau est sec,

quand le pinson est sourd,

quand les chemins s’égarent,

quand les trains sont à l’heure

mais se trompent de gare,

quand les bateaux sont pleins

mais la mer en détresse,

quand les rives sont vertes

mais la rivière tarie,

quand les phrases sont écrites

mais le sens est absurde,

quand les pages sont pleines

mais la chair est absente

qui n’a jamais pleuré

ne connaît pas la vie.



 

Publié dans Poésie

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Devant une fontaine, l’avare garde sa soif.

Publié dans Aphorisme du jour

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À l'école du vent

Publié le par la freniere


J'ai toujours été cancre.
Je voyais dans les mouches
une aventure plus grande
que les cahiers d'école.
Je dessinais dans l'air
des planètes inconnues,
du miel dans la Grande Ourse,
des sorcières sans balai
à cheval sur un crayon,
des virgules poivre et sel
dans la barbe des gnomes.

Par la fenêtre ouverte
je soustrayais des chiffres
sur le tableau des arbres.
Le vent les effaçait,
les changeait, les pliait
comme des heures molles.
Je voyais des oiseaux
me faire des clins d'aile
et se laisser porter
jusqu'au bord du bonheur.

Je lisais comme une vache
dans les trains qui passaient.
Je n'ai connu depuis
que des gares en mouvement.
J'ai découvert les mots
dans les cris des grillons,
les images dans ma tête
ouverte aux quatre vents,
la mer dans les nuages
en revenant de classe.
Je jette encore mon encre
sur des bateaux de papier.

 






Publié dans Poésie

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Pierrot Léger

Publié le par la freniere

Le poète et animateur culturel Pierre Léger, dit Pierrot-le-fou, est décédé ces derniers jours à Montréal. Bourgeois défroqué, dérangeur de monde, baptisé Pierrot Le Fou par l'écrivain Patrick Straram dit Bison Ravi, il aurait eu 64 ans en juin. Il était associé de très près à la contre-culture et au mouvement général de contestation culturelle de la fin des années 60 et des années 70. Après avoir commencé sa carrière dans le monde politique au début des années 60, comme attaché de presse du ministre de l'Éducation et membre du Conseil général du RIN, il était devenu un des animateurs de la scène contre-culturelle québécoise. Il avait créé en 1970 le groupe mythique La Sainte-Trinité, avec Plume Latraverse et Pierre Landry, avant de mettre sur pied, avec d'autres, le bar-théâtre La Casanous, célèbre pour ses soirées de poésie. Il avait publié quelques livres, dont Embarke mon amour, c'est pas une joke aux Éditions Mainmise dans les années 70, et plus récemment Les Chants de la soif aux Écrits des Forges.

Le Pays au destin nu, Beauchemin, 1963

La Canadienne française et l’amour, Jour, 1965

La Supplique de tit cul La Motte, Miniatures, 1967

Complaintes d’un écorché heureux, Estérel, 1969

Embarke mon amour c’est pas une joke, Mainmise, 1972

Le Show d’Évariste le Nabord-à-Bab, Parti Pris, 1977

Les vendredivins de Saint-Crystal, La Porte suivante, 1979

Si vous saviez d’où je reviens, Le Noroit, 1980

Les Chants de la soif, Écrits des forges, 1990

 

«Je me rappelle qu'au plus loin dans ma campagne, mes grandes oreilles d'adolescent isolé captaient dans le brouillard de petits mottons de frasquerie tout mêlés, roulant dans les tonneaux de la Casanous, du rocher Percé, du grand flanc mou. Pierre à briquet, gerbe d'étincelles, je n'ai pourtant tenu dans mes mains que des petits casseaux épars de poèmes de Pierrot le sain. Je n'oublierai pas la nécessité de ses mots de fête et de frère qui vinrent néanmoins en écho jusqu'à moi pour me réveiller.»  Jacques Desmarais

 

Les hommes de mon âge Charlot figent la nature

Et les choses de la nature

Ils verrouillent le moindre caprice de la vie

Parce qu’ils ont peur d’être troublés dans leur sommeil

Ils ignorent que la gorge des gars de ton âge

C’est comme une serre chaude par où s’enfoncent nos nuits blanches

Que le sourire des fillettes de ton âge

C’est comme l’heureusement des pervenches à genoux

Les hommes de mon âge le charlot contournent

Les bras de la mer

Pour le ciment des villes mortes

Ils ont planté dans leur mémoire l’apparence d’un seul jour

Qu’ils n’ont plus jamais remis en question

Ta jeunesse le charlot c’est l’interminable que nous avons oublié

-          Ne lance pas l’anneau brillant du possible à venir

Aux ponts et chaussées de l’autoroute hachée

Qui s’arrête sur le retour et sur la mort –

 

Je me demande encore le charlot s’il est vrai

Que restent nos corps après nos âmes

Tu as peut-être dans tes bras

La grande équation de la vie

Où le corps après l’âme continue la cueillette de l’espoir dans les granges du matin

 

Demain vois-tu le charlot

(toi le clown d’agile clavier du soleil)

Vous serez rendus chez les grands

Parlerez-vous seulement des juges des tavernes et des bordels de chez nous

Car à votre tour vous tiendrez de grands feux de bois

En pensant aux sourciers des plus douces folies de la terre

En vous disant que tout ce langage est à refaire

Que vos pères n’ont plus qu’à vous entendre respirer

Vos pulsations : murmures intenses et secrets comme des éclairs de courts-circuits

Où les nuits du Pays porteront vos empreintes

On dira tiens une nouvelle constellation

 
Tu connais, le charlot ?

Les mains de la rosée

Le vol d’oiseau des jours

La jambe d’une flamme jaune

Les jeux d’un mouvement de nuage

La soif d’une fraîche bruine

Le chant minéral d’un vieux poêle à bois

La forme des montagnes au-dessus de ta vie

Le nom de tes chatons roulant près de tes pieds

La naïveté de la mousse au bord d’une falaise

Les sommets qui ne se nomment plus

Comme les chiens perdus qui n’ont jamais de nom

La longue torche du premier espoir

La pupille fauve et sombre qui déborde une paupière seule

Le train qu’on regarde passer

Et ces sables chantant que nous glissons entre nos doigts

 

Demain le charlot demain

Les filles danseront les plus longues polkas

Des nouveaux-nés à l’âge des adultes

Un deux trois un deux trois négocions notre paix

Avec les révoltés des steppes intérieures

 

Quel oiseau de nuit le charlot

N’a pas fracassé l’or

Des derniers penseurs

Quel oiseau de cendre et de nuit

N’a pas traîné son aile

Sur une table desservie

            Les tables desservies le charlot

            Portent les voix des hommes qui ont faim

            Nourrir l’oiseau de nuit
            Pour lui donner le souffle humain

Des enfants chez les grands…

 

Salut le charlot ! salut bonhomme !

 

Ne lance pas, le charlot

L’anneau brillant du possible à venir

 
Pierre le fou Léger

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le plaisir des mots

Publié le par la freniere

Ces mots que je voudrais liés aux lèvres éternelles, ce sont de simples mots, des mots de pain d'épices, des mots de peine et de misère, des mots de peur et de bonheur, des mots de contrebande. Ce ne sont pas des mots dociles. Ils tirent à hue et à dia, les quatre fers en l'air, au diable vauvert, aux quatre horizons. C'est un lexique des abîmes, la grammaire du soleil. Ils soufflent tout le jour et murmurent la nuit. Ils souffrent ou s'extasient de leurs propres consonnes. Ils font la tête ou la nouba, ils font la fête ou le malheur. Ils en font à leur tête. Ils pensent quelquefois. Ils pansent les blessures laissées par le silence.
(...)

paru dans Parce que, Chemins de plume, 2007


 
 
 

Publié dans Prose

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Nous ne dormirons pas (Zimbabwe)

Publié le par la freniere

Nous ne dormirons pas cette année

            tant que nous n’aurons pas réglé tout ce merdier

Nous ne fermerons pas l’œil

            tant que nous n’aurons pas tiré tout ça au clair

 

On ne va pas rester là à vous regarder flanquer tout par terre

On ne va pas rester là à ne rien dire tandis que vous déchaînez des tempêtes

On ne va pas rester là à vous regarder abattre les murs

On ne pas rester là les bras croisés tandis que vous mijotez un mauvais coup

 

Le jour où vous avez agressé la grand-mère, on n’a rien dit

Le jour où vous avez vendu la vache à lait de la famille, on n’a rien dit

Hier, vous avez mis le feu au grenier de la famille, et là encore on n’a rien dit

 

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui vous allez chier dans l’eau du puits ?

                                   chier dans l’eau du puits ?

                                   chier dans l’eau du puits ?

 
Chirikure Chirikure

Traduit de l’anglais par Olivier Ragasol

(à partir de la traduction du shona de Charles Mungoshi)

Publié dans Poésie du monde

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Que cet arbre (France)

Publié le par la freniere

Que cet arbre me pardonne si je n’ai pas su le dire comme je le devais dans les mots d’un poème. Ce qui m’était si proche, si familier, je pensais pouvoir m’en emparer sans pudeur, le modeler à ma guise, le délaisser dès lors que j’en aurais épuisé la substance, délimité les contours. J’avais des yeux, mais je n’avais nul besoin de voir, je savais déjà. J’avais pour moi les noms, les verbes, une grammaire. Cette langue qui m’avait donné tant de mal pour que je la possède, c’était elle, à la fin, qui me permettait de posséder tout, de surprendre un insecte dans l’inviolable de la terre, de figer le vol d’un oiseau. Je m’étonnais que d’autres tâtonnent, se trompent, balbutient devant les spectacles du monde. J’écrivais que j’étais au centre, que j’étais, moi seul, le sujet. J’avais mes ruses toutefois. Si quelque chose me résistait, je me faisais plus modeste, j’affichais une humilité de façade, je me prosternais devant l’immense ou l’inconnu. Le mensonge est le recours des consciences obscures, celles qui prétendent ne douter jamais. Qu’ai-je à craindre maintenant que la nuit tombe ? Mes livres sont achevés, peut-être dureront-ils un peu, mais les signes vieillissent déjà sur la page et cet arbre qui se perd dans le noir, il est plus neuf que moi, plus généreux dans la surabondance de la sève et je voudrais seulement qu’il protège, de tout le poids de ses branches, celui qui l’a dénudé dans les mots.

 

Claude Esteban, La Mort à distance, Gallimard, 2007,

Ce livre a été retrouvé sur son bureau, achevé, après son décès.

Publié dans Poésie du monde

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À l'envers des allées

Publié le par la freniere

Au carrefour des sentiments, on peut me suivre mot à mot à l’envers des allées. Mon carrosse déborde : tout un petit tas d’heures à mettre en cerf-volant, un kit complet de sentiments à coller sur le cœur, des crayons de couleur à la mine renfrognée, des manches de chemises dépareillées, des souliers d’Arlequin, des habits de Pierrot, des morceaux de lune en boite, des choux-fleurs en fractales, des semaines écaillées à cisailler des liens, l’odeur des citronniers et celle de la pluie en sachets d’amertume, un trésor d’argile à semer dans un vase, l’infini en bonzaï, la courbe de la terre repliée dans un sac, une boite d’allumettes pour enflammer les rêves. Il faut bien croire un peu à la cendre du temps.

On n'entend pas le cri éberlué des lapereaux ni l'affolement des poules. On n’entend pas les bêtes au comptoir des viandes, mais le bruit des moteurs qui mastiquent l’ozone. On n’entend pas les vagues dans les boites de sardines, mais le plancton qui meurt sous le mazout du temps. On a mis en bouteilles l’eau pure des ruisseaux. On vend jusqu’à la mer à tant le grain de sel. Ici, le règne de l'herbe est en sachets. Il ne faut pas chercher la rosée du matin. Parmi toutes ces marchandises, il y a surtout le vide, l'absurdité, l'absence, l'inconcevable importance de la réalité. Lorsque j'ai demandé un centimètre de folie, on a voulu me vendre une camisole de force.

Je vois des couleurs, des couleurs partout, sur des affiches, avec des signes, avec des prix dessous, des visages qui sourient sur des écrans géants, des images qui défilent sans autre but que de paraître et de se vendre. On ne veut plus être meilleur. On veut être le meilleur acheteur. Il faut marcher ou courir. Il faut acheter pour vivre. Vivre n’a plus rien à voir avec ce qu’on est. Le portefeuille gémit de concert avec le ventre. Je cherche un peu de pain, un quignon de paix, des mots vivants, des gestes avec des mains d’amour, des yeux qui brillent comme des étoiles, un instant de pureté, une flamme invisible, le sens et les premières larmes. On m’offre le désert et ses mirages stériles.

J’ai un carrosse qui boite au milieu des allées. Que je le pousse à droite ou à gauche, il cherche la sortie. Il cherche la forêt, le destin minuscule des herbes, l’eau de pluie qui redresse les tiges, le son clair de la vie, le peuple des fourmis. Y a-t-il une sortie de secours ? Au rayon des questions, je n’ai trouvé que des mauvaises réponses, des jeux de main sans jeux de vilain, des jeux de mots sans juron, des têtes sans chapeau, des diplômes sans thèse, des parenthèses vides et des prothèses avides. Dans les grandes surfaces, tout reste à la surface. Il faut refaire le stock des idées, de la grammaire au sentiment, de l’algorithme à la caresse.

Il y a une foule énorme au rayon des fards, à cause d'un point noir sur la joue de Dieu, d'une éraflure au cou du temps, d'une ecchymose au bras du vent ou d'une écharde sur le coeur. Le sourire des vendeuses est cousu de fil blanc. Comment vivre en osmose avec l’illusoire sans devenir un masque, un manque, une tête à vider pour remplir un carrosse ? L’homme qui parle aux loups se sent seul dans la foule. Tous les autres le fuient en poussant leur caddy. Il est comme un aveugle dans un musée, une épine dans la ouate, un chat noir dans un champ de trèfle, un clou dans un casseau de fraises. Il ne sait pas d’où lui vient cette voix. Il est pourtant né dans un ventre de femme, du sperme d’un notaire, dans une pouponnière au milieu des biberons. Le seul animal dans son arbre généalogique est le singe. Il y a longtemps qu’il saute de branche en branche mais il ne sait pas hurler. À quoi sert-il de comprendre la forêt au milieu de la ville, de lire dans l'humus et l'écorce des arbres ? L’homme n’est pas un loup pour l’homme. L’homme n’est qu’un marchand d’images.

Où trouver l’absolu dans un grand magasin ? Les vieilles cherchent du fard. Les hommes cherchent du lard. Les femmes cherchent du neuf. Même les enfants ont l’air d’être en peluche. Quelques paroles vagues annoncent des rabais. De la musique en boite anesthésie l’oreille. Il faut bien qu’elle s’adapte au bruit des tiroirs-caisses. La lenteur est bannie au paradis des ventes. Où trouver la lumière sous l’éclat des néons et ses images fausses ? Le cœur ne monte plus à l’étage des yeux. Prendre l'escalator, c'est un peu escamoter la vie. On glisse vers le néant sans s'en apercevoir. Dans ce qu'on croit le plus moderne, tout se fane plus vite. Ici, lorsque nous nous croisons, ce sont les images qui parlent. Ce ne sont plus nos yeux. Les gens se disent ce qu'ils font sans savoir ce qu'ils sont.

Je suis venu chercher une pelote de nuages, un peu de fil du temps, pour recoudre l'espoir. Je n'ai trouvé qu'un sparadrap, un chiffon de papier pour étancher la pluie. Qu’est-ce que je fais ici, des fourmis dans les jambes, de l’herbe dans les mots, cherchant une vraie larme dans un collier de verre, un éclat de galet dans un godet de plastique, un air de Mozart sur un marteau-piqueur, l’abeille de Pavlov sur une fleur en papier ? Tant d’abondance me gêne. Il y a de tout ici. Il y a des gens mais pas une seule âme sous les colonnes du temple. À chaque pas que l’on fait pour remplir son carrosse, un enfant meurt de faim.

 

Publié dans Prose

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