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Microbes 44

Publié le par la freniere


Le quarante-quatrième opus de Microbe est à l’impression. Sous-titré « Décollages, dépoèmes, désaphorimes… », il regroupe des textes sélectionnés par Paul Guiot et signésAnne Archet, Éric Dejaeger, Yvan Dusausoit, George Elliautou,Paul Guiot, Isabelle Herbert, Nicolas Kelig, Marie-Anne Lassine, Fabrice Marzuolo, Louis Mathoux, François Nedonema, José Spinoza, Bertrand Van Drogenbroeck et Thomas Vinau. Il est illustré de collages de Philippe Lemaire. Il sera accompagné (pour les abonnés « plus ») du quatorzième mi(ni)crobe : Un bretzel entre nous de Thierry Roquet.

 

Si votre abonnement est terminé, pensez à le renouveler...

 

Si vous désirez découvrir la revue ou vous abonner, contactez Éric Dejaeger :

 
 

Publié dans Prose

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Un poing de plumes

Publié le par la freniere

Je n’ai plus de visage mais les traits d’un stylo, le sang de l’encre dans les veines. Exilé clandestin sous mon scaphandre de peau, je me creuse un passage dans les déchets de la vie, quitte à passer tout droit. J’écris avec la peur, les bruits du silence, les trous de mémoire, la peur de tomber dans le trou du souffleur. J’écris à fleur de peau, à tire d’aile, accroupi sur le rêve. Certaines nuits, la mort se glisse entre les couvertures. Elle vient sonder le corps. On plonge dans son rêve pour camoufler sa peur. Le point du jour nous trouve en position fœtale, avec des bras d’enfant qui s’accrochent à la vie. Je m’éveille au milieu des mots. Je décris la mer avant de m’y baigner. Je dessine la route à partir d’un banc. Les pattes de table imitent la croissance des arbres mais n’atteignent jamais la hauteur des feuilles. En multiple de quatre, elles soutiennent la page où je me penche pour écrire.

J’entends la voix des meubles dans la chambre du rire. Les choses qui nous parlent abandonnent leur rêve et le donnent au silence. J’ouvre les yeux pour m’attacher au monde. Je m’accroche au cordage des mots. La route me libère. Je m’allonge en marchant. Je rejoins tous les temps, de la pierre à l’étoile. J’écoute les fleurs sonores du vent composer dans les feuilles des sonates à la vue. Elles se marient si bien au goût de l’eau. Il faut un seul crayon pour écrire des montagnes, des fleuves, des volcans. Il faut sa pointe pour percer les ténèbres, sa gomme pour effacer le malheur. Les racines de la pluie fécondent l’horizon. On ne marche pas sur l’ombre sans parler au soleil.

Je n’écris pas sur du papier mais les feuilles d’un arbre. Je n’écris pas avec de l’encre mais les vagues d’un ruisseau, les cailloux de la route, le cuir des souliers et le sang des blessures. J’ai replié les murs pour en faire une table. J’ai déplié les jours pour y mettre la nappe. Je marche sans boussole. À quoi bon des balises ? Chaque pas fait la route et la perd aussitôt. Je pars sans bagages. À quoi bon des valises ? Tout nous sera repris, des battements du cœur aux muscles du visage, la neige avec la pluie, la soif avec la source et le pain dans la bouche. Les hommes durs, les durs à cuire, les durs d’oreille peuvent être bons de l’intérieur. Il suffit d’un feu entre les hommes pour qu’ils se reconnaissent. La flamme d’une bougie éclaire le dedans.

Aucun banquier n’a encore réussi à m’imposer le respect. Au-delà de la guerre et des affaires, il y a des hommes indépendants qui rêvent d’autre chose. J’écris à fleur de terre, à ras du sol, des poèmes ruraux. Ils ont l’odeur désuète des vielles tables bancales et celle des orages qui éclatent en été. Je ne crois pas encore à la mort des gnomes, à la disparition des fées, à la fin des accolades. Les murs qu’on ne peut pas toucher font les pires prisons. Certains voyages ne sont que des départs différés. La pierre vient de loin sans qu’on la voie bouger. Quand le soleil se lève, le ciel regagne le ruisseau. Il faut parfois trébucher sur une pierre, se colletailler aux ronces. Les bêtes aussi meurent d’amour. Les arbres pleurent en silence. Laissez-moi peindre des cerises au milieu d’un pommier. On se construit de joies et de blessures, de rires et de larmes, de courage et de peur. Quand le printemps est lourd sur les branches, les oiseaux le relèvent de rapides coups d’ailes. Je préférerai toujours tomber d’une montagne que de vivre à genoux.

Le monde est bien trop plein de monde raisonnable. Il y a des gens qui vivent d’un jour à l’autre. Je vis d’une phrase à l’autre et d’une image à l’autre. La poésie n’est pas ce qui manque au chien mais ce qui manque à l’homme. J’ai commencé d’écrire sous l’impulsion des arbres et le conseil des oiseaux. L’écureuil des rêves se cache dans les nœuds comme les chats cherchent l’ombre à l’heure du midi. Il ne dédaigne pas grignoter le mot noix. J’écris toujours avec des mots en trop. Je trébuche dans ce trop sans perdre l’équilibre. Je grimpe de guingois la phrase pure d’une colline. Toutes les odeurs nous relient à la terre, de celle des racines à celle de la pluie. Ce que j’arrache à l’homme, ce que je prends de laine sur le dos des moutons, je le redonne en mots. Je me tiens sur la brèche. J’accueille l’inconnu. Je tends la main au paysage. Je redresse le cadre.

Se peut-il qu’aucun jour ne s’écoule pour rien, que les chemins perdus retrouvent leurs souliers, qu’aucun mort ne revienne cultiver son jardin ? Je dispose mes phrases sur la blancheur des pages. Je mets le feu aux mots et j’attends qu’ils flamboient. Des syllabes s’embrasent. Des voyelles crépitent. La peau du temps s’accommode des saisons. La mer se dessine dans le creux des rivières. Une graine devient blé, un arbre mort, une souche ronde et enceinte. Les mélèzes et les geais échangent leur pelage. Au ventre d’une grotte,  une montagne accouche d’un torrent. Une fleur éclot en larme ou en sourire. Une simple étincelle tient tête aux ténèbres. L’enfance des oiseaux brandit son poing de plumes. Le monde redessine chaque jour son visage. Tout un état de vie se dégage des neiges. Je m’en remets à l’envol des oiseaux, à la course des nuages, à la saveur du monde, à l’incidence du rêve, à la dictée du cœur, à la graine en semence qui implore la pluie. Lorsque la vie et la pensée se rejoignent, le jardin ne fait qu’un avec la maison.

Publié dans Prose

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L'homme pour l'homme (Pologne)

Publié le par la freniere

L’homme est un loup pour l’homme
L’homme est une corde pour l’homme
Ne te laisse pas engouffrer
Ne te laisse pas  serrer

L’homme est une pelle pour l’homme
L’homme est un traître pour l’homme
Ne te laisse pas anéantir
Ne te laisse pas  trahir

L’homme est un fauve pour l’homme
L’homme est une peste pour l’homme
Ne te laisse pas bouffer
Ne te laisse pas crever

L’homme est un ravage pour l’homme
L’homme est une foudre pour l’homme
Ne te laisse pas démolir
Ne te laisse pas assourdir

L’homme est un loup pour l’homme
Ne te laisse pas vampiriser
L’homme est un proche pour l’homme
Auprès d’un proche tu peux cicatriser


Edward Stachura
Traduction : Mary Telus

marytelus.blogspot.com/

Publié dans Poésie du monde

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Les murs que l'on ne peut toucher font les pires prisons.

Publié dans Aphorisme du jour

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Les tondeuses

Publié le par la freniere

st--phanie-2007-082.jpg

Un cimetière de tondeuses.

installation:  Yves Auclair
photo:  Stéphanie Bellet

Publié dans Glanures

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Tout craque

Publié le par la freniere

Tout craque de partout, le feu, le froid, le vent. Le quotidien, c’est la violence organisée. La mer n’est plus qu’un dépotoir. Les poissons plongent vers le fond. La terre n’est plus qu’un terrain vague. Les oiseaux montent vers le ciel, abandonnant leurs nids aux scarabées de la misère, aux tessons de bouteille, aux ordures ménagères, aux conserves rouillées, aux capotes éventrées, aux paquets de cigarettes. Même les chiens tournent le dos au commerce des hommes. Dans la langue des marchands, parler c’est se blesser. Des assiettes en plastique et des canettes de bière jonchent le sable des paroles. Le vent se blesse contre les fils de fer. L’air se raréfie dans l’oxyde de carbone. Les arbres se contentent d’un oiseau de passage. Un insecte survit sous quelque mauvaise herbe, se gonfle d’ombre en mangent un restant de lumière. La mer en recrachant ses vagues semble chercher sa voix parmi les pas perdus. Des flaques d’huile effacent l’histoire du sel, émoussent les oursins et tachent le varech. Le sens était partout, avec sa lumière et ses lettres naïves, son rêve et ses semences d’ombre, puis nous l’avons perdu dans l’amnésie marchande. On n’entend plus les veaux de brume dans l’étable du jour mais le murmure du cash et des bruits de portière. Les hommes n’échangent plus des mots mais des blessures cachées, des pièces de monnaie, des livres de prière et des trousseaux de clefs. La promesse de Dieu s’est transformée en monstre. Sur son tas de fumier, Lazare s’est levé armé d’un portefeuille ou d’une kalachnikov. On doit porter son cœur sous un gilet pare-balles.

Tout craque de partout. J’achète, donc je suis. La tristesse se terre dans les yeux des enfants. Les abeilles butinent des fleurs contaminées. Nous savons qui fabrique la mort et nous applaudissons. Que dire à cet enfant qui saute sur une mine, à celle qui accouche au creux d’un dépotoir, à ceux qui meurent de faim au seuil des restaurants ? Les moineaux font la queue pour une miette d’espoir. Même dans mon cerveau, je ne suis plus chez moi. Une poussière toxique dévore les neurones. Où trouver l’harmonie entre le terrorisme et la guerre sainte, nos mythes quotidiens et la guerre des étoiles ? Des gadgets électroniques ont avalé nos larmes. Du sang plein la bouche et des balles dans le dos, l’espoir survit à peine. L’homme n’a plus d’amis. Il n’a que des clients. Il n’y a plus que deux espaces, celui du travail et celui de l’argent. La haine se profile dans les yeux des passants. Le grand brassage des cultures est un marché de dupes. On mange la même merde de Shanghai à New-York. La même monnaie de singe achète les consciences. À la grande messe du dimanche, la liturgie technologique a remplacé l’encens. On n’écoute plus les morts mais les thanatologues.

Tout craque de partout, le bruit des autres et les ratures, les mots dans le corset des majuscules, les images sous l’écran, la liberté sous une averse de néons, la peur, la violence, l’injustice. Des bombes explosent dans les trains, les bars, les écoles, les églises. On brûle les récoltes et les ordures chimiques. On tire à vue dès qu’un poète se dresse, dès qu’un homme se lève, dès qu’une femme se fâche, dès qu’un enfant refuse de porter l’uniforme. Les bébés ne sont pas épargnés. Le cowboy à neutrons est un peu dur d’oreille. À ceux qui meurent de faim, on n’a rien d’autre à offrir qu’une réforme fiscale. Qu’ils se nourrissent de sous noirs. Les ghettos se multiplient. Des enfants naissent et meurent dans les camps de réfugiés. On repousse les pauvres au seuil des dépotoirs. On perd le fil chaque jour. On parle sans rien dire. Tous veulent passer à la télé pour être sûr d’exister. Tout se consomme. Tout se consume. Ni sujet ni objet. Ni cause ni effet. Il n’y a plus que le prix qu’on paie. Pour le meilleur et pour le pire. On a pipé les dés avant de les jeter. On dirait qu’on ne vient plus au monde pour vivre mais pour mourir, D.O.A., death on arrival, crever dans les ruelles, les taudis, les usines, pourrir dans la misère, la grisaille et l’ennui. Le rêve perd son sang devant un mur d’écrans. On n’écoute plus la pluie mais le bruit des machines, les vocalises des robots dans les ordinateurs, le rêve dévoré par les tumeurs technologiques. Qu’est-ce que c’était la vie, la tendresse, l’amour, le temps vécu du cœur ? Qu’est-ce que c’était l’enfance avant les G.I. Joe ? Qu’est-ce que c’était le monde avant les caméras ?

Tout craque de partout, la peau sous le botock, le miel sous la cendre, le rêve sous l’écran, les yeux plus grands que la panse, le cœur sous l’habit, la mémoire de l’aube dans un attaché-case. Dans le vide rien ne manque. On se bat dans le plein pour un morceau de plus. On s’arrache les doigts pour une paire de gants. On s’arrache les yeux pour un film à la mode. On s’arrache le cœur pour l’écouter mourir. C’est l’inflation de la connerie, l’infection focale, l’invasion du sida et des machines qui pensent, la victoire des chiffres, l’anorexie du cœur. On nous a mis du chewing-gum dans les oreilles, du ciment dans les yeux, la tendresse à l’index. Des images toxiques éclaboussent le vent. L’œil animal du jazz a fermé sa paupière. On n’entend plus chanter le tonnerre et la foudre mais la douleur de vivre et les oiseaux blessés. Le bruit de balles enterre le beau chant des chamans et la musique du lierre sur les murs de béton. La chasse à l’homme a remplacé la paix. Nous nous sommes trompés. Les abonnés absents ne rappelleront plus. Les fleurs se cachent dans les mots et gardent leur secret.

Publié dans Prose

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

«Il n’y aura ni culture ni identité canadienne tant et aussi longtemps que les Canadiens n’assumeront pas l’héritage aborigène. Personne d’autre au Canada ne représente mieux que les Métis la fusion du vieux continent et du Nouveau Monde.»

Harry Daniel, Grand Chef des Métis du Canada, 1978

 

Liberté, Égalité, Fraternité ! ce concept qui permet aujourd’hui aux grands exploiteurs du monde de se présenter en modèles par le discours mais non par le geste, ne vient ni des Etats-Unis, ni de la France, ni de l’Angleterre qui l’ont placé dans leurs constitutions comme s’ils en étaient les inventeurs éclairés. Il vient du «Sauvage», il vient des «Gens-Libres» qui ont peuplé, conquis et donné, à leur manière, un visage humain à l’Amérique du Nord. Ce sont eux, Indiens et Métis, dans un esprit de symbiose avec cette Terre nourricière, qui ont inspiré Rousseau, Voltaire et tous ces autres; ce sont eux qui ont donné la mesure d’un esprit typiquement Américain, dans le sens continental, originel, unifié et fraternel du terme. L’Amérique, dans le sens que nous l’avons édifiée, ce n’est ni le Capitole, ni la Maison Blanche, ni le Pentagone, ni les Parlements d’Ottawa et de Québec. L’Amérique, c’est Nous !...

                                   Des Métis, c’est ce que nous sommes, et c’est tout dire !

 
Russel Bouchard
 

Russel Bouchard est un historien métis du Saguenay. Il a publié, entre autres :

La communauté métisse de Chicoutimi : fondements historiques et culturels

Le peuple Métis de la Boréalie : un épiphénomène de civilisation

Quand l’Ours Métis sort de sa ouache

La longue marche du Peuple oublié… : ethnogenèse et spectre culturel du Peuple Métis de la Boréalie

 
Chik8timitch, Saguenay

Russel Bouchard

33 Saint-François

Chicoutimi, Qc,

Canada
G7G 2Y5
(418-543-0962)

Publié dans Paroles indiennes

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Dommages collatéraux (Québec)

Publié le par la freniere

 

 

autour de moi à tout moment
des drames se jouent qui tournent à la comédie

des contes de fées finissent en cauchemars
les scénarios s’entremêlent
jusqu’à la distorsion des routes
 
sur la même planète
au concert des nations
si les chefs d’orchestre ont du sang sur les mains
les partitions restent immaculées
et l’exécution impeccable
 
dans le calcul des génuflexions
sans ordre de valeur
la répartition du pain sec et des lésions

l’équation de l’injustice et du nécessaire


les existences brisées

on les appelle «dommages colatéraux»
peu importe le nom de la guerre

économique ou militaire

d’autres expressions viendront

toujours aussi utiles

on s’en servira encore

pour enterrer vivants

ceux qui respirent trop fort

 
 Jean Perron

Publié dans Poésie du monde

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Le degré zéro de la poésie

Publié le par la freniere

l'haleine chargée de kir royal
ils parlent de la dimension heideggerienne
de l'amitié entre René Char et Albert Camus
et me prend l'envie de roter
en hommage aux grands poètes

Thomas Vinau

Publié dans Prose

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Un quignon d'empathie

Publié le par la freniere

Il n’y a pas de mot précis pour nommer les mots. Ils sont nommés par les choses qu’ils disent. Le blanc entre les mots n’est jamais du silence. C’est un espace par où passe la vie. Il y a longtemps que mes phrases ont perdu leurs pantoufles. Elles saignent du talon. Quand le pire est permis, il nous faut vivre dans la marge et contourner la loi. Je laisse toujours à ma table une assiette pour les âmes en peine, un petit bol de mots, un quignon d’empathie. Même mort, un arbre offre son feu. Quand il part pour le sud, un oiseau laisse un nid pour les oiseaux d’hiver.

Quand les rêve sont trop longs pour les jours étriqués, il ne faut couper les manches mais étirer les bras jusqu’à la ligne d’horizon. Les enfants le savent qui dessinent des pattes sous le dos d’une pierre et joue à la tortue. La seconde qui suit, est-ce un début d’éternité ou la fin d’un espoir ? Cela dépend souvent de quel pied je me lève. Quand le hasard fait bien les choses, l’habitude les tue. Est-ce d’être né dans le noir qui nous fait chercher la lumière ? On ne naît pas la guerre au ventre, c’est l’orgueil des idées qui nous gave de balles.

Il n’est pas toujours facile d’écrire. Hier, j’avais la tête vide. Le réel est passé comme un voleur de mots laissant le rêve à moitié mort. Aujourd’hui, les mots débordent sur les lèvres. Ils sont trop nombreux. Je n’arrive pas à en saisir un seul. Je dois couver les phrases dans l’œuf d’une voyelle. Les mots rangés dans le dictionnaire, je m’y perds. Je les aime en broussaille. Je craque une allumette et les images flambent. Un feu de paille suffit pour éclairer la nuit. Les poètes cachent tous un trésor sous les guenilles des phrases.

À défaut d’être né sous une bonne étoile, on peut toujours mourir de rire. La musique des mots n’est jamais ce qu’on croit. On rime avec un stylo bègue. Je préfère l’assonance et le crottin du sens. On n’entend pas l’oiseau nous questionner, les arbres dire je t’aime, les pierres philosopher entre elles. Leur silence est moins vain que le bruit des prophètes. Le sens se réfugie dans les tasses ébréchées, les craquelures du mur, les ardoises qui manquent sur le toit des idées.  J’ai beau laissé des tables, des lits, des armoires, des miettes derrière moi, à chaque nouvelle page, c’est une maison vide que je dois meubler.

La pie voleuse de mots vient chaparder mes phrases de son bec en virgule. Elle fait de mes chiffons des images en dentelle, des trous dans le papier. Je dois à mon tour chipoter dans les fleurs, picorer du soleil, frauder quelques cailloux, faire tomber des feuilles pour finir ma page. Je dois à chaque ligne ressemeler mes rêves, recoudre la mémoire pour retrouver la route, dessiner l’eau du fleuve pour atteindre la rive. Je cherche la lumière pour alléger un peu la pesanteur humaine. Brûler quelques billets, pisser sur la monnaie, faire un faux chèque en blanc n’abolit pas l’argent mais soulage le cœur.

Le cirage ne tient pas sur les baskets sans lacets, pas plus que l’honnêteté dans la main d’un banquier, la chair sur le masque, la sueur des hommes sur un attaché-case. Quand le tonnerre gronde, on ne voit plus l’éclair mais la friture des écrans. Les choses que personne ne voit sont celles qui m’éclairent. J’entends la voix des heures prisonnières des montres et celle des enfants toquer contre le cœur, celle des mères saigner sous la chemise des soldats et celle des étoiles enfermées dans la pierre. Je fais le tour des tombes pour saluer les morts. Je redresse d’un mot le poil d’un brin d’herbe sur la peau de la terre. J’écoute l’écureuil rêver au creux d’un arbre, l’improbable qui chante à portée de l’oreille, le vol d’un oiseau qui traverse le ciel. Avec mes quelques mots, je ne vais pas plus loin que le ruisseau d’en face. Je continue pourtant de rêver à la mer. J’échange l’innocence contre le vrai pardon.

Tout bouge dans l’immobilité. L’air se pique aux épines comme une vieille dame ravaudant l’espérance. Le vin des jours se répand sur la nappe du temps. Le ciel se déchire et laisse tomber sa pluie. La porcelaine du cœur finit par s’ébrécher. Le dos des pierres frissonne sous les pas des insectes. Des choses disparaissent sans cesse. Il en est de même de certaines phrases écrites la nuit. Il ne reste plus d’elles, au matin, que des grimaces taciturnes, des mots taiseux, des images aveugles. Je les entends se battre dans l’invisible qui nous cerne. Elles reviendront tantôt, en bulles, en pollen, en paroles. Les voix fanées au fond des poches retrouvent la sortie, la main quêteuse des muets.

Les chiens que l’on détache ne vont jamais plus loin que le bout de leur chaîne. Même leurs aboiements sentent la muselière et le fond de chenil. Le vent retourne comme une bêche les mottes bleues de la mer. Le vent y mouille ses souliers et marche sur les eaux. La pluie ronronne sur les toits. Tous les chats gris lui font la cour. Les oiseaux se promènent à l’envers pour écoper le ciel. Ça gazouille et s’égosille dans la grisaille du jour. J’ai une écharde dans la tête comme un vieux clou têtu. Sa pointe sort à la faveur d’un mot, d’une phrase, d’un rire. L’âme a changé de forme sur le duvet solaire.

Je saisis mon crayon comme on reprend la route. Au bout des premières lignes, un paysage monte, une image apparaît. Les arbres bougent comme un acteur muet dont le vent sait le texte. Je pose ma balance sur la ligne d’horizon, la neige d’un côté et le soleil de l’autre, le blanc du silence et la noirceur de l’encre. Comment bouger sans briser l’air ? Tant de lumière pénètre dans une seule goutte de pluie. Le ventre de la vie est gonflé de miracles. Le paysage commence sur la buée des vitres, au réveil du rêve, dans la mine d’un crayon, le poil d’un pinceau. Il continue dans l’air, les racines, les cheveux, des trous d’eau aux trous noirs, du délié des pierres à la béance sidérale. La route peut passer par le chas d’une aiguille, par le chat du voisin, par le pas d’un chevreuil. Le moindre signe de main fait bouger l’horizon. Le moindre vol de mouche transforme l’univers. Il ne faut pas désespérer. Quand les traits sont tirés, le temps corrige encore les brouillons à venir et laisse le hasard en ponctuer le sens.

Publié dans Prose

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