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À lire

Publié le par la freniere

PRIX LÉO FERRÉ 2007
REMIS PAR LA VILLE DE GRIGNY (RHÔNE)

Publié dans Prose

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Dans le fouillis du crin

Publié le par la freniere

Dans la poussière ou la rosée de l’aube, du blasphème au secret chuchoté, je traque l’absolu. Ce n’est pas un cri, ce n’est rien, presque rien, une feuille qui tombe, un rayon de soleil, un souffle de fourmi. Je récupère une ligne dans la paperasse des ténèbres, une phrase dans les arbres, une voyelle esseulée dans le silence des choses. Quand on écrit, le temps n’existe pas. Hier ou demain, qu’importe. Il n’y a que les mots. Je suis contemporain du premier homme sur terre. J’aiguise mon crayon comme on taille un silex. Je voudrais être lu en 1622.

Les jours de neige, je m’accroche au vol des mésanges. La terre et le ciel me servent de maison. Une fente dans les nuages me sert de fenêtre. Il n’y a pas de porte mais des sentiers perdus. C’est ici que je cultive mon jardin, entre les marges et les nuages. C’est ici que je m’éveille, que je nais. C’est ici que je mange et pas dans une assiette. C’est ici que je couds les blessures du temps et met de la couleur aux ombres de la nuit.

Je reste debout avec mes mots sur les épaules, mes rêves sous le bras, la peur dans mes pas qui me force à marcher. J’écris entre la maîtrise et la gaucherie, le manteau et le cœur, le marteau et le clou de girofle. Les émois s’entrechoquent et font vibrer la page, des bribes de vécu, des fragments d’impossible, des cheveux d’ange dans le fouillis du crin. La pensée de la mort me fait vivre. Le bâillon me donne la parole. La pensée du malheur me force au bonheur. Il faut s’aimer plus fort que le bruit des marchands, des balles, des autels et des télévisions.

Il faut démaquiller les fausses blondes du profit. Toute croyance lève sa dîme de martyrs. Ceux qui n’ont jamais aimé ont quelque chose de laid dans le regard ou dans le geste. La lumière des yeux reste à l’état latent, la caresse enfermée dans les poings, la tendresse cachée sous l’omoplate du rire. Je ne veux pas courber l’échine jusqu’au bas de la terre. J’ai quitté la tribu des chiffres. Je vis dans l’encre des voyelles, un verbe de sueur et de sève. Je bivouaque dans l’azur et l’œil du cyclone. Je rêve dans la bouche du volcan. Les mots sont un grand feu. Leurs flammes sautent de main en main, de proche en proche, de loin en loin.

Je ne suis qu’une goutte dans la pluie, un éclair dans l’orage, une braise dans la cendre, un galet rebelle dans la prairie des pierres. Mes blasphèmes se mêlent aux louanges, mes semonces aux mercis, ma semence aux caresses. Après la terre et ses miracles minéraux, après le fleuve et ses mouvantes métaphores, après le feu et ses phénix de neige, après le vent, après la pluie, nous volera-t-on jusqu’au soleil ? Je me souviens du feu jusqu’au bout de la cendre. 

Les mots ne se connaissent pas entre eux. Ils se rencontrent assis sur le blanc d’une page, les voyelles pendantes au bord de la marge, les syllabes en broussaille et le sens aux aguets. J’écris en écrivant. Je mets des mots là où il n’y a rien, du beurre où il n’y a pas de pain, des mains dans les gants égarés. Je cueille des fleurs sur la neige, des étoiles dans l’eau, des images dans la salive et l’air. Je touche les éclairs avec le bout des doigts. J’habite sur la branche d’un arbre, dans un nid de voyelles. Je cherche un brin d’espoir dans la paille sémantique. J’ai tout trouvé entre deux phrases, même la vie. J’y trouverai la mort, un jour ou l’autre.

Publié dans Prose

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Je suis le père (France)

Publié le par la freniere

Je suis le père oublié sur le mur. La voix de l’ogre dans le couloir. Je suis le père assis dans l’ombre du grand buffet avec mes doigts énormes, mordu de rouille et de tabac. Je suis le père qui a de la crasse sous les ongles et sa barbe du vendredi. Le père qui ne sait pas tenir un crayon de couleur, ni vous prendre sans vous broyer dans ses bras.

Je suis le père qui s’attarde au café parce qu’on y refait le monde. Je suis celui qui lit n’importe quoi et s’abrite au bout de la table derrière le grand journal déplié. Je suis le père qui ne croit plus à rien ni aux serpents ni aux petites dents qui tombent et encore moins à la souris qui les transformera en friandises. Je suis celui qui s’absente. Celui qui n’était pas au pied du lit quand vous vous êtes dépliés du sommeil. Le premier, le liquide, celui dans lequel on prépare toutes ses ailes.

Je suis le père que vous oublierez dans ses crachats et dans ses quintes. Le père au dos perclus, au dos percé. Le père qui marchera jusqu’à la fin au bout du couloir froid de l’hôpital, dans sa lourde chemise déchirée.

Joelle Brière

Publié dans Poésie du monde

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La haute main

Publié le par la freniere

Max roach, drums

 

La haute main sur les orages et le velours c’est lui

et le croulement des syncopes à contretemps du cœur

lui ces battements de soleil à l’envers de la voix

sous le métal qui rêve ou contre les coups du piano

c’est lui ces cataractes d’ombre en pluie sur le silence

toutes ces mains de caresse et d’éclairs c’est un seul nègre

assis royal à gouverner le peuple des tambours

Max Roach qui prend le pouls des profondeurs impitoyable

et tête shoote ces cailloux de nuit vers la forêt

griffant la caisse claire au bout sensible des balais

comme on fouille un ciel d’eau douce au lieu de fermer les yeux

 
Ludovic Janvier

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Quand «être absolument moderne»
est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran,
ce que l'honnête esclave craint plus que tout,
c'est que l'on puisse le soupçonner d'être passéiste.


Guy Debord

Publié dans Ils ont dit

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La terre n'a pas fini de naître

Publié le par la freniere

Au cœur des favelas, la famine gargouille à la porte du ventre. La terre n’a pas fini de naître et on la tue déjà. Depuis des millénaires, on marche sur les os. Du silex à l’avion, n’avons-nous rien appris ? Sur les plages désertes, la pompe des nantis succède au dénuement. Ne laisserons-nous aux fleuves qu’une eau en mal de transparence, un poignard dans le dos de l’espoir, un masque à gaz en guise de visage ? J’aiguise avec mes lèvres le fil d’encre des mots. Il n’y a pas de bout du monde. Chaque étoile n’est qu’une étape sur la route infinie. Chaque pas est une marche en avant pour ne plus revenir.

Ali Baba est mort empalé par la foi. Il ne reste de lui que les quarante voleurs devenus gérants de banque. La caverne est murée. Son trésor est un leurre. Sur les routes balisées, on ne peut plus se perdre. C’est son âme qu’on cherche sous les carcasses des autos, les couleurs des affiches, la poudre d’or des mirages. Le goudron fume en vain sous un soleil de plomb. La chair tendre du rêve a blanchi comme un os. Les nuages tirent en vain les rênes de la pluie. Sous le galop de l’eau, le sable reste sec.

Gardien des anonymes, le vent balaie toujours la poussière des tombes. L’espoir pousse mal dans des cubes de béton, le carton-pâte des hlm, le plasma des écrans. Les fleurs à angle droit en perdent leur odeur. Sur les comptoirs des supermarchés, la cellophane efface la mémoire des bêtes. On ne s’arrête plus en route pour regarder le ciel mais pour noyer le delco, vérifier les bougies et graisser les soupapes. L’essence de l’être se perd dans celle des moteurs. Les néons des gaz-bar remplacent les points d’eau. Nous ne savons plus parler qu’à travers un écran. On laisse les marchands mettre le rêve à prix et les tireux de ficelles décider du bonheur.

On n’en finit jamais avec la monnaie de singe. C’est le chiendent de l’homme, le mauvais sang, le mauvais sort. Ne laisserons-nous qu’un vide en pourboire au néant ? Le proche et le lointain ont fini par se perdre sur un billet d’avion. On bâtit sans arrêt des ruines anticipées repoussant les sans grade au seuil des dépotoirs. Ils sèment des tomates dans les déchets toxiques. Leurs chiens sont des mutants de la race des mouettes. On ne va pas plus loin en jet qu’en sandales. Le bout du monde est sous nos pieds.

On abrutit l’espace à coups de pelles géante. On vide l’espérance, même le creux de la tête. On façonne le monde à l’image des cons. Les étagères à livres sont remplies d’ignorance. Tout pourrait être et ce n’est pas. Tous pourraient dire et se bâillonnent. Les vrais poètes se cachent parmi les invendus. Tous les vivants défilent au-dessus d’un abîme en décorant leur ombre d’un soleil factice. Pour les marchands de chanvre, le pendu n’est qu’une corde à l’arc du profit.

Chaque banque est un obstacle à la bonté possible. Chaque temple qu’on dresse est une prison de l’âme. Chaque autoroute rature le sens de la marche. On a bourré les bêtes de résidus chimiques. Pourquoi lire des poèmes quand on peut voir la mort en haute définition entre la soupe et le dessert ? Les hommes se divisent en affamés à mort ou en repus à vie. Je ne sais plus qui peut m’entendre. Je ne sais pas ce qui m’attend. Ma page trop souvent se remplit de virgules. Je voudrais faire d’un jet le trajet jusqu’au bout, faire crier les mots comme un loup pris au piège, faire craquer les jointures dans la main du silence. Je ne laisse plus parler la souffrance à ma place. J’aimerais pouvoir écrire : «tant de belles choses nous attendent», apporter de l’eau fraîche au moulin, redonner de l’air aux pneus crevés, plus long de fil aux cerfs-volants. Je vois à peine la lumière traverser l’horizon. Pour un visage ouvert à l’étonnement d’aimer, mille masques viennent cacher le rictus des hommes, mille soldats viennent cracher dans la soupe du cœur.

Il ne s’agit pas d’avaler des couleuvres mais d’aimer, donner l’espoir aux affamés du monde, aux éclopés du cœur, aux enfants du Sahel, aux fleuves mis en digue, aux bêtes mises en gage, aux rêves mis en gage pour un seul grain de riz, au ciel pris en otage. Je suis riche de tout ce qui me manque, de tout ce que j’ignore, de tout ce que je rêve. La senteur de la terre enivre mes neurones. Je veux être à la page ce que l’aube est aux fleurs, une rosée d’amour régénérant la vie, une matière enceinte de sa propre lumière, une torche de mots enflammant les embruns, un arc-en-ciel joignant les deux rives d’un fleuve. Chaque pas vers le ciel apporte un peu de pain aux mains vides du temps.

Publié dans Prose

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Livre

Publié le par la freniere

livre.jpgphoto-montage: Aaron de Najran

Publié dans Glanures

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Ta ligne de vie

Publié le par la freniere

Ta ligne de vie est un roman sans fin. Elle apporte la pluie aux oiseaux secs sur les branches, la chaleur à la neige, la force aux galets morts, la chlorophylle aux mots. Elle redonne sa chair au squelette du temps, sa lucarne au grenier. J’avance en toi jusqu’au fin bout des lignes pour comprendre la vie. Je suis en vie. Je nais. Je touche la lumière et les parfums du monde. Je touche ta main nue pour allumer le feu. L’amour fait de l’homme un phénix, du désert une source. Tu es mon pain au goût de femme.

J’ai trouvé tes mots sous la doublure de l’hiver. Ils réchauffent mon cœur mieux qu’une corde de bois. J’ai retrouvé les mots pour faire l’amour, les gestes pour l’écrire, la chair sous l’image, la sève sur la page. Je cache mes paroles sous ta robe à silence, tes baisers sous ma langue, tes gestes sous ma blouse. Je ne serai plus seul à compter les orteils des arbres, à parler aux oiseaux, à dessiner la lune avec des yeux de biche, à planter sur le sable des racines à bonheur. Le tremplin n’existe plus. Nous montons sans aide pour saluer la terre. Nous sommes la salive dans la rumeur des langues, l’énergie dans les vagues, le feu d’une comète qui ne s’éteint jamais. Lorsque je mets l’amour en mots, j’ai ton aube à la bouche.

Je t’écris pour te dire que j’ai encore des doigts. Ils font des mots en t’attendant. Ils font des mots croisés comme tes lignes dans mes mains. Je regarde ta photo pour être sûr d’avoir des yeux. C’est vers toi que je marche pour ne pas m’enliser. Sur une île trouvée au milieu de la neige, je pense à toi soir et matin. Son eau transforme en sable tous mes châteaux de glace. Quand il pleut, c’est ta voix qui descend des nuages.

Le monde est une femme quand je t’aime. Les hanches des forêts accueillent des caresses. La rosée perle au pubis de l’aube. Les bras du fleuve ont la force des épaules. Mes mains se tendent pour le pain, la bouche du soleil sur une colline ronde. La vie est mûre comme un fruit dans le berceau des arbres. Mon âme va d’un pas de bête vers ton étable de lumière. Avec toi la beauté a pris toute la place, la bonté, la mystique, l’extase. Je t’aime. Ces trois mots sont plus forts que les mille mots des livres. Il a suffit que tu les dises pour que ma vie s’éclaire.
(...)

Publié dans Prose

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Pour oublier un peu la neige

Publié le par la freniere


Cette bouteille d'huile, pressée à froid, est un poème à elle seule
on peut imaginer les olives heureuses sur ces terrasses
où elles se parlent d'arbre en arbre,
sautent à pieds joints d'une terrasse à l'autre
on les entend presque siffller dans la salade
goutter sur les doigts à travers la tranche de pain
et le bruit de cigale dans la poêle....

Aaron de Najran

photo: Ile Eniger

Publié dans Glanures

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Les mots en porte-voix

Publié le par la freniere

J’écris les mots en porte-voix dans les flammes du vent. Je porte dans la nuit un crayon de soleil pour éclairer la route. J’écris n’importe quand, n’importe quoi, n’importe comment. J’arrose de rosée les marchands de mazout pour qu’ils fassent faillite. Je n’écris pas de mots sur la langue des riches. Je ne marche pas dans les rails des suiveurs ni les pas des vainqueurs. Je relève les vaincus qui tombent sur le cul. J’enflamme l’eau d’érable dans les cabanes à sucre. J’arbore ma jeunesse sous le gilet des rides. N’ayant plus que des phrases pour unique salaire, à chaque fin de mois, je dois courir plus vite que mes créanciers. Ils n’encaissent pas les cicatrices sur mes chèques de peau. Je n’ai plus qu’un nuage pour décrire le ciel, la clef des champs pour payer mon loyer, une brouette en bois pour traverser le temps, une pompe à bécique pour imiter le vent, un long manteau d’images pour affronter le froid, le mot pain pour pitance.

Je tatoue l’infini sur les bras des girouettes. Je grave un cœur de feu sur l’écorce de neige. J’efface l’heure des cadrans pour en faire une route. Je m’accroche aux mots pour ne plus toucher terre. Les phrases grimpent dans mon corps, des orteils à la tête. Elles passent par le cœur, les muscles, les artères avant que de se dire. Je ne vois pas les choses. Je vois ce qu’elles regardent. Je ne dis pas les mots. Je dis ce qu’ils écoutent. Dans le galop des phrases, je ne serai jamais que ma propre monture. Personne n’acquittera en mon nom la facture de vivre. Je jette l’amour à la volée sur le dos des abeilles, des chevreuils, des loups. Je ne fais pas du temps un musée d’affection mais de la terre à tendresse.

J’habite le réel mais je vis dans le rêve. Je ne suis pas plus d’ici qu’un écureuil en cage. Je garde pour l’été une plaque de neige, quelques fleurs en hiver sous la laine des mitaines, des mots aux bras croisés sur le bord d’une page, quelques miettes de vie pour les morts de passage, un verre sur la table, une attelle de chair pour les cœurs brisés. Je m’appuie sur ma faiblesse pour soulever la terre. J’ai l’âme vagabonde, le cœur d’un gitan. Mon corps est une caravane dans le désert du monde. Le moindre chant d’oiseau me sert d’oasis.

Publié dans Prose

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