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Paroles indiennes

Publié le par la freniere


Grandir...

quand je serai grande
je vous le dirai
avec des majuscules

j'ajouterai les autres mots
pour vous faire des phrases
très longues dans la marge

je vous conterai mes espaces
cette place aux images
j'y construirai des cadres

l'imaginaire je vais l'attacher
aux feuilles bien remplies
vous pourrez jettez l'ancre

je vous soufflerai de grands textes
vous fermerez enfin vos yeux
mes ailes auront une cage

quand je serai grande

mais la montagne est encore plus haute
et mes mots
plus seuls que jamais

avoir su
je ne serai pas née
aussi petite

une si grande étincelle
pour un si petit ciel


Journal d'une peau-rouge (extrait)

Vous êtes espagnole n'est-ce pas ?

Je suis au Saguenay, dans une épicerie entrain de payer à la caisse. Le proprio tout sourire emballe mes trucs

Vous êtes proche! C'est presque pareil! Lui dis-je sensuellement.

Là le monsieur est vraiment content! Et hop la salade dans le sac! J'ai presque eu une invitation à parler latino devant un expresso! Alors vite je me pousse!

Le Saguenay est au cœur de l'habitat des autochtones, autour il y a les réserves. Parfois je me sens comme une immigrante qui ne comprend pas trop pourquoi elle est venue dans ce pays de merde! Oups! De neige!
Et oui, parfois j'aimerais être cette mystérieuse espagnole.

Je lui dis? Non. Mais je dois lui dire! C'est ridicule! Non?

Toute en émoi, la nouvelle intervenante, toute jeune et jolie, me transmet son admiration et son plaisir à déguster les repas que je fais.

Quelle joie de savourer la cuisine orientale! Je n'ai jamais mangé cela! J'adore goûter les mets de différents pays! Ca goûte le soleil du Mexique !

Ca existe le Mexique oriental ?
Je la laisse aller de même pendant deux semaines! Et là, je ris en vous disant cela... De plus, elle me trouvais jolie et géniale, alors pourquoi l'arrêter? Tous les jours cette jeune femme me trouvait merveilleuse! Jusqu'à une certaine pause, après un délicieux pâté chinois, alors que la discussion tourne autour de la chance que j'ai de pouvoir manger gratuitement à mon travail et même, de ramener parfois les restes pour ma famille. Les joies du communautaire!

C'est vrai que dans ton pays vous ne devez pas manger à tous les jours surtout que la nourriture est rare, tu dois être vraiment heureuse de vivre au Canada!

Ayoye!
J'ai un grain de maïs coincé là, entre les dents!

Je la regarde avec pitié et surtout je me sens coupable.
Coupable d'avoir pu être admirée. Pour mon courage, ma force, pour moi! Moi.

Tu sais, je suis Ilnu Non! Pas du Pérou! Ilnu, autochtone!

Hein?

Ohh non, je ne vis pas dans une réserve. Pourquoi! ? Parce que mon grand-père a été dans un pensionnat et Le gouvernement tu dis ? Non, je ne suis pas subventionnée!

Le café est froid dans ma bouche.

Elle s'en va. Très loin. Et elle ne reviendra plus jamais me parler du soleil.

loin de ma terre
au sommet du ciel
quand on frappe la neige
sur mes ailes
un tout petit vent
aura beau dire
toutes les écorces
il restera
son cri et ma plume
dans les feuilles
rouges


Maikam (Louve) Mathieu           montagnaise



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Je viens

Publié le par la freniere


Je viens sans raison sans saison sans maison.
Je viens de l'encre et du papier.
Je viens de tout et du néant.
Je viens des muscles de la mer,
des hanches des montagnes,
des pieds nus sur la route.
Je viens de l'eau. Je viens du vent.
Je viens d'un ventre de lumière.
Je viens de l'aube et du couchant.
Je viens de chaque lettre, de chaque pas sur le sable.
Je viens des yeux et de la main.
Je suis né d'un parfum, d'une étoile, d'une mère.
Je viens de chaque note, de chaque son,
d'une bouteille à la mer.
Je viens du violon avec son chant de bois,
de la truelle, du marteau, de la plume,
de la ruelle et sa portée de chats.

Je viens des petites choses,
des yeux de porcelaine, des cardans de l'orage.
Je viens du bronze et du silex.
Je viens du serpent, de la loutre et du loup.
Je viens de moi aussi.
Je marche à pas d'oiseau entre les pas de plomb.
Je remonte de loin à l'arraché de vivre,
de plus loin que la terre,
de plus loin que la roue, le rouet et la route,
de plus loin que la mort.
Je ne demande qu'à aimer.


Publié dans Poésie

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Rien c'est tout (Québec)

Publié le par la freniere


Ça commence avec rien
trois fois rien qui fait tout
une salle de naissance et des cris bâillonnés
puis les ors de la nuit pluie sur la vitre attisée
l'éclat d'une couleur assoiffée de soleil
la note imperceptible
d'un oiseau sur une portée électrique
un arbre qui soutient l'un des siens décimé
le bruit si doux d'un souffle emmitouflé de silence

Du peu qui fait la mie qui fait l'or de la croûte
ce qui plonge dans le coeur un rire inexpliqué
la grâce d'une tige déployant ses ailes à fleur de vent
les tâches de pissenlit sur le short de l'enfant
l'étincelle toujours vive des visages en-allés
l'absence qui crépite dans les jardins de neige
le désir ressuscité sous la trompette de Miles
la mer retrouvée juste après le naufrage
les mains serrées très fort dans le cercle d'aimer


Rien c'est tout
c'est douleur
c'est douceur
c'est un monde résumé
dans ce qui le traverse

Laila Cherrat



Publié dans Poésie du monde

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Le loup

Publié le par la freniere


("Le" loup - on dit toujours "le", comme s'il n'y en avait qu'un... Je l'ai vu deux fois récemment, près du hameau de Tincave. J'ai reformaté, pour l'occasion, un petit texte que j'avais composé il y a une dizaine d'années, dans le Mercantour, quand l'animal n'avait pas encore reconquis les Alpes entières - et, désormais, son bon vieux Gévaudan !)

Comme l'éléphant d'Alexandre Vialatte, le loup est irréfutable. C'est un animal prouvé, au contraire de la Licorne ou du Vampire. Il est vif, rusé, coruscant, hirsute. Il vous considère de ses yeux jaunes, mais pas forcément pour vous manger mon enfant. Il exhale une évidence logique, zoologique et morale. Il ne saurait être révoqué du monde, ni par le ministère du Gibier et Accidents de Chasse, ni par l'Office du Ski et Fractures ; pas davantage par le syndicat de la Joyeuse Chevrotine ou l'amicale des Immeubles de Béton dans la Montagne.

Le loup est irréfutable... Quiconque, une fois dans sa vie, a vu frémir ses babines, devient une autre personne. Ou plutôt redevient ce qu'il fut avant l'invention du ministère des Accidents de Quatre-Quatre et des Balles Perdues réunis. Le loup et l'homme sont des bêtes sauvages, mais civilisées, composées de la même substance organique et passionnelle. Ils occupent des niches écologiques identiques. Grands prédateurs, amateurs de gigot du dimanche, ils font plus souvent leur ordinaire de petits animaux et de plantes : lapins, grenouilles, myrtilles ou fraises. L'homme y rajoute du coca ou du château margaux, selon son degré de civilisation.

Les deux animaux s'organisent en familles et en clans. Ils forment des meutes ou des villages. Ils se parlent dans un langage chanté-modulé qui donne le frisson dans la montagne ou à l'opéra. Ils se caressent, se reniflent, se lèchent, se bécotent, marquent leur territoire, se prosternent devant le chef, subissent la mondialisation et s'envoient des coups de patte dans le dos de l'arbitre. Certains pratiquent l'altruisme. Beaucoup passent leur vie la queue basse.

L'homme et le loup ont des destins qui se croisent. Canis lupus et nous-mêmes partageons trop de légendes et d'aventures pour que la cohabitation cesse faute de loups. Qui voudrait la mort de son frère ? Depuis le Moyen Age, nous exterminons nos semblables aux yeux jaunes. Nous les fusillons, nous les piégeons, nous les empoisonnons. Nous comprenons désormais que c'est une faute écologique et un crime contre les générations futures. Non seulement le loup est irréfutable, mais il est indispensable. Si nous ne réussissons pas à lui faire un peu de place sur cette Terre, cela voudra dire que nous n'en laisserons pas davantage aux éléphants, aux tigres, aux ours, aux baleines, aux requins, ni à aucun autre grand animal, puisque toutes ces créatures gênent quelqu'un, quelque part. Mais, dans ce cas, nous nous punirons nous-mêmes. Nous ruinerons nos mythes et nos plus beaux poèmes, nos symphonies, nos peintures et nos rêves, en un mot tout ce qui nous a fait hommes avant que nous n'inventions l'Administration réunie des Pelles Mécaniques, des Bombes à Fragmentation et des Fusils Mitrailleurs.

Demain, je marcherai dans la forêt de Tincave, au-dessus de Bozel, où j'espère bientôt revoir "le" loup. Je grimperai les flancs du mont Jovet sur la trace de cet animal admirable, heureusement revenu en France depuis l'Italie, et par ses propres moyens. Je veux croire que mon frère aux yeux jaunes me regardera comme un frère. Nous attendrons la nuit, la pleine lune, et nous hurlerons ensemble un hymne à la beauté du monde.

.
Yves Paccalet


Publié dans Glanures

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Isabelle de Paris

Publié le par la freniere


Le voilà, le jour, le lieu, où je coupe la gorge au temps.

Il est là, ce petit bout d'aurore, avec sa sève d'heures qui montent enfiévrées de regards.

Les mots ne passent plus par dessus les vallées. Le vent tiède s'écorche à son nom. Sans bruit sans but j'erre.

Il est pourtant vivant, ce silence frissonnant d'oubli. Chaque seconde-perle-goutte-
de-passé-suinte-le-vide. Il faut encore attendre l'instant. L'instant, où l'air sera des nôtres.

La cage est grande ouverte. L'oiseau s'est envolé, mais le tigre n'a pas compris qu'il pouvait lui aussi partir.

Il a fallu que l'orage arrive, sur la pointe des pieds.

Isabelle a paru sur un quai de métro. Elle a mis dans le mille, et ses hanches ont annulé le vide.

Il a suivi la piste en tremblant de lumière.

C'était elle, ce petit bout de jour, goutte-de-rosée échappée au passé.

Il faisait frais sur l'archipel. Les vagues, en rouleaux, ont happé sa mémoire. Qu'il était fort le soleil déchirant l'horizon.

Il avait faim. Faim de ses reins, de ses épaules, de son miel.

Elle était au pluriel, et il s'y est noyé.

*
* *
La peau pierre séculaire, le sphinx est allé voir ailleurs. Et je n'y étais pas. Et c'est la vérité !

La Seine a mis Paris en scène. Cela donnait un parfait contre-jour, du plus heureux effet. C'était fait, et bienfait pour ceux qui savaient faire. Plutôt, qui savaient voir !

Pourtant Eiffel n'a pas vu ou fait mieux.

Mais être, à cette heure, dans les rues de la ville, quel bien-être !

Etre ou ne pas être, aucune importance. N'en déplaise à Shakespeare. D'ailleurs, ici, il n'a jamais vraiment eu droit à la parole.

Isabelle, belle de ma nuit, au centième de seconde, j'écris ta liberté.

Je revendique avec toi, et pour tous ceux qui s'aiment, le droit à ne plus compter, à ne plus calculer, à ne plus mettre en chaîne, le Regard.

J'ai soif de tes yeux clairs, je bois à tes paupières. C'est vrai qu'il ne m'a pas trouvé le Sphinx. Sinon comment en serai-je là, à tes pieds, mon Omphale ?

J'exige, pour survivre, la chute des Bastilles. Qu'on vilipende les lois de l'image parfaite. Que veulent dire mise au point ou cadrage ? D'ailleurs je m'en fou. Je laisse libre cours à ton parfum, à ton sourire, et à ton nom.

Je veux qu'aux coins des rues se ruent tous ceux qui passent, et qu'ils chantent à tue tête pour tuer le temps.

Même le temps des lilas ou celui des cerises ! Que dire du temps-de-pose? La Photographie n'a jamais été - au bout du compte - qu'un passe-temps pour communiquer, connaître, faire connaître, savoir, explorer l'au-delà du monde en péril, éparpiller l'imaginaire et recréer l'univers...

Je veux désormais en faire le moyen le plus sûr pour épeler ton nom I.S.A.-B.E.L.L.E de P.A.R.I.S...

*
* *
Après tout, dans ce foutu métier, passe-montagne, passe-tout-grain, passe-partout, passe-passe ou passe-temps, n'ont jamais été aussi nécessaire qu'un passe-vue !

Pourquoi m'entêterais-je à vouloir dire aux autres que tu descends du ciel et non pas d'une lumière banalement focalisée ? Tu sais autant que moi qu'il n'y a rien de moins objectif qu'un objectif photographique ? Alors pourquoi ? Puisque la bulle lente du monde roucoule dans ma gorge ?

Je bâtis à mains nues le poème du siècle.

Je fredonne pour toi, les berceuses de mon enfance.
Il est dans ma tendresse la complice espérance de te garder un peu, pour t'aimer comme on crie, au jour de la naissance.

Je suis venu à toi comme on va à la source. Comme Picasso au communisme. Comme Jeannetton aux joncs.

Je crois, tout simplement, au bonheur, à cette ville et à toi.

Je crois en toi, comme on croit au silence, à la grandeur et à l'été.

Je crois à ta démarche printanière, à tes mots, à ton intelligence, aux nébules de tes seins, à l'ivresse de ta présence... Je crois en toi, Isabelle-de-minuit...

*
* *
La lune est régicide ce soir, place de la Concorde. Bien mieux que ces Français récents qui n'auraient pas voulu - curieux sondage ! - couper la tête à Louis.

Le Boulevard Saint-Germain hésite avant d'aller vers Saint-Michel.

Isabelle, sans-culotte, glisse le long d'un trottoir.

Mon 24X36 n'en croit pas son miroir et je n'en crois pas mes yeux. J'ai devant moi la houle-faîte-femme, ou si vous préférez, j'ai devant moi la certitude qu'elle est vraiment ce qu'Aragon disait de l'avenir de l'Homme.

Il n'y a plus de Roi. Voudrais-je d'une Reine ?

Je pense à la lune-populaire.

J'ai des barricades plein la tête. Je vote pour toi, Isabelle de rêve. Je vole vers toi. Mon zoom coulisse en douceur et je cueille ta fleur, ton lys, ton toi, ton tout.

Vois-tu, j'ai froid, ce soir. Paris est nimbé de ta clarté. Je frissonne d'émoi pour toi et moi, à la Géraldy.

J'ai capté ta silhouette. C'est la photo numéro un. La photo scoop de mon âme.

J'ai repris le chemin, le dur chemin de voir et d'exister. Le dur chemin de dire et de montrer. Le dur chemin de décider, d'enregistrer, de développer et de tirer.

J'ai repris la route du faire-parler, du faire-sentir et même du faire-pleurer.

Pour toi, rien que pour toi,

j'irai

Paris - juin 1989

Gérald Bloncourt


Publié dans Poésie du monde

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Le continent Langevin

Publié le par la freniere


 par Normand Baillargeon

Je vous l'accorde : il faut cent rimailleurs pour faire un auteur de poèmes. Et il faut encore bien des recueils de poésie pour trouver un poète. Mais alors, justement : quand on en a un, on devrait savoir combien c'est précieux, indispensable et salutaire. C'est malheureusement trop souvent le contraire qui se produit, et on tend alors à ne pas accorder toute l'attention qu'ils mériteraient à ces alchimistes du langage qui nous semblent enfermés dans d'hermétiques laboratoires de mots et d'images.
Singulière et néfaste erreur, qui ne me semble que trop répandue.
À l'automne 1995, me parvenait la terrible nouvelle : Gilbert Langevin est au plus mal, à l'Hôpital Notre-Drame, comme il aimait le nommer. Gilbert Langevin, cela voulait dire : un poète absolument essentiel, essentiel comme le pain et l'eau.
Langevin est mort le 18 octobre 1995. Il avait passé sa vie, disait-il, à " cultiver des cris dans la glaise de la nuit ", produisant plus de trente recueils de poèmes et une centaine de textes de chansons, au moins.
Ses récoltes avaient, il est vrai, attiré l'attention de quelques lecteurs et de bien des auditeurs - ceux-là ignorant souvent qu'il était l'auteur des textes qu'ils fredonnaient. Cet ouvrage propose modestement une promenade dans un de ces jardins de hiéroglyphes que trop peu de gens se donnent la peine de déchiffrer.
? ? ?
Dans un article remarquable et désormais incontournable paru il y a près de trente ans , Pierre Nepveu se penchait avec intelligence et sensibilité sur la poétique de Gilbert Langevin. Nepveu remarquait alors que son œuvre, abondante et importante, n'avait eu droit jusqu'alors qu'à un silence quasi total de la part de la critique universitaire et savante. Cela n'a fait que s'amplifier au fil des ans : l'œuvre devenait de plus en plus importante et abondante, et le silence de la critique " savante " de plus en plus profond.
Diverses raisons peuvent expliquer ces ratés de la critique.

lire la suite


Publié dans Glanures

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Décès-verbal (Québec)

Publié le par la freniere

Gilbert Langevin et Raoul Duguay

pour me reconnaître au milieu du bétail
un détail
j'ai les yeux en croix

et les sanglots pleuvent sur les abattoirs
le cadran du coeur en sa cellule rouge
ronge son frein solaire

un serpent dans les entrailles
enquête sur le charivari
d'une nouvelle poétude sans père ni mère

consigne du festin vêtir ceux qui sont morts
pour hier ou demain pour la prochaine fête
on fabrique des ouvre-tête

d'ailleurs
le temps vient d'abolir le retard
d'ensevelir enfin les rêves sans saveur
de lyncher le scrupule notre peur d'avoir peur

victoire victoire
qui a crié victoire
pas facile de jeter l'ennui par dessus bord
quand les étoiles meurent au fond de la poitrine

jusqu'à la plante à bruits
profonde division d'attente
souffranciade en herbe alouette alouette
propagation de joie dans la moelle nubile
les ailes à l'embouchure des yeux surnagent

mais les plaies faussent vite le plan des songes
camouflent tout chant de haut-voltage
ah pouvoir parler l'argot des gens heureux
youp sur le mystère des chambres closes

bête à lumière noire
ma voix casse les noix du silence
fracasse la vitrine de l'ancien ciel

ô ma tête... sous les rouages de la Parole

Gilbert Langevin


Publié dans Poésie du monde

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Luc Perrier

Publié le par la freniere


Le poète Luc Perrier, disparu en 2008, était un homme discret mais non moins attentif «au moindre vent» et à tout ce qui pouvait contredire l'humanisme des relations entre les êtres. Ce poète, né en 1931 à Sainte-Famille de l'île d'Orléans, avait fait ses études principalement en philosophie à Toronto et en comptabilité à l'université Concordia de Montréal.

En 1954, Luc Perrier fut un des premiers poètes à publier aux Éditions de l'Hexagone. Son recueil intitulé Des jours et des jours introduit le thème de la tendresse dans la nouvelle poésie d'un Québec moderne. Poète plus exigeant que prolifique, il ne fera paraître qu'en 1963 un deuxième recueil, sous le beau titre Du temps que j'aime. Le critique Gilles Marcotte avait accueilli chaleureusement la voix du poète dès le premier livre: «Il faudrait dire la transparence des poèmes de Luc Perrier, leurs images simples et hardies, des images de tous les jours et, en même temps, étonnamment neuves.»

Citoyen engagé, il s'est souvent exprimé dans des lettres au Devoir sur les questions culturelles et politiques de l'actualité de ces dernières décennies. Le poète, lui, se remettra à publier en 1994 à l'enseigne du Noroît. La poésie de sa maturité a pris de l'ampleur, dans une perspective sociale autant qu'individuelle. On a lu de lui Champ libre, Faites le nécessaire et De toute manière. En 2006, Luc Perrier faisait paraître un recueil fort, intitulé Le moindre vent. Traversée par une écriture à la fois tendre et fébrile, précise et emportée, la voix fraternelle du poète nous convie au «Cirque des heures», à une exploration de l'existence pour traverser le visible et abolir les frontières, pour «aller plus loin que le regard». Avec son oeuvre d'une poésie franche et lumineuse, mais sans esbroufe, Luc Perrier comptera parmi les poètes marquants de cette génération de L'Hexagone à qui nous devons notre maturité poétique.

Jean Royer


Bibliographie :

Des jours et des jours, Montréal, Les Editions de l'Hexagone, 1954
Du temps que j'aime, Montréal, Les Éditions de l'Hexagone, 1963.
Champ libre, Montréal, Les Éditions du Noroît, 1994
Faites le nécessaire, Montréal, Les Éditions du Noroît, 1998
De toute manière, Montréal : Les Éditions du Noroît, 2002
Le moindre vent, Montréal : Les Éditions du Noroît, 2006



Guerre

Quel jour s'est levé
à la pointe de leurs armes
quel matin de gloire
commencé par la mort

Leurs mitraillettes
déchargeaient leur coeur
leur coeur du dimanche
leur coeur du lundi
leur coeur à mettre en pièces

Ils tuaient tuaient
tout ce que nous avions
d'impossible en rêve
de plus que la vie

Ils tuaient tuaient
au lieu de manger
au lieu de dormir
au lieu d'aimer

Ils s'élevaient
à la hauteur de leur cri
et tombaient
comme des mouches

*

À ce prix

Fallait-il que le sang coule
quand il y avait encore de l'herbe à faucher
des écoles de géographie de géologie de savoir
quand les chaises les tables reposaient en paix
fallait-il au fort de la drave
le temps des chrysalides des enfantements
fermer les livres des jardins
s'enfermer avec tant d'ignorance.

Regarde-moi dans les yeux
dans les yeux ruisselle la lumière
y traversent les bêtes
l'obscurité s'y fait jour
regarde-moi sans brandir tes couteaux
homme d'effrayantes machinations
faillait-il que le sang coule à tout prix
sur sa robe de neige et d'enfance ?

Sur la chaussée fallait-il perdre patience
sans nous expliquer sans nous reconnaître
malgré nos ressemblances malgré l'été.
Nous aimions-nous sans compter nos pas ?
La parole n'allumait plus les regards.
Fallait-il mon Dieu dans les champs de seigle
dans le miel de nos voix dans les bosquets
que les uns se dressent contre les autres ?

Fallait-il clôturer la parole tourner le dos
disparaître avant la fin des récoltes
et laisser la terre mourir de sa belle mort ?
J'ai beau relire les saisons
repasser la leçon des plantes des insectes
savoir l'amour sur le bout des doigts
le sang n'arrête pas de couler
quand ruisselle la lumière dans nos yeux.

Fallait-il que le sang coule encore
pendant que ronronnaient les chats les vivants
pendant que la couturière habillait le temps
sauvait les heures d'une mort certaine ?
Fallait-il sacrifier les cigales
se résigner à l'ennui derrière nos portes
cordés comme du bois mort
sans s'attendre aux vents de folie.

Fallait-il museler notre amour
s'endormir sur nos chaises
rassir comme du pain oublié
éteindre les lampes
se cacher sous les lits
quand l'un de nos semblables
frappait à notre fenêtre
demandait son chemin ?

*
Tout ce temps buissonneuse mémoire
laissons la parole à d'autres
qu'ils se présentent au soleil tapant
la parole à main levée
ils en auront besoin s'ils veulent
écrire l'infaillible rose
tuer la mort dans l'épine

*
Luc Perrier


Publié dans Les marcheurs de rêve

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L'en-dessous l'admirable (Québec)

Publié le par la freniere


comme un rire d'âme muette
comme un alphabet du malgré-tout

c'est l'admirable sous tes apparences
et marcheur de petites semaines
salarié d'ironie à ses dépenaillures

il va il vient il n'a pas de peine
à trouver vêture pour chaque éveil
de nuit pour chaque rature de survie

tandis que les bêtises bedonnantes
règnent d'en-haut il se penche
il épouse la platitude d'un jour

il ne sait rien faire il ne sait
qu'aimer l'inutile la misère
dans les marges d'un visage défiguré

celle qui jamais ne condamne

pour toujours

Jacques Brault

 


Publié dans Poésie du monde

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Gilles Groulx

Publié le par la freniere

30 août 1931 - 22 août 1994 Montréal, Québec


«N'y aurait-il que le doute régénérateur et les exigences révélatrices de l'inhabituel qui puissent délivrer l'homme de sa subordination au délire imaginaire, pour le restituer à sa réalité première et à l'œuvre d'art? Quel film aimerais-je faire? J'aimerais faire un film de vérité.»

«Un cinéaste est un journaliste : il doit informer et commenter. Ce qui compte, pour moi, dans un film, c'est la morale, c'est ce que l'auteur exprime. La technique n'a aucune valeur en soi. "L'histoire" aussi n'a pas de valeur, c'est le prétexte au film, c'est comme le modèle pour un peintre impressionniste.»

«Que chacun passe sa vie à s'occuper de sa vie, que chacun de nos films en soit un rappel. Un film, c'est la critique de la vie quotidienne.»

«Décider si on luttera avec les autres ou si on se laissera abattre seul.»

«Si mes films défendent la liberté des peuples, comme créateur je me dois de lutter pour ma propre liberté.»

«Il faut pouvoir participer à ce que font les gens si l'on veut que les gens que l'on filme participent au film.»

«Au fond de toute cette lutte idéologique que mènent les individus avec une société de domination, une idéologie de domination, il y a le fait d'avoir droit à sa propre créativité. C'est comme ça que je le vois. Si tu renonces à ta créativité, tu es aussi mieux de t'en remettre à un autre. Mais quand on te force à y renoncer parce qu'un autre a le moyen de le faire pour toi, tu te rebelles, tu dis non. J'ai le droit à ma créativité. En définitive, dans mon credo politique, la créativité est la seule forme de survivance possible. L'homme, je crois, s'il est de passage sur terre, c'est pour accomplir sa créativité. Il n'a pas d'autre but. Le reste est moins important. La créativité est le summum de la formation de l'individu.»

«Je ne considère pas le cinéma comme un spectacle, pour moi c'est un moyen de réflexion.»

Gilles Groulx

Issu d'une famille de quatorze enfants d'un milieu modeste, Gilles Groulx devient un collet blanc après un cours commercial. Étouffant dans ce milieu-là, il prend le parti de devenir un intellectuel. Il fréquente quelque temps les Beaux Arts, plus particulièrement l'École du meuble, et adhère au mouvement automatiste de Borduas. Il fait également du cinéma amateur 8 mm. Ses films lui ouvrent la porte de la Société Radio-Canada, où il devient monteur d'actualités. Il tourne trois courts films personnels qui confirment son talent, et entre à l'ONF juste au moment de la révolution du candid eye, en 1956.

Il réalise d'abord avec Michel Brault le film Les Raquetteurs (1958), un film marquant dans l'histoire de l'ONF. Avec Golden Gloves (1961), Groulx passe de la foule à l'individu mais sans l'isoler de son milieu.

Voir Miami (1962) nous fait découvrir la dimension poétique du cinéaste. Si le film est un commentaire sur l'Amérique c'est dans un style poétique, presque lyrique, qu'il le développe.

En 1964, Groulx aborde un cinéma éminemment social et politique, qu'il fera sien jusqu'à son dernier film. Le Chat dans le sac, son premier long métrage de fiction, est un film de passage : passage de l'adolescence à l'âge adulte pour les protagonistes qui font face à des choix politiques, et passage possible à l'âge adulte pour un peuple. Groulx en signe le scénario, la réalisation et le montage. Dans ses films de fiction, Groulx met en scène des interprètes qui sont les personnages mêmes de l'histoire ou qui sont très près de ces personnages et peuvent improviser à partir d'une situation donnée.

Entre deux longs métrages, Groulx revient au documentaire avec Un jeu si simple (1965), une tentative de description dramatique de ce qu'est le hockey, sport national, pour le Québécois.

À la fine pointe de la modernité, le travail de Gilles Groulx s'inscrit dans un combat politique qui l'amène à mettre en cause les formes traditionnelles d'expression cinématographique et à construire une œuvre sous le signe du film-essai, c'est-à-dire en marge du documentaire et de la fiction tels que les définissent les règles de l'industrie.
Interrompue brutalement par un grave accident en 1980, la trajectoire de Groulx est rectiligne ; ses films, dans leur éclatement, demeurent tous fidèles au projet de départ de l'artiste, celui de faire du cinéma un outil de science et de conscience, celui de dénoncer l'aliénation moderne et la répression politique sans être dupe des formes et des structures économiques du cinéma. Ainsi, après Le Chat dans le sac (1964), dont la facture libre l'inscrit dans la même mouvance que ses contemporains Godard et Bertolucci, Groulx signe des « films collages » dans lesquels il approfondit sa réflexion sur la condition québécoise. C'est d'abord Où êtes-vous donc ? (1968), qualifié par certains d'oratorio lyrique, puis Entre tu et vous (1969), où l'incommunicabilité entre les êtres a pour origine le flot médiatique et publicitaire. C'est ensuite 24 heures ou plus... (1976), un essai sur l'état politique du Québec, puis Au pays de Zom (1982), splendide opéra distancié formant une critique incisive de la bourgeoisie.

À ce corpus central majeur s'ajoutent quantité de courts métrages réalisés au moment où Groulx joue un rôle prépondérant dans l'éclosion du cinéma direct. Il est en 1958 de l'aventure des Raquetteurs, son œil aiguisé lui permettant d'assembler les images de Michel Brault et les sons de Marcel Carrière. Car c'est dans la salle de montage que Groulx prend toute sa dimension, c'est là que s'expriment sa rigueur intellectuelle et sa poétique. Golden Gloves (1961) et Voir Miami... (1963) sont les premiers exemples de la façon dont Groulx parvient à concilier, dans son cinéma, la spontanéité du jazzman et une dialectique implacable. Dans son texte intitulé Propos sur la scénarisation, Gilles Groulx se réfère au russe Dziga Vertov et à son concept de « documentaire poétique » pour fustiger l'usage que l'industrie fait du scénario : « On ne voit plus le cinéma comme une aventure, comme une exposition de la vie, comme un moyen encore tout nouveau d'exploration de la pensée, comme une interrogation constante. » Pour lui, le film « tient davantage de l'intuition de l'inventeur qui s'accroche à quelques signes perçus [...] ». Son œuvre entière en est l'illustration.

Puis, en 1967, Groulx nous donne une oeuvre imposante, Où êtes-vous donc?, qui relève plus du discours que de la parole. Il met en scène l'homme d'ici dans un contexte planétaire, au moyen d'un collage géant et osé. Ce film est un cri contre la société de consommation, une dénonciation des mécanismes déshumanisants que l'homme crée et utilise contre l'homme. Pour poser son questionnement, le cinéaste élabore un langage cinématographique non conventionnel et accorde au son une importance rare. Il plonge le spectateur dans un amalgame de voix chantantes, de citations, de panneaux ou d'images publicitaires, dans l'environnement des mass médias.

Dans cette lancée pamphlétaire, Groulx enchaîne avec 24 heures ou plus , véritable incitation à la révolution. Ce film sera censuré. Tourné à la fin de 1971, le film ne sera présenté officiellement au public qu'en 1977. Entretemps, il aura tout de même été vu par voies détournées, par des milliers de gens. En réponse à cette censure, il quitte l'ONF, n'y revenant qu'en 1977 pour participer à une série de coproductions entre le Canada et le Mexique.
En 1977, Groulx réalise un long métrage documentaire co-produit par le Mexique et le Canada. Première question sur le bonheur, reprend le questionnement sur l'exploitation de l'homme par l'homme, mais dans le milieu rural mexicain.

En 1980, un très grave accident interrompt la carrière du cinéaste. Toutefois, il reviendra, en 1982, avec un dernier long métrage : Au Pays de Zom. Dans ce film, Groulx s'attaque au milieu des gens d'affaires dans un pamphlet à l'humour cinglant. Pour ne pas faillir à sa propre tradition d'aborder tous les sujets de facons différentes, Groulx fait appel, cette fois, à l'opéra. Mais ce n'est pas un prince charmant qui chante. Le chanteur Joseph Rouleau, que Groulx admire beaucoup, endosse l'habit d'un financier dans ce film musical.

Ajoutons que Gilles Groulx assumait le montage de chacun de ses films. Son cinéma est un cinéma d'homme inquiet, en perpétuel questionnement devant la vie et le monde. À travers ses films il explore plusieurs facettes du Québec et opte pour la diversité et l'éclectisme stylistiques. Il fut parmi les premiers cinéastes québécois à signer des films d'auteur, aussi bien documentaires que de fiction. On peut dire que, de facon globale, ses films se réclament du marxisme quant à la pensée et de Brecht, pour ce qui est de l'esthétique. Après ce film, il ne retourne plus dans le milieu du cinéma et s'adonne plutôt à la peinture. Il reçoit une marque de reconnaissance en 1985 en devenant récipiendaire du prix Albert-Tessier, mais meurt tout de même dans l'oubli et la solitude.


Filmographie

comme Monteur
1958 : Les Raquetteurs
1958 : Les Mains nettes
1959 : Il était une guerre
1959 : Les 90 Jours
1961 : Golden Gloves
1962 : Seul ou avec d'autres
1962 : Voir Miami
1963 : Un jeu si simple
1964 : Fabienne sans son Jules
1964 : Le Chat dans le sac
1969 : Entre tu et vous
1970 : Où êtes-vous donc ?
1973 : 24 heures ou plus
1978 : Santa Gertrudis, la première question sur le bonheur
1983 : Au pays de Zom

comme Réalisateur
1958 : Les Raquetteurs
1960 : Normetal
1961 : Golden Gloves
1962 : Voir Miami
1963 : Un jeu si simple
1964 : Le Chat dans le sac
1970 : Où êtes-vous donc ?
1970 : Entre tu et vous
1973 : 24 heures ou plus
1978 : Santa Gertrudis, la première question sur le bonheur
1983 : Au pays de Zom

comme Scénariste
1960 : Normetal
1964 : Le Chat dans le sac
1970 : Où êtes-vous donc ?
1970 : Entre tu et vous
1973 : 24 heures ou plus
1983 : Au pays de Zom

comme Acteur
1964 : Jusqu'au cou

Propos sur la scénarisation

*
J'achine un joujou joyeux
                                             qui commande
       un fiasque à pois
       un ombilic
       un qui scintille
             qui fais braire
             qui sautille dans l'ombre
       allié de l'herbe
       nerveusement amical
                                               de ça qui se joint à l'aube
                                  qui dandine un suporifique

                                                         un antipode hippo
                                                         une alchimie
                                                         un qui aboie
                                                               qui centrifuge
                                   celui qui abat-bert
                                             qui jinconde
                                                                    il s'entre-chien
                                                                    il hue
le proverbe
                     moi je le chache
un roi

Gilles Groulx        Poèmes, Éditions d'Orphée, 1957


Publié dans Les marcheurs de rêve

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