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Le plus et le moins

Publié le par la freniere

 

Des hommes pleurent, des hommes ont peur
demain il fera faim

Mon chien s’interroge
sur le poids du plus, sur le poids du moins

Strasbourg, un quartier brûle
des hommes pleurent
les dignitaires regardent ailleurs
À croire
que certaines urgences ont le poids du moins

Une villa corse visitée par des indésirables
le pouvoir s’émeut
À croire
que certaines violences ont le poids du plus

Mon chien s’interroge
sur le poids du plus, sur le poids du moins

Des assassins de futur
condamnent 3000 foyers à la précarisation
l’économie réclame ses chômeurs ses exclus
des hommes se suicident
et la bourse chante
À croire
que certaines violences sont innocentes

Un patron dort à l’usine
et la violence est majeure
À croire
que seules certaines violences sont coupables

Mon chien s’interroge
sur le poids du plus, sur le poids du moins

Mon chien a compris
Le pouvoir vaut son content de droit

Mon chien ne s’interroge plus
le poids du plus et le poids du moins
s’indexent à la bourse

Mais l’été arrive
Il serait temps de se taire
Il conviendrait de ne plus japper.


Jean-Michel Sananès

 


 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Des vagues entre les mots

Publié le par la freniere


Nous naissons tous entre les jambes d’une femme. Nous gardons son odeur imprégnée dans la peau. Sans conter d’histoires, je transpose mes jours dans la matière des mots. J’écoute le son des métaphores dans le feuillage des pensées, le bruit des mots sur le papier. Il y a des vagues entre les phrases, des routes, des frissons. Peu importe les phonèmes, les couleurs, les sons, j’écris toujours avec mon enfance au bout des doigts. Les racines se gavent de la mémoire terrestre, au limon du bois mort, à l’humus des fruits. Selon qui le manie, même un fétu de paille soulève la tempête. Une montagne peine à rejoindre la source.

           

J’irai chercher l’espoir au fond des détritus. J’irai jusqu’aux racines sous la terre malade. Je ferai de leurs croix des bûches pour le feu. Je volerai leur pain pour les bouches à nourrir. J’irai chercher la sève au fond des arbres morts, les couleurs sous la cendre et le soleil en embuscade sous la rouille. Je ranimerai l’hiver les braises inconsolables. J’écosserai les heures pour qu’elles s’ouvrent en fontaines. J’offre des pommes volées à qui veut bien les mordre. Ce qui importe relie les pôles, les chercheurs de lumière, les porteurs de mots, les partageurs de bonté, les portageurs de sons, les teneurs de promesses, les images greffées au cœur, le feu complice du gel, les désirs aux aguets, tout ce qui prend de l’aile au passage des oiseaux.

           

J’écoute l’inaudible, les parfums, les odeurs, la fanfare des images, les chenilles en cocon préparant leur couleurs, le mouvement du vent sur la beauté qui passe et les herbes qui poussent, même les fleurs séchées dans un pot de confiture. La moindre fleur qui s’ouvre me redonne courage. Chaque nanoseconde vient mordre le vieux mollet des siècles. Les jambes de l’enfant s’allongent quand il grimpe aux arbres. À mesure qu’il monte, il découvre ses bras, ses mains, ses doigts, le sens profond des branches. L’enfant ne compte pas ses dents pour mordre dans la vie. Chaque pain sur la table est la réplique d’un soleil.

           

J’abandonne mon ouïe à la cymbale des oiseaux. Le moindre poil de bête, la moindre fleur des champs, est plus cher à mon cœur que les hommes d’argent. Je me promène à l’aise à l’écart des rues, dans la rumeur des plantes, les cheveux dans les yeux, des guêpes sur le cou, des ronces dans les mains, des framboises à la bouche. J’entrevois l’infini dans la tendresse ridicule d’un brin d’herbe. Chaque feuille d’un arbre a le visage de l’homme mais l’arbre contrairement à l’homme ne renie pas la sève. J’apprends la vie par le noyau, le ciel par la terre, la parole par la chair. Chaque mère survit dans un ventre d’enfant guidant ses pas jusqu’à la mort. Ses paumes sont un bol pour tous ceux qui ont soif.

 


Publié dans Prose

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Raconter

Publié le par la freniere

 

Écrire, je commence par un caillou, un grain de pluie, une plume abandonnée par une grosse poule blanche, une cabane à outils, rousse et mal fermée, une chatte qui transporte ses petits. Une fleur d'amandier fait aussi l'affaire, mais fleurie, pour l'odeur de miel. C'est l'automne qui vide les armoires à feuilles au point qu'on se demande comment l'arbre passera l'hiver après ces cambriolages. C'est Émily Dickinson seule dans le jardin, et dans l'écriture justement. Un chien qui aboie, qui doit avoir vu quelque chose. C'est le mot capturé, échappé, perdu, et son blanc que rien ne peut combler. C'est le joli balayé à cause du clinquant, qui aveugle. Et aussi le pas de la porte, plein soleil sur la pierre brûlante. Et le feu qui s'arrête devant le camion des pompiers. Et tous les poissons de la mer. Écrire, je ne fais rien pour, ni contre, rien d'autre que regarder, et raconter.


Ile Eniger - Un cahier ordinaire

 


Publié dans Ile Eniger

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Vive l'argent (France)

Publié le par la freniere


de notre temps l’argent l’argent

remplace partout le bon dieu

on l’aime assez facilement

alors que dieu c’est pas gagné

 

l’argent d’ailleurs est sans rival

pour réguler l’ordre social

rien n’est réglé sans la finance

de là vient sa belle assurance

 

il y faut bien sûr des manières

pas question de fonds frauduleux

ni de pratiques bananières

l’argent doit rester scrupuleux

 

la vertu de tous ces messieurs

est démontrée par la justice

la bénédiction du non-lieu

blanchit déjà les bénéfices

 

ainsi soit-il la preuve est faite

que nul puissant n’est à l’abri

des enquêtes et des contre-enquêtes

les citoyens l’ont bien compris

 

ayant brevet d’honnêteté

le riche a raison d’être riche

et le pauvre peut espérer

que l’avenir sera moins chiche

 

on a tenté d’autres systèmes

libertaires ou totalitaires

ils produisaient trop de problèmes

l’argent résoud mieux nos affaires

 

c’est qu’il va toujours aux meilleurs

ceux qui ont accepté d’avance

qu’il ne fasse pas leur bonheur

mais consacre leurs exigences

 

le monde n’est qu’une entreprise

une fois la chose comprise

il vaut mieux se mettre à la page

et ne plus rêver de partage

 

Bernard Noel

 


Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

 

En descendant l’échelle ontologique de la matière, en regardant bien pour y voir mieux, nous allons vers un mysticisme qui se rapproche des quelques clartés que nous entrevoyons parmi tant de pans diaphanes. Le mysticisme à l’heure du vingt et unième siècle pourrait orbiter autour de cet acte de foi auquel vous pouvez tout à fait adhérer, puisque votre corps en est le témoin : votre poussière ressuscitera.


Wilfrid Noel Raby

 


Publié dans Ils ont dit

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Jusqu'au bout de la vie (France)

Publié le par la freniere

 

Tu marcheras
jusqu'au bout de la page.

Entre tes orteils
quelques mots oubliés
ressurgiront
pâles, à peine mouillés.

Après avoir franchi
des oasis, des oseraies,
l'herbe et le sable
te donneront
le chiffre de l'eau.

Calligraphie mouvante
aux lettres caduques,
signes laminés
par le sel et ta sueur.

Baigne ton visage
dans ce boueux limon
pour ôter, à jamais,
l'aridité de ton regard.

Ne crains
ni l'incandescence,
ni la violence du verbe.

 

Femme,

plus belle que le désir,

tu t'agenouilleras

et écouteras se dévêtir

les paroles les plus anciennes.

 

Tu poseras alors tes peurs,
ton collier de poussière
sur la table de nuit,
et tu pourras aller, venir,
aller et écrire
jusqu'au bout de la vie.


Brigitte Broc

 


Publié dans Poésie du monde

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Chaque homme est un pays

Publié le par la freniere


Chaque homme est un pays. Chaque homme est une gare où tant de train déraillent. On aperçoit son ombre parmi les wagons vides. Chaque arbre qui se meurt est un reflet de nous, chaque bourgeon qui naît, chaque oeuf qui éclot, chaque bête qu’on abat. Un orage a crevé le placenta du ciel. Le chien de la pluie court et vient lécher nos plaies, nos traces sur le sable, les vieux plis de la terre. Je retrace ma vie dans les planches d’érable, l’imperfection du bois, les écorces tombées, les nervures du plâtre et les rognures du temps. Sous le fil des pas, tous les chemins se croisent, se cousent et se décousent. Je cherche la sagesse parmi les arbres fous et les poussins d’un jour picossant l’arc-en-ciel. Je cherche pour ma blonde les caresses précises et les mots les plus beaux, les picotis de la mer et le sucre du cœur, la pluie cicatrisant la terre et pansant les chevaux, les rêves qui respirent sur la page blanche du sommeil. Dans la grande nuit du monde, j’ouvre les yeux comme on ouvre une porte. J’ouvre les mains comme on ouvre les yeux. J’ouvre mon cœur comme une paupière. Je cherche la lumière parmi les apparences, les pas du rêve sous la poussière du réel, le sourire du pain sous le fard des maisons.

           

On apprend à parler mot à mot. On se tait d’un seul bloc, comme une trappe qui se ferme. «Ferme-la, ta grande trappe !» dit-on souvent aux bavards de service. Les mots arrivent en foule à l’hôtel du papier. On y fête la grammaire avec de l’encre bleue. Les virgules ont mises leur robe du dimanche, les i leur chapeau d’apparat. Les parenthèses dansent une grande valse ouverte. Il n’y a plus de suspension mais de grands traits d’union, une accolade sémantique. Je me tiens sur la page par les pieds et les mains, la tête pleine de rêves, les jointures tachées d’encre. On ne féconde pas les mots. Ils sont le germe et la semence. L’écriture n’est que la terre qu’ils nourrissent.

           

J’ai la jambe droite d’un verbe écrasée sur la mienne. Pour ne pas disparaître, je me dois me faire une place entre deux phrases. Même s’il ne se passe rien, je me sens bien au milieu du silence. J’atteins la marge à la nage, un mot sur le dos, un autre qui fend l’eau. La page est pleine de coquillages verbaux. Les consonnes s’esbrouent. Les voyelles s’escouent. Un peu de délire n’est pas de trop. Je saute d’une virgule à l’autre à en perdre le sens. Les idées jouent du coude sans retrouver la route. J’essaie d’agrandir mon espace pour être, mais le rêve aussi peut devenir un poids.


Je ne veux plus être pion sur le damier du monde où l’on ne veut pas d’hommes libres,     d’hommes aimants, de rêveurs. Ils feraient de l’argent une pièce de musée, des armes un simple tournevis, des paroles un poème, de toutes les réponses une seule question. Je ne veux plus de cases mais des ronds d’espérance comme des ronds dans l’eau, des plages de musique, des zigzags, des routes. Le fond même de l’homme se révèle dans les petits détails. La fin dernière d’un papillon n’est-elle pas plus triste que celle d’un colosse ?


Je n’ai pas une mémoire biographique. J’ai peine à raconter. Trop de détails effacent l’indicible. Certains visages en moi forment des mots. Des souvenirs se transforment en phrases. Je fais des bonds de l’une à l’autre, en vol plané ou à pas de consonnes. Les images glissent entre les sens. Des métaphores s’entrechoquent dans les sursauts de l’encre. La langue laisse entrevoir des zones imaginaires plus réelles que le temps. Dérivant sur un mot, je traverse le monde. La parole tient mal dans le moule des idées. Elle doit sortir et se mouiller de plaisir. La route se décline avec des pas sonores. Une main sur le verbe être, j’efface le verbe avoir du bout de mon crayon. Rien ne meurt vraiment. Les larmes qu’on refoule reviennent par les mots et inondent la page d’une myriade d’images.


Publié dans Prose

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Le mot pays (Québec)

Publié le par la freniere

 

Le pays qui entre en nous par les sens, la musique et les couleurs est un pays qui se partage comme la mémoire des fruits, des saisons, de la chaleur, de la pluie et des grands vents. Le pays qui entre en nous par l’histoire et ses violences est un pays qui nous divise à la mémoire de l’orgueil des vainqueurs et de la douceur des vaincus. Le pays qui entre en nous par la bouche des hommes de loi est un pays qui nie nos droits. Le pays qui entre en nous par le visage de Dieu et de ses héros est un pays qui nous agenouille. Le pays qui entre en nous par la langue d’une amante est un pays qui nous unit. Le pays qui entre en nous par la beauté des arbres, l’odeur des fleurs et la nuit partagée est un pays qui nous transforme. Le pays qui entre en nous comme le rêve dans la vie est un pays qui s’invente.


Nicole Brossard

 


Publié dans Poésie du monde

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Je ne me bats pas

Publié le par la freniere

 

Je ne me bats pas
et ne suis qu'à grand peine
les soubresauts hoquéteux
du monde
Ni CNN ni itélé
encore moins les complots
sur Dailymotion
Je lis des vieux livres
J'écoute des vieux disques
Je plante des radis
Je taille des lilas
Je repeins une chambre d'enfant
en bleu très clair
Je mange une glace
aux vrais fruits
Je ris avec elle
et puis je vais me coucher
après avoir pissé dans la nuit
en regardant le ventre
des chauves-souris


Thomas Vinau

 


Publié dans Prose

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Jorge Luis Borgès: la parole universelle

Publié le par la freniere


Un aveugle éclairé ou la lucidité aveuglée ?

 

 

 « J'ai senti dans la poitrine un battement douloureux, /

                                                           j'ai senti la soif qui m'embrassait »

                                                                J. L. Borges, in « L’Immortel »

 

Jorge Luis Borges est une métaphore de lui-même. C'est l'un des écrivains les plus éminents du XXe siècle et un emblème de sa patrie argentine, où tous le nomment mais peu l'ont lu. Enfant prodige, il a vécu son enfance habillé en petite fille par sa mère, qui l’appelait l’ « inutile » et le « malheureux».

Son érudition a peu de parangons. A-t-il été si flamboyant pour découvrir la sacralité de la vie, comme pour écrire ? Ou la lucidité a-t-elle abîmé cette partie de l'esprit où il est écrit que rien de ce qui est humain ne devrait être étranger ?

Peu d'artistes sont autant aimés que détestés. Et on entend : les vers de Borges sont sacrés, mais sa bouche fut incontinente. Il a qualifié Federico García Lorca de « poète mineur », et de la même manière, il a honoré les poètes de la Génération Espagnole du XXVIIème ;  il ne s’est pas interdit d’attaquer Julio Cortázar ; de Cent ans de solitude, de García Márquez il a dit : « C’est un joli titre, non ? ». Il a été implacable avec Charles Baudelaire, s’est acharné contre Pierre Corneille, ­­­­–auteur  de « Le Cid » – et contre Isidore Ducasse (le Comte de Lautréamont).

Pire : au rythme de chaque gorgée de son thé anglais, il a qualifié Arthur Rimbaud d' « artiste à la recherche d'expériences qu'il n'a jamais obtenues », et a sauvagement rejeté André Breton, puissance d'imagination et de poésie. C’est trop,            Mister George.

Sa soif, sa soif éternelle. Ce 24 août, c'est l'anniversaire de ses 110 ans et la question demeure toujours ouverte : a-t-il eu soif de poésie, ou, aussi –et surtout– de se sentir aimé par une femme ? Lui, la plume universelle, a eu des amours impossibles et a souffert comme les personnages des romans les plus vulgaires qu'il méprisait. Jusqu'à ce que son soutènement est arrivé : María Kodama, avec qui il a eu une union dans le mystère.

Esprit prodigieux, dans « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », il a proposé –sans le savoir– une réponse à un problème de la physique quantique. Et toute sa vaste œuvre  fut un jalon, comme déclencheur de l'imagination des lecteurs et des gens de lettres.

À la fois, bien qu'à l’époque il ait condamné Adolf Hitler et Benito Mussolini, par la suite, il a fait les louanges d'auteurs de crimes de lèse-humanité : Francisco Franco, Jorge Raphaël Videla et Pinochet, entre autres. Des meurtriers, condamnés par la Justice.

Plus que par d'autres poètes, il a senti l’empreinte de l’énorme Walt Whitman. Mais, qu'a-t-il assimilé ? La parole de Whitman se battait pour la liberté des peuples et la dignité humaine ; la parole orale de Borges défendait –aussi– le massacre nord-américain au Vietnam.

Son œuvre de fiction, pleine d'ironie, est sobre et précise mais, en général, il garde une grande distance avec la vie vivante, comme si ce qu'il écrivait était passé par son cerveau et non par son sang ; elle est pleine de symboles, de métaphores aussi si riches que peu compréhensibles pour la majorité ; elle a un sens métaphysique, et souvent intensément ludique. « Histoire universelle de l'infamie » et « L’Aleph », entre autres, sont des chefs d’œuvres du XXe siècle.

Borges fut l’un de ses miroirs d’encre. Un labyrinthe. Une sorte de statue de lui-même, un monument, un être sans peau, dont ses pores montraient l’intelligence. Mais, dans la poésie qu’il a écrite, apparaissent ses veines temporelles, irrémédiablement : [...] Sans que personne ne le sût, pas même le miroir, /il a versé quelques  larmes humaines. /Il ne peut pas se douter qu'elles commémorent / toutes les choses que méritent des larmes  (in «Le chiffre»).

La poésie est une voix : la vie vivante. Pas même cet homme au coin du mur rose, n'a pu se cacher derrière les murs en cristal du poème. Le poème n'a pas de remparts : c'est une révélation.

 

L'heure de l'épée :

Borges, Pinochet et Videla

 

 

Il aimait la musique de Pink Floyd, des Beatles, des Rolling Stones et de Brahms. Il adorait « Bepo », son chat. Tandis qu’il applaudissait le gouvernement qui a fait disparaître 30.000 personnes –après des tortures sataniques–, durant le coup d'État de 1976 en Argentine. Son chat dans les bras, Borges a publiquement revendiqué « cent ans de dictature militaire ».

« Personnellement, je l’ai remercié pour le coup d'État du 24 mars, qui a sauvé le pays de l'ignominie et je lui ai manifesté ma sympathie pour avoir bravé les responsabilités du gouvernement », a-t-il dit en mai de cette année. Il se rapportait à la réunion où il s’est entretenu avec le génocidaire Jorge Raphaël Videla, le premier président imposé de fait de cette étape ; il y avait assisté, hâtivement, avec Ernesto Sábato, qui a été, par la suite, défenseur des droits de l'homme : les rictus de la vie.

Le temps a fait son œuvre et en1980, avec ou sans le chat « Bepo », il a reçu les Mères et les Grand-mères de la Place de Mai, geste dans lequel –bien qu'elle le nie, discrètement– il y a eu une influence évidente de María Kodama. Alors il s'est montré ému, et même indigné contre les militaires assassins ; et voilà qu'il a réitéré cette conduite quand, déjà en démocratie, les auteurs des disparitions  d'êtres humains ont été jugés : c’est seulement à ce moment-là, qu’il a voulu s'aviser des supplices et des morts subis par ses congénères, et a écrit une chronique pour l'agence EFE. Sa lucidité envers la fraternité s’était-elle enfin éveillée ? Pourvu que.

Mais les mots sont un lâcher d'oiseaux : impossible de les remonter quand ils volent au gré du vent. Sur combien de personnes ses premières déclarations ont-elles influé ? Combien de gens, sans une pensée propre, ont-ils répété les concepts du poète, seulement parce que « Borges l'a dit » ?

Il s'est promené entre labyrinthes, miroirs, livres de sable, ruines circulaires et bibliothèques de Babel. Très cultivé –c'est  l'une des plus grandes gloires mondiales de la littérature– il a quitté cette planète le 14 juin 1986, toujours en attente du Nobel. La décoration que, orgueilleux, il avait reçue des mains couvertes de sang d'Augusto Pinochet, a été un écueil insurmontable pour le prix. Ce jour-là, il s'est réjoui avec son doctorat flambant neuf, Honoris Causa de l'Université du Chili, et a arboré l'heure de l'épée. L'heure de l'épée, le discours réactionnaire de Leopoldo Lugones, qui –avec ces mots– avalisait les semailles de mort des coups d'État futurs.

 Borges fut Borges, ni plus ni moins, bien qu'il se soit lui-même défini comme anarchiste. À 17 ans, il était censé être communiste, avec interdiction d'entrer en Amérique du Nord. En réalité, il avait seulement eu un amour d’adolescent pour la Révolution Russe, sa source d'inspiration pour le recueil de poèmes « Les psaumes rouges » qu'il a détruit trois ans après. On a seulement publié les vers de la poésie qui donne le titre du livre, dans la revue « Grèce », dans un journal d'Espagne et dans un autre de Genève.

De son péché de jeunesse ne restent que cette trace et les cendres de tant de strophes incendiées.

En 1983, il a annoncé son suicide dans le journal La Nation, dans le récit  « 25 Août 1983 ». Certes, il ne s’est pas supprimé ; et voilà qu'il a affirmé avoir joué avec les mots et avec l'opinion publique, à cause de sa lâcheté pour s’auto-immoler. Cherchait-il, par ces attitudes, la renommée et l'espace que son pays lui niait comme écrivain ? Était-il un exquis provocateur ?

Ludique, il m'a dit, dans une interview, que le sport qui lui plaisait le plus était le combat de coqs ; et, avec son ironie proverbiale, sous l'apparence d'ingénuité, il se demandait pourquoi dans le football 22 hommes courent derrière une balle, au lieu d'acheter 22 ballons.

Il se vantait d'avoir pris de la mescaline et de la cocaïne dans sa jeunesse. Mais cela n'a duré qu'un instant : sa drogue dure c'étaient les bonbons à la menthe, et sa dévotion, le colin bouilli.

Espiègle, il gardait des billets de 10, 50 et 100 dollars entre les livres de son Paradis : la bibliothèque. Bien qu’il n'ait cru en aucun dieu, avant de mourir, il a prié le « Notre Père », parce qu'ainsi l’avait décidé sa mère, beaucoup d’années auparavant. Madame Leonor Acevedo continuait de régir la destinée de son fils –« inutile » et « malheureux » –, obéissant jusqu'au dernier souffle qu'il a exhalé le 14 juin 1986. 

 

« J'ai mal à une femme dans tout mon corps »

    (Borges in « L'or des tigres »)

 

           Son père l'a emmené dans une maison close de Genève, pour qu'il naquit « viril » ; et depuis lors, l'amour fut une frustration. Très ami d'Adolfo Bioy Casares, écrivain et vrai gentleman, éminente personnalité fort séductrice, Borges vivait à travers lui ce que la vie ne lui donnait pas : la passion d'une dame. Il se ressentait comme le vilain petit canard.

           Le nom d’une femme  a parcouru le monde dans les poèmes borgesiens : « Moi qui ai été tous les hommes, n’ai pas été celui dont l’étreinte faisait affaiblir Matilde Urbach ». Matilde n'a jamais existé : elle était le personnage d'un roman inconnu et de basse qualité, à qui il a donné une entité universelle par sa strophe.

La solitude peut être une toile d'araignée.

Elsa Astete Millán, sa première épouse, il l'a connue en 1931, lorsqu’il avait 32 ans. La relation fut terrible : sans amour, sans passion, sans intérêt d'aucun des deux à l'autre. Elle est tombée amoureuse de Ricardo Albarracín Sarmiento, a quitté le poète aveugle et amoureux des épées, et s'est mariée avec le nouveau candidat.  C’est seulement après des décennies, qu’Elsa a raconté cet échec, sans beaucoup d'éloquence :

— « On n’a pas abouti », a-t-elle dit, à peine.

— « Seulement, je l'attendais », gémit le poète sur le ton d'une narration.

Pour mitiger l'attente, Borges est tombé amoureux d'Estela Canto –qui ne l'a jamais aimé–, de Silvina Bullrich, de María Esther Vásquez, et plus.

En 1965 –plus de trente ans sont passés– il rencontre Elsa. 

Il était déjà presque aveugle, avait 68 ans et elle en avait 57. Sans que son agnosticisme ne lui importât, ils se sont mariés à l’église : par amour, tout pouvait se sacrifier. Au moins, il l’a cru.

Madame Leonor Acevedo l’avait influencé encore une fois :

―« Chaque nuit de sa vie, avant de se coucher, il regardait ta photo », a-t-il a dit à sa future bru.

Le mariage s'est terminé après trois ans, en 1970. Georgie s'est épuisé : sans mot dire, il est sorti de la maison conjugale et il n'est jamais revenu. Quelques mois après, tandis qu'il se promenait avec son neveu rue Florida à Buenos Aires, Elsa Astete Millán a croisé l'écrivain et l'a salué :

―« Qui est-ce ? », a demandé le poète, déjà totalement aveugle.

―« C'est Elsa, oncle », fut sa réponse.

―« Et c’est qui Elsa ? », redemanda Borges.

Il enterrait l'amour, l'amour ? Millán fut-elle la passion qui

lui fit écrire j'ai mal à une femme dans tout mon corps ? Tout fait penser que non, mais... Qui sait ?

            Il a atteint la renommée au seuil de la vieillesse, bien qu'il ait commencé sa vie littéraire comme un surdoué. À sept ans, il avait écrit, en anglais, un résumé de la mythologie grecque ; à huit, le conte  « La visière fatale », inspiré d'un épisode de Don Quichotte ; et à neuf, il a traduit de l'anglais « Le prince heureux » d'Oscar Wilde.

            Son œuvre inclut des contes, essais et poésies. Il fut innovateur, ouvrant des sentiers. Il ne faut pas oublier que deux des grandes révolutions de la langue castillane, ont trouvé leur origine en Amérique brune : l'une a été celle de Rubén Darío et le modernisme ; l'autre, celle de Borges, à partir du changement qu'il a imposé à la narration. De plus, il a rédigé des scénarios pour le cinéma, des critiques littéraires et de préfaces ; il a écrit en collaboration avec d'autres écrivains, et a traduit des œuvres anglaises, françaises, allemandes, anglo-saxonnes et scandinaves antiques.

            Il était comme Léonard de Vinci, très complexe et plein de nuances, avec une intelligence fascinante et une énorme imagination. Était-il comme le génie de Vinci ? C’est ainsi que María Kodama le voit. Très cultivée, femme de lettres et cerbère infatigable de l'œuvre du Maître, elle aimait autant « son visage de lapin » que le voir rire tel « un petit tigre au soleil ».

            « Ulrica », comme il l'appelait –nom nordique qui veut dire « Petite ourse » –, a écouté pour la première fois un poème de son futur époux, lorsqu’elle avait cinq ans ; il l’a connue à 12 ans et la relation amoureuse a commencé à la fin des années 60, mais elle est devenue exclusive, depuis l'adieu à Elsa. « Petite ourse » fut aussi un grand support de l'activité littéraire et personnelle de Borges, elle l’a aidé dans la direction de sa collection « Bibliothèque personnelle » ; et ils ont écrit ensemble, en collaboration, « Brève anthologie anglo-saxonne » et « Atlas ».

            Elle a été désinvolte, fraîche et spontanée avec le Maître : malgré sa jeunesse, elle réfutait les choses qui auraient pu être une insolence et qui, cependant, plaisaient à Georgie et l’amusaient. Et, ainsi, il s’en est réjouit : libre comme un animal dans la forêt, même si elle devenait prisonnière de sa liberté.

            María fut les yeux à travers lesquels Borges a découvert des géographies, des aubes et des œuvres d'art pressenties mais interdites pour ses pupilles en pénombre.  Aujourd'hui, le poète repose –par son choix– dans le cimetière de Plainpalais (Genève), où il avait eu sa première expérience sexuelle, dans cette maison close-là. Ça alors, quelle coïncidence !

            Et tant d'amours frustrés, et tant de poèmes, et deux épouses, si différentes.

            Elsa lui avait dit :

 « Georgie met ton quart d'heure à profit ; aujourd'hui tu es

très en vue, mais dans deux ou trois ans personne ne se souviendra de toi ».

            María l'a accompagné jusqu'à la fin et aujourd'hui elle parcourt le monde, pour maintenir en vigueur et pour faire croître l'œuvre  du poète. Et cela ne lui est probablement pas facile : il n'est pas simple d'avoir du talent et d'être la veuve d’un grand, dans un pays comme l'Argentine, où tant veulent s'approprier l'âme du Maître. L'a-t-il aimée ? Personne ne peut le savoir, le cœur de l'homme est insondable, même pour lui-même.

             « Je prononce maintenant son nom, María Kodama. / Tant de matins, tant de mers, tant de jardins d'Orient et d'Occident, tant de Virgile », lui a-t-il écrit, entre tant de poèmes.  C'est comme l'œil de l'ouragan : du calme et du silence lorsque tout autour, tout tourbillonnea-t-il dit de sa femme.

            « Et que personne ne craignait », est gravé sur la tombe de Jorge Luis Borges, un grand des lettres et un poète sans engagement avec la vie humaine. Assoiffé, ludique, incontinent verbal, brillant, désemparé, parfois enfant. Dans les jours qui ont précédé sa mort, il racontait à son épouse que sa grand-mère lui achetait des bonbons « toffie », ils devisaient de littérature et étudiaient l’Arabe.

            A-t-il été un aveugle éclairé ou la lucidité aveuglée ? « Je dois justifier ce qui me blesse. /Peu importe mon bonheur ou mon malheur. /Je suis le poète » avait-il écrit.

            Peut-être est-ce la meilleure sentence et la seule conclusion.

 

Cristina Castello

 

* Cristina Castello est une poète et journaliste argentine bilingue (espagnol-français) qui vit entre Paris et Buenos Aires.

http://www.cristinacastello.com

http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/

Publié dans Les marcheurs de rêve

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