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Glossolalie

Publié le par la freniere

Des sons de l’ange aux hurlements des bêtes, de la musique des étoiles aux contrepoints de l’eau, j’habite dans ma bouche. Mon corps est ma langue. Le paysage autour n’est qu’un habit d’emprunt. Un brin d’herbe apparaît sur le visage des lettres. La réponse à l’espoir n’est jamais celle qu’on pense. Un soleil d’enfant, un poème sans rime, un quatuor à cordes arrêtent-ils la guerre ? L’amour a-t-il sa place dans un compte en banque ? À défaut d’une forêt, j’entaille le mot érable. À défaut de voler, j’agite les voyelles. Je soulève du crayon un silence de mille tonnes. Une eau passant sur des cailloux désaltère ma soif. Ce qui nous fait mourir nous encourage à vivre, à rester debout, à partager le pain. La vie éveille en moi beaucoup plus que la vie.

        

Dans la forêt des langues chacun parle sa langue. Les mêmes fruits pourtant alimentent la faim. La même sève monte aux branches. Épaule contre épaule, les battements du cœur amplifient la présence. Le mot amour est trop petit pour l’amour, la main trop courte pour le vent, les souliers trop étroits pour la longueur des routes. Il faut des mots pour remplir les idées, ouvrir la voie, tourner la page, faire de tout avec rien. Un brin de paille fait un nid, une plume un oiseau, un nuage la mer, le plus humble vocable une immense prière. Le sifflement du vent invente la musique. Quand le sol se dérobe, je m’appuie sur un mot. Adossé sur une métaphore, je redessine l’horizon. J’élève des abeilles dans l’essaim des regards. Les bras de la parole se soumettent à l’hommerie ou bien ils se révoltent. Murmurant des excuses, les mots se donnent du coude dans les mauvaises nouvelles. Je ne suis sur la page qu’une phrase à déchiffrer, un je qui se dissout et se refait dans l’encre. Je porte sous ma chair le premier squelette, le premier mot, le premier mort.

        

J’ai appris les mots, les chiffres, les idées, mais l’encre coulait pâle à côté des blessures. J’ai du apprendre l’homme pour connaître le sang. J’ai du apprendre l’or, la sulfate, le plomb, trop de charogne, trop de boue, faire japper le chien dans sa niche de pitié. La réalité parfois prend les formes du rêve. Je tiens les mots comme du sable dans la main. Mes yeux apportent une pomme au tableau de la faim, un petit bol de lait aux icones assoiffées, un livre de poèmes au Penseur de Rodin, un nez de clown au sérieux, une phrase puant de la bouche à la fiction des choses, une poignée de porte au mur du silence, une écharde au mot bois, un brin d’herbe aux oiseaux.

        

La phrase est un manteau sur le corps du silence. Enclose dans le petit ou débordant sur l’univers, l’âme est trop grande pour qu’on la voit. Chaque mouvement crée de l’espace. Chaque musique se fabrique une oreille. Juste après le passage d’un jet, le vol d’un oiseau rétablit l’équilibre. Les mots se souviennent de tout ce qu’on oublie. J’ai des trous de mémoire meublés de phrases, une chambre noire au milieu de la tête. Bien au-delà des pages, les mots dansent dans une tempête de gestes, jouant l’éclair ou le tonnerre, paraphrasant la mer, mélangeant les étoiles. Pour cueillir ou chasser, l’homme aurait pu rester à quatre pattes ou grimper dans les arbres, il s’est dressé pour la parole. De la main qui prend à la bouche qui donne, il cherche le chemin. Mes mots se plantent un à un comme une acupuncture d’encre sur la peau du papier. Quand on meurt, c’est la mort qu’on quitte tout autant que la vie. Je me reconnais sous la peau des arbres, la mémoire des racines, la graine qui se déplie sous son vêtement d’écorce. Chaque pas qui s’égare se raccroche à l’espoir. Il y aura toujours des mots sur du papier comme la vie au bout des doigts.

Publié dans Prose

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VLB nous parle

Publié le par la freniere

 

 

 

Publié dans Poésie à écouter

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Ange et démon

Publié le par la freniere

Même les anges se taisent

Et méditent sur la mort qu’ils mènent

 

            Accumulations de souvenirs dérisoires

            Pour donner inconsistance historique

            A la justice de l’âme

            Pouvoir se pincer et avoir mal

 

Je suis un atypique calé dans les replis du bonheur

Que ma main n’atteint pas

Un handicapé du sourire des enfants qui braillent

A en souhaiter d’être sourd

Un égocentrique bavard qui n’a rien à dire (comme tellement d’autres)

 

      Je crois que la réalité n’est pas réelle

      Et pourtant  elle nous infiltre et nous possède

      Comme une maladie génétique

      Il ne suffit pas d’y croire

 

La vie est ce qu’on en fait…

Baliverne des étés trop longs, loin des cours étroites des écoles

Quand on pense encore que le bonheur se cache sous les jupes des filles

 

     J’ai jeté ma voiture, je songe à me libérer d’internet, du téléphone

     Et des plaques à induction.

     Garder intacte cette présence vivifiante, vibrante

     Des émotions de ta voix

     Des yeux qui illuminent le soleil

S’allonger face au ciel et reconstruire son identité

Abandonner l’impossibilité de l’île

S’inventer les caresses du vent (je me suis toujours demandé à quoi ressemblait la méditation, le terme lui-même me fait peur)

Que dire « je médite » quand médire ne m’apprend rien de moins que ce que je suis

Il était 17h30 quand j’ai appris par télégramme la mort de mon grand père

Le vent fouettait les larmes étalées, enracinées sur mon visage

Je pédalais dans une rue de Tours proche du cinéma, aveugle et infiniment  emparé, déjà responsable

Il suffit que je touche mes joues 35 ans après

Pour sentir les mêmes larmes, la même émotion, le même vent, le même pavé, la même mort, le même espoir

La réalité s’impose parfois réellement, impossible île naufragée où je te rejoins

Où l’écho de tes mots exilés m’a construit une identité incertaine

 

          Entre le bonheur et la mort il y a un fil tendu par nos      souvenirs

          Une traversée de mer qui ignore la lassitude de nos pas

Ne vit-on que pour un souvenir ?

                                   Pourtant quelle insolence

                                   Que la beauté des mots

Parle-moi il fait clair

Parle-moi j’existe un peu

Parle-moi                        je suis en toi

 

Jean-Luc Gastecelle

Publié dans Poésie du monde

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Éléments de géométrie

Publié le par la freniere

Sans désespoir, nous serions inconsolables.

C’est l’inaccessible qui donne au voyageur

le courage de lacer ses chaussures. On ne

peut rien sans la certitude de l’impossible.

 

Rappelons-nous combien fut sublime le jour

où le monde nous fut déclaré insoutenable.

 

Si l’infini n’était que ce qui l’emporte sur le

fini, on n’y verrait qu’une affaire de degré.

L’indescriptible serait une estimation que

l’on fait de loin. Ce serait introduire

l’arpentage dans la mélancolie.

 

La pensée finit par reconnaître que rien ne va

dans la direction de l’explication. C’est ainsi

que peu à peu elle autorise la dissolution de

toute question. Puis elle se tourne vers ce qui

l’exempte d’elle-même, et devient enfin ce qui

advient de la distance dans le désert.

 

François Jacqmin

Publié dans Poésie du monde

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Parc éolien de l'Érable: bienvenue en zone sinistrée

Publié le par la freniere

Il faut le voir pour le croire. Des nuages de poussières qui planent par-dessus les forêts, pénètrent les maisons jusqu’au fin fond des poumons, plus de 400 camions par jour qui roulent à pleine vitesse à quelques mètres des maisons.

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Depuis le début des travaux pour la construction du Parc éolien de l’Érable, plus besoin de réveille-matin dans le rang 3 de Vianney (Saint-Ferdinand): les citoyens sont réveillés à 6 h 30 presque tous les matins (y compris la fin de semaine) par le grondement et les vibrations des camions.

 

Il semblerait qu’il faut plusieurs années avant qu’une éolienne ait compensé l’énergie nécessaire pour la construire. À voir le déroulement des travaux, je n’ai pas de misère à le croire : il faut beaucoup d’énergie pour en produire un peu. C’est à se demander si les promoteurs impliqués dans ce projet savent réellement ce qu’ils sont après construire. Vous avez dit développement durable ? Ici, c’est chacun dans son Ford F-150. Le bien-être des citoyens au cœur du développement durable ? Ici, cela importe peu. L’important est de terminer ce projet le plus rapidement possible et de passer au suivant. Un véritable Klondike; une ruée vers le vent!

 

Les résidants du rang 3 n’auraient jamais pensé vivre en zone sinistrée un jour, alors que leur région était surnommée à juste titre « La petite Suisse » du Québec; d’autant plus qu’avant le début des travaux, on les rassurait en soutenant que leur rang ne serait pas utilisé pour le transport lié à la construction du parc éolien. Mystérieusement, lorsque les travaux ont débuté et qu’ils ont reçu la nouvelle carte des travaux à effectuer, ils ont réalisé qu’ils vivaient dorénavant en plein cœur d’un chantier industriel et auraient à subir non seulement la transformation de leur paysage, la dévaluation de leur maison et les risques pour leur santé, mais aussi le bruit et la poussière au quotidien pendant les trois prochaines années. Quelle sera la prochaine surprise ? Ce que nous redoutons le plus est l’agrandissement et la densification de ce parc, la sous-station étant conçue pour accueillir l’énergie d’un nombre beaucoup plus grand d’éoliennes.

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Je ne vis pas au cœur de ce projet, mais j’ai quand même vécu plusieurs chocs émotionnels liés à ce projet, la maison familiale de mes parents étant située dans l’épicentre du parc. Le dernier choc que j’ai vécu est hier soir lorsque ma mère s’est pointée chez moi à 23 h parce qu’elle était incapable de dormir chez elle, en raison de la poussière qui avait pénétré dans la maison et qui la prenait directement dans les bronches. La veille, elle s’était réveillée à 4 h du matin, pour se relaxer dans un fauteuil et lire, avant que le grondement des camions ne commence. Et personne ne dit rien. Les branches des sapins ne bougent pas d’un poil. C’est aux individus à s’adapter ou à déménager.

 

On dit souvent que nos campagnes québécoises sont tissées serré et qu’on y retrouve une solidarité hors du commun. Cependant, depuis le début des travaux du Parc éolien de l’Érable, cette solidarité s’est transformée en un silence qui fait mal. Qui d’entre nous est allé voir ce qui se passait réellement dans le rang 3 de Vianney et dans le rang 4 de Sainte-Sophie ? Qui d’entre nous a pris le temps de s’assoir quelques minutes pour écouter ces personnes qui subissent directement les impacts négatifs de la construction de ce « beau » projet ? Qui d’entre nous a accepté d’adoucir l’instant d’une rencontre sa position de « pro » ou « anti » éoliennes pour reconnaître que certains citoyens subissent plus que d’autres les impacts de la construction de ce projet ? Pas un élu ne répond et ne prend au sérieux les cris que lancent les citoyens. Pas un.

 

Il n’est pas trop tard pour renverser la balance et briser ce silence. Que nous soyons pour ou contre ce projet, la réalité du moment est que certains citoyens voient présentement leur bien-être physique et psychologique décliner. Ayons au moins la délicatesse de reconnaître ces impacts, d’assumer notre responsabilité collective face à ce qu’ils vivent, ainsi que de leur porter une attention particulière. Ce silence doit cesser; faisons sonner à nouveau les cloches de la solidarité sur le haut des montagnes! Tenons-nous droit et les coudes serrés pour ne pas échapper de citoyens…

 

Julien Fournier

 

Publié dans Glanures

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Des chiens et des hommes

Publié le par la freniere

Le fondateur du Chenil des Grands Versants de Sainte-Sophie-d’Halifax, François Porcherel, s’est vu décerner une mention spéciale d’excellence pour l’année 2011 dans la catégorie «Guide par excellence» par Aventure Écotourisme Québec (AEQ) le 3 novembre dernier.

 

Cette mention souligne la valeur de l’engagement de ce spécialiste du comportement animal ainsi que l’importance de ses réalisations professionnelles qui marquent l’écotourisme au Québec plus particulièrement dans le monde canin.

Déjà en 2007, François Porcherel recevait le prix d'excellence pour son produit exceptionnel et de qualité. En 2010, son entreprise «La Station du chien primitif domestique» était de nouveau nominée pour ce même prix.

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La Station du chien primitif domestique est un centre d'expertise et de transfert qui se penche sur la façon d'élever des chiens en collectivité sans stress. Ce centre multidisciplinaire conçoit, depuis plusieurs années, des programmes spécialisés pour l'utilisation des chiens en groupe suivant un modèle de gestion de développement durable.

 

C'est ainsi qu'en octobre 2009, M. Porcherel présentait à l'Adventure Travel World Summit son programme «Des chiens et des hommes», enrichissant alors l'industrie touristique de traîneau à chien d'une vision éco-responsable. Son entreprise offre divers services aux gardiens de chiens, aux mushers, au personnel de refuge pour animaux, aux organismes tels que le MAPAQ, la SPA, l'AEQ, MAKKIVIK (gouvernement du Nunavik) et IVAKAK (organisme du Nunavik pour la sauvegarde de la culture du chien de traîneau).

 

Depuis 26 ans, ce passionné du monde animal, a développé une connaissance pointue et unique du comportement du «meilleur ami de l'homme» et a côtoyé bien d'autres espèces animales telles les baleines et les phoques, aux Îles Lofoten (Norvège), au Nunavut, en passant par le Nunavik et la Gaspésie.

 

M. Porcherel est aussi impliqué dans la communauté de Victoriaville, tant au niveau du comité du parc canin, qu'au niveau de l'encadrement de l’activité «escalade sur le mur de la polyvalente».

 

Son laboratoire, le Chenil des Grands Versants, se situait, jusqu’au 25 octobre dernier, dans le haut de l'Érable, rang 7 de Sainte-Sophie-d’Halifax, et abritait une vingtaine d'Inuit dogs.

 

Son déménagement forcé par la mise en place du parc éolien de l’Érable l’a obligé à se relocaliser temporairement de façon à assurer la survie de ses chiens pour la prochaine année. Il espère pouvoir relancer son entreprise d’ici un an comme il a déjà été publié dans nos pages.

 

M. Porcherel souhaite que la mention spéciale que vient de lui remettre l’AEQ incitera les décideurs régionaux, les gens d'affaires et le maître d'œuvre du parc éolien à éponger les dommages subis et à appuyer, avec le fonds d'aide aux sinistrés, un plan de relance qui ne pourra se réaliser que s’il est soutenu de leur part.

 

Rappelons que l’AEQ, www.aventure-ecotourisme.qc.ca est une association de référence nationale et un leader d'influence du secteur écotourisme et du tourisme d'aventure. Elle travaille en étroite collaboration avec des instances gouvernementales telles que Tourisme Québec, Environnement Canada et la Commission canadienne de tourisme.

 

Elle milite pour une industrie de qualité ayant des pratiques sécuritaires dans une perspective de développement durable avec des règles de fonctionnement d'affaires équitables envers tous les intervenants du secteur.

 

Publié dans Glanures

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Ceux qui administrent  la réalité craignent la poésie, cette inattendue résistance qui permet de voir clairement.

 

Kjell Epsmark

Publié dans Ils ont dit

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Poème hors compétition

Publié le par la freniere

Je détiens
le triste record du monde
du lancer de cri
aux abonnés absents:
mon oeil rebondit
comme une balle de mousse
sur les muscles liquides d'un torrent
et je vois l'avenir
se déchirer et se tordre
comme une enveloppe de papier kraft
dans la flamme d'une allumette

Poème automatique écrit au réveil, le 3 novembre 2011 (3h30)

 

André Chenet

 

autres poèmes sur son blog dangerpoésie

Publié dans Poésie du monde

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De l'encre et du papier

Publié le par la freniere

Le présent ne contient presque rien. Le temps déborde sur l’espace. Tout est blanc, ce matin. Aucun pas sur la neige n’indique le chemin. Chaque trace que je laisse est comme un mot écrit lentement. Avec le froid aux mains, il faut le cœur au chaud. À trop compter les dividendes, une vie pleine repart à vide. Les images de synthèse assèchent la rétine. Les moissons non les murs rendent le monde visible. Le chant des insectes non le bruit des moteurs laisse entendre la vie. Quand la lumière dessine l’ombre, quand la pensée devient musique, quand la lecture devient chair, quand la peinture devient moisson, la probité du pain se parle avec la faim, avec des mots creusés dans la matière vivante. Sur la blessure du monde, les fleurs du sang éclosent goutte à goutte. Devant l’ombre du rien, la parole s’allume comme l’homme devant l’âme. Les mots s’usant l’un l’autre, ils se nourrissent de silence.

 

La pluie définit mal les pourtours du lac. Ça prend des mots pour lire entre les choses. Fils de l’herbe inquiète, je pousse mal sur le sol des hommes. Je trahis la réclame et les marchés de dupes. Le doigt sur la souris, je grignote à l’écran le pain froid des questions. Je tends la main au vent, aux fleurs, aux tourterelles. Je tends l’oreille aux anges, aux insectes, aux plus petits cailloux. Je tends les bras vers les épaules des nuages. La sève dans les plantes s’inverse en hiver. Les bourgeons en dormance ne rêvent que de fruits. L’amour vient toujours du désir qu’on en a.

 

J’aime le contact de l’encre et du papier, les mots s’installant côte à côte, les voyelles qui toussotent, les consonnes affamées. Ce sont des étrangers qu’il faut apprivoiser, les nourrir d’images à la table du sens. Je passe d’une ligne à l’autre et je me perds dans la marge. Je m’accroche aux mots. Un seul suffit pour retenir le vent, un autre pour pleuvoir, une phrase toute entière pour habiller le temps, un point pour le déshabiller, une virgule pour danser, une voyelle pour voler, une consonne pour chanter. L’herbe remplace le bitume. La nuit se mêle au jour. Les arbres font l’amour. Les oiseaux font la paix. La mer agite l’alphabet. Ma mère se déplie sur la page. J’entends mon père monter à l’étage du crâne. J’arrache à la mémoire les os des brontosaures, les premières lucioles, les menstrues de la voix. J’écris pour déterrer les morts. Ils se dressent au milieu de la page, une ride à la ligne, un geste par paragraphe. Les horloges sont vides dans le village des voyelles et les armoires tachées d’encre laissent échapper la nuit. J’avance à coups de mots, l’homme, le chemin, le ruisseau. Je me trace une route avec le mot amour.

 

 Chaque ligne veut du sang, chaque page du cœur. On ne fait pas de mur avec des sons qui imitent la pierre. L’absolu titube sur une échelle trop courte. Un vieux pommier bougonne dans ma tête. Des érables discutent. Des mots récalcitrants se suivent en désordre. Un chien jaune vient pisser dans les chardons du rêve. Chaque mot est si grand. Même la terre s’y perd. Le ciel y cherche ses nuages. Certaines phrases se penchent. D’autres se dressent pour voir plus loin ou toucher les étoiles. La ligne d’horizon ouvre toutes ses portes. Les jours impairs sont imberbes et font la sourde oreille. La soif sursaute aux cris de l’eau. La faim cherche des miettes au bout de chaque phrase. Lorsque les livres dorment debout dans les bibliothèques, les mots sortent en courant pour respirer la vie. Je les ramasse dans les trous de terre, les brouettes oubliées, les fêlures du soir. L’alphabet s’allonge d’une caresse à l’autre.

 

 Je marche vers un monde invisible, creusant l’abîme où je renais. Personne n’échappe à ce qui manque, du plus riche au plus pauvre. J’ai oublié de replier mon ombre. J’entends mes lunettes chercher mes yeux sur la table de chevet, mes bas marcher tout seuls, ma chemise bouger sur le dossier d’une chaise. Un crayon fiché derrière l’oreille vient gratter le silence. J’écris avec n’importe quoi, une pelle, un sécateur, une main, l’odeur d’une allumette, la colère du poivre au milieu de la soupe. Des enfants de papier se barbouillent d’espoir. Les gros mots fondent sur la langue et les caresses au fond des poches. Le dos de l’air frissonne. J’avance sans devant ni derrière, le crayon de guingois sur une flaque de sens, le cœur gros comme un moineau pour affronter le vent. Le soleil retrousse l’ombre laineuse des nuages. La pluie tombe en désordre et casse sans vergogne la vaisselle des arbres. Je traverse le monde avec des yeux d’encre, les orteils minuscules du sable, les petits pas de l’herbe, les muscles des érables, la voix du vent. J’entrechoque les mots pour ranimer le feu, du web à la première amibe émergeant du néant.

 

Je suis rempli de mots. Désemparé de n’être qu’une phrase, je porte mon visage comme une figure de style sur le cou du langage. Chaque mot est un geste. Chaque page est un lieu. Chaque livre est un abîme où se dresse une échelle. Ma main prête au hasard des gestes qu’il n’a pas. Elle pardonne aux épines, aux chardons et aux ronces, ouvrant des portes dans l’inventaire des limites. Le ventre de la terre digère sa mémoire en longues phrases muettes. Le paysage épluche sa pelure d’images. Je cherche sur la route un passage intérieur. Portant le monde sur mes lèvres, je mets à nu l’errance des étoiles. Mon existence de papier s’approche de la chair avec des mains réelles.

Publié dans Prose

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Al Berto

Publié le par la freniere

Un des grands poètes portugais du XXe siècle (1948-1997), l'un des plus populaires aussi.
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Né en 1948 à Coïmbre, sous le nom d’Alberto Pidwell Tavares, le poète a passé son enfance à Sines (Alentejo), ville qu’il a évoqué dans Mar de Ceva (1968). D’abord étudiant aux Beaux-Arts, Al Berto a quitté le Portugal pour la Belgique. Il n’est revenu à Lisbonne qu’en 1975, ville où il est mort 22 ans plus tard. Al Berto était poète, peintre, libraire, rédacteur littéraire, traducteur. Al Berto collabora à diverses revues et publia plusieurs recueils de poésie, influencés par Rimbaud et Genet, mais aussi par par les mouvements libertaires et par la génération beatnik américaine.

« Tandis que, dans une première phase, sa poésie descend aux enfers d´une jeunesse errante et marquée par un univers urbain souterrain, où l´excès s´exprime, par exemple, dans le champ d´expériences marginales, comme celle des drogues ou à travers un fort érotisme homosexuel, à partir des années 1980, apparaît toute la mélancolie nomade et désillusionnée de quelqu´un qui nous donne un témoignage confessionnel, une sorte d´autobiographie émotive d´un homme qui semble progressivement entrer dans un spleen fait d´ennui et de solitude, mais aussi d´un narcissisme blessé qui l´entraîne à s´enfermer dans un cocon, où il s’abrite du monde extérieur en ayant recours à une écriture sereine et contemplative. » (L’Institut Camõens)

« Al Berto, né en 1948, est une figure emblématique de la poésie portugaise contemporaine. Son œuvre s'affirme explicitement comme héritière du romantisme et du symbolisme. Un classique, en somme. » (L’Escampette)



« J’habite Lisbonne, comme si j'habitais à la fin du monde, quelque part où seraient réunis des vestiges de toute l'Europe. À chaque coin de rue, je trouve des morceaux d'autres villes, d'autres corps d'autres voyages. Ici, il est encore possible d'imaginer une histoire et de 1a vivre; ou de rester 1à, immobile, à regarder le fleuve, à feindre que le temps et l'Europe n'existent pas - et probablement Lisbonne non plus. » (l’auteur)

Son œuvre a été traduite en français par celui qui fut son ami,Michel Chandeigne et publié par les éditions L’Escampette. 


Bibliographie en français

 Le Livre des retours  (L'Escampette, 2004)

Trois nouvelles de la mémoire des Indes (L’Escampette, 2001)

Jardin d’incendie ( L’Escampette, 2000)

Lumineux noyé (L’Escampette, 1998)

La secrète Vie des images (L’Escampette, 1996)

La Peur et les Signes (L’Escampette, 1993)

 

les bateaux sont la dernière image qui nous reste pour fuir

mais seules les paroles nous enivrent

ce sont les longues flammes qui dévorent les bateaux et la mémoire

où nous voyageons

nous oublions ce qu’on nous a enseigné

et si par hasard nous ouvrions les yeux

l’un vers l’autre

nous trouverions une autre immobilité un autre abîme

un autre corps raidi

palpitant dans l’imperceptible et nocturne blessure

*

 

je passe la nuit dans la vie précaire du feu

cette rumeur de mains qui effleure le corps

endormi dans la surface du miroir

je suis saisi du désir trouble de te réveiller

et de la peur de vouloir encore tout réinventer

 

c’est dans le silence

que je sais déjouer la mort

 

non

je ne m’accroche à rien

je reste suspendu à cette fin de siècle

je réapprends les jours pour l’éternité

parce que là où s’achève le corps doit commencer

une autre chose un autre corps

 

j’entends la rumeur du vent

va

mon âme va-t-en

là où tu voudras t’en aller

*

les mains pressentent la légèreté rougeoyante de la flamme

répètent des gestes semblables à des corolles de fleurs

des vols d’oiseau blessé dans le clapotis de l’aube

ou restent ainsi bleues

brûlées par l’âge séculaire de cette lumière

échouée comme un bateau aux confins du regard

 

tu lèves de nouveau ces mains lasses et sages

tu touches le vide de nombreux jours sans désir et

l’amertume humide des nuits et tant d’ignorance

tant d’or rêvé sur la peau tant de ténèbres

presque rien

 

CARTE GÉOGRAPHIQUE

 

tu ouvres la carte de l’europe et

tu indiques l’endroit perdu près de la mer – le soleil

foudroie la bécassine et le lait sage des mères

a caillé en un goût de plancton et d’humus

 

dans la jardinière de la fenêtre tournée vers la mer

ont séché les giroflées des navigateurs et un chardon jaune

a surgi hirsute et ferme – le temps pluvieux

se répand dans les ruelles en s’insinuant dans l’âme

un gros crachin de houle – l’europe s’éloigne

avec ses désillusions au son des tambours d’eau

 

tu te rappelles ainsi la nuit échouée au seuil des grands froids

le corps carbonisé qui a perdu sa nationalité

les villes sans nom l’accident l’autoroute

le message laissé au café la bière renversée

l’alarme de la nuit la fuite

la terre des glaces éternelles le voyage sans fin le couteau

contre la gorge et les trains et le pont reliant

les ténèbres aux ténèbres

un pays à un autre pays – où nous avons dit des choses qui tuent

et laissent des traces d’acier dans les paupières

 

mais

dans la fatigue du voyage du retour dans le découragement général

la carte de l’europe est restée ouverte à l’endroit

où tu as disparu

 

j’entends l’atlantique hurler d’abandon

tandis que mes doigts se fatiguent peu à peu

en écrivant lentement un journal – ensuite

je ferme la carte et je m’en vais

dans la cruauté de cette décennie sans passion

 

Al Berto

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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