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Georges Leroux

Publié le par la freniere

Georges Leroux enseigne la philosophie ancienne au Département de Philosophie depuis son ouverture en 1969. Formé à l'Institut d'Études Médiévales de l'Université de Montréal, où il a préparé une thèse sur la métaphysique néoplatonicienne sous la direction de Mathieu G. de Durand, et à l'École pratique des hautes Études de Paris (Vème section), dont il fut élève stagiaire sous la direction du professeur Pierre Hadot, il a publié de nombreuses études sur Lerouxla tradition platonicienne. Traducteur de Platon et de Plotin, son livre le plus récent est une traduction de la République de Platon (Paris, Flammarion, deuxième édition revue et corrigée, 2004). En collaboration avec Jean-Marc Narbonne de l'Université Laval, il prépare actuellement une nouvelle édition des Ennéades de Plotin pour la collection des Universités de France (Paris, Les Belles-Lettres), projet qui vient de recevoir un important soutien du CRSH. Parallèlement à ces activités, il collabore à plusieurs revues et journaux, où il intervient sur des questions de philosophie et d'esthétique. Son plus récent travail publié dans ce domaine est une étude sur les Monuments de l'artiste Dominique Blain (Galerie, UQAM, 2004).

Georges Leroux a été professeur invité dans plusieurs universités européennes. Il est correspondant canadien pour la Bibliographie de la Philosophie de l'Unesco et membre de l'Académie des Lettres du Québec.

 

Livres

 

Plotin, Traité sur la liberté et la volonté de l’Un [Ennéade VI 8 (39)]. Introduction, texte grec, traduction et commentaire, Paris: Librairie philosophique J. Vrin, 1990.

Avec Raymond Klibansky, Le Philosophe et la mémoire des siècles: Tolérance, liberté et philosophie. Entretiens avec Raymond Klibansky, Paris: Editions Les Belles-Lettres, 1998.

Avec  Raymond Klibansky, Raymond Klibansky, El filosofo y la memoria del siglo. Tolerancia, liberdad y filosofia, Traduccion de Maria del Mar Duro, Barcelona: Ediciones Peninsula, 1999.

Avec  Raymond Klibansky, Raymond Klibansky, Erinnerung an ein Jahrhundert. Gespräche mit Georges Leroux, Aus dem Französischen von Petra Willim, Frankfurt und Leipzig, 2001.

Avec Ghyslaine Guertin, Yannick Nézet-Séguin et Georges Guillard, Glenn Gould pluriel, Momentum, 2007.

Partita pour Glenn Gould: Musique et forme de vie, PU Montréal, 2008.

Partita for Glenn Gould: An Inquiry into the Nature of Genius, translated by Donald Winkler, McGill-Queen’s University Press, 2010.

Wanderer, Nota Bene, 2011

 

Lettre à Elie Wiesel

 

Me souvenant de vos engagements courageux lors des guerres cruelles de Bosnie et du Kosovo et à la pensée du témoignage profond que toute votre oeuvre apporte en faveur de la paix et de la justice, je n'ai pu lire le texte de votre appui à l'intervention américaine comme s'il s'agissait d'une expression parmi d'autres du soutien à la politique du président Bush. Votre position, parce que c'est la vôtre autant que par les arguments que vous formulez, m'a beaucoup troublé. Les appuis à cette politique sont rares chez les intellectuels et même ceux, au nombre desquels je me compte, qui favorisaient les interventions en ex-Yougoslavie se montrent aujourd'hui réticents, voire franchement opposés à cette intervention unilatérale. Votre voix solitaire est cependant celle du peuple américain et, à travers vous, c'est ce peuple que nous pouvons entendre, puisque 60% de la population est favorable à la guerre. Pourquoi me semble-t-il impossible de vous suivre ? Pourquoi, comme tous ces marcheurs de la paix auxquels vous avez refusé de vous joindre, suis-je incapable de m'accorder avec vos arguments ?

 

Clarifions d'abord un point pour éviter les malentendus. Personne parmi les opposants à l'intervention qui se déroule actuellement ne doute que Saddam Hussein soit le tyran et le meurtrier que vous décrivez. Personne ne doute que son peuple soit opprimé, privé de droits et exclu de la prospérité à laquelle la richesse du pétrole devrait lui donner accès. Personne enfin ne pense sérieusement que Hussein soit un enfant de choeur et que son arsenal prohibé soit entièrement détruit. Personne ne pense non plus que les intentions des États-Unis soient pures et dépourvues d'intérêts économiques. Le mal que vous décrivez est un fait, c'est le fait réel et implacable du mal tyrannique dont l'histoire du vingtième siècle, de Staline à Pol Pot, de Hitler à Ceaucescu et Milosevic, a été le terrain de déploiement le plus constant. De toute cette histoire, vous avez été et continuez d'être le témoin souffrant, la conscience en appel, et votre témoignage exige de nous que nous écoutions vos arguments.

 

Morale et politique

 

Pourquoi cette intervention semble-t-elle néanmoins à la conscience populaire des pays autres que les États-Unis une erreur ? Pourquoi y a-t-il ces manifestations partout ? Je ne vous opposerai pas le fait que d'autres régimes tyranniques représentent ailleurs des souffrances pires ou comparables, qui exigeraient selon votre argument une intervention similaire. Deux raisons plus précises de s'opposer à la guerre actuelle peuvent être mises en avant : l'une est morale et concerne le risque, l'autre est politique et concerne l'évolution de l'ordre mondial.

 

Pour les motifs mêmes que vous décrivez, quand vous évoquez le pouvoir terrifiant d'une puissance irrationnelle, disposant d'armes létales de grande puissance, ne faut-il pas, avant d'engager la guerre, tenter de mesurer les effets d'un affrontement et en particulier la somme des souffrances humaines qui en découleront ? S'agissant du Moyen-Orient, une région dévastée par des guerres brutales et où on ne compte plus les camps de réfugiés, le destin des populations civiles déjà éprouvées par ces conflits, et en particulier celui des minorités comme les Kurdes qui risquent de devenir le butin vite dépecé par les forces en présence, n'exige-t-il pas de nous la plus extrême prudence ?

 

S'agissant de Saddam Hussein et de ce que vous-même décrivez comme sa folie, ne faut-il pas éviter une situation où cette folie ne chercherait que l'occasion de s'exercer ? La considération morale du risque humain semble donc ici déterminante. Qui peut mesurer en effet de manière rationnelle la déstabilisation qui découlera de cette intervention, pour ne rien dire de ses effets pernicieux sur l'évolution du conflit israélo-palestinien ? Des souffrances sans nom attendent aussi bien les victimes que les masses de réfugiés qui se mettront sur les routes et les organisations humanitaires disent déjà qu'elles ne suffiront pas à la tâche.

 

La raison politique me semble cependant plus déterminante. Depuis les événements du 11 septembre, Goliath blessé ne sait plus comment frapper son adversaire évanescent. Il ne peut le saisir, mais il croit cependant le reconnaître partout. La notion d'un terrorisme international correspond exactement à cela, à ce mal insaisissable et diffus, mais au lieu d'en poursuivre l'éradication par une guerre meurtrière, ne faudrait-il pas nous engager, au sein des Nations unies, dans une concertation qui serait seule capable de donner à l'action politique une légitimité substantielle ? Les États-Unis, en envahissant l'Irak de manière purement préventive, le font en géant aveuglé.

 

La logique du terrorisme qu'ils affirment combattre affole en fait leur douleur, elle exacerbe leur ressentiment et se retournera avec plus de violence encore contre eux. Dans ce combat vindicatif, où la force militaire est le contraire de la force qui serait exigée pour investir politiquement une raison internationale, ne voient-ils pas comment ils ruinent les efforts de tous ceux pour qui la situation nouvelle du monde exige la construction d'un gouvernement universel, dont le mécanisme est d'abord la délibération et la démocratie ?

 

La décision récente du président Bush de poser un ultimatum à l'ONU constitue à cet égard le symptôme de la résistance américaine à une évolution démocratique universelle vers la paix. Par cet ultimatum, le gouvernement américain montre non seulement sa puissance bien réelle, mais aussi sa volonté d'imposer un ordre unilatéral et dominateur. S'opposer à la guerre, c'est refuser cette imposition unilatérale par la force et les souffrances inutiles qui en découleront.

 

S'en remettre à la force

 

 

L'opposition à cette volonté fait l'honneur d'États comme certains pays d'Europe ou le Canada qui, en dépit de leur peu de puissance militaire, ont le courage d'affronter le géant et de tenter de le ramener à la raison. Or la raison, dans le cas présent, c'est d'abord la légitimité de la délibération des Nations unies, qui représente le seul espoir de paix et de justice dans un monde violent. Retirer sa confiance aux Nations unies, les contourner, c'est s'en remettre à la force et en cela, comme le dit si bien Jacques Derrida dans son dernier livre, montrer que la raison du plus fort peut aussi être une raison dévoyée, une raison de voyou.

 

Même si cette force triomphe, ce qu'elle ne peut manquer de faire compte tenu de ses moyens, elle ne s'imposera pas comme la force de la raison, elle ne trouvera pas dans son triomphe la légitimité morale et politique qu'elle devrait rechercher en premier lieu, alors que la raison, qui sera humiliée par tant de violence, continuera de gémir dans nos coeurs, réclamant l'avènement d'une conscience universelle et la confiance en la démocratie des nations réunies pour la faire advenir.

 

Vous plaidez pour la force contre un mal qui vous paraît autrement invincible, je voudrais plaider pour la raison. Nul plus profondément que vous n'a éprouvé dans son corps et dans son âme la violence de la guerre et, comme citoyen américain, vous avez reçu le coup brutal du 11 septembre de manière plus directe que nous tous. Et cela, nous devons le comprendre, nous devons comprendre la peur que vous exprimez autant que le désir de justice qui vous porte vers l'intervention, mais au nom de tous ceux qui manifestent aujourd'hui pour la paix, je veux tenter de vous dire que la paix ne sera jamais réelle si elle est seulement la paix du plus fort, car elle doit aussi être une paix juste et légitime. Dans la nuit où nous veillons tous, illuminée par les bombes au phosphore, je vous adresse avec le plus grand respect cette parole, mais je ne cesse pas pour autant de méditer fraternellement vos convictions.

 

Georges Leroux

 

en entrevue

 

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Wanderer

Essai sur le Voyage d’hiver de Franz Schubert

Georges Leroux

Avec une suite photographique de Bertrand Carrière.

Le Voyage d’hiver appartient aux dernières années de la courte vie de Franz Schubert. Il porte les marques du chemin qui s’achève, mais dans la méditation de son voyageur, on entend aussi une résolution, une volonté de poursuivre envers et contre tout.

Dans cet essai, on accompagne le Wanderer dans son ultime combat, on le suit dans ce cycle de vingt-quatre Lieder où chaque instant est aussi un paysage, une émotion associée à la quête d’une sérénité qui toujours échappe. Confronté à la perte, le héros traverse tous les états de l’abattement et de la détresse, jusqu’à la rencontre finale avec un personnage aussi démuni que lui, ce joueur de vielle à roue qui pourra, peut-être, lui offrir l’hospitalité attendue. Chaque Lied est ici l’occasion d’un exercice de pensée, où l’écriture tente l’impossible : dire ce qui a lieu dans l’œuvre, suivre le Wanderer, en recueillir le chant de courage. Chaque Lied est aussi commenté par une image, chacune offrant un regard sur ce paysage hivernal dont l’horizon est toujours celui de cette attente blessée, de cette paix qui se dérobe.

Leçon de lucidité, appel à consentir à la finitude, le Voyage d’hiver invite à la compassion et cherche dans la compagnie du Wanderer la ressource extrême de la vie, le force de se relever, l’accueil de l’autre.

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le temps est triste

Publié le par la freniere

le temps est triste

sable du passé dans les yeux
tempête anticipée du futur mythologique
l'instant se fait ronger
par les aiguilles

le temps est triste
fais-toi un présent

souviens-toi
de toi

* * *

tu pourrais dire amour
comme l'on dit j'ai faim

le cœur gros
obèse
la famine est industrialisée
elle n'a pas de pays
ne passe pas aux actualités

tu pourrais dire amour
vraiment le penser
lui consacrer toutes tes énergies
le vivre jusqu'à ton dernier souffle

et manger à ta faim

* * *

surpeuplement en marche
de miroirs froids

étrange ballet de reflets
entre des éclats de verre
et des plaques de glace

penche-toi tout contre un calorifère
tu peux t'y réchauffer
y voir la couleur de ton cœur
la vie en course d'électrons
dans la résistance

si tu enlèves la grille

 

Patrick Packwood

Publié dans Poésie du monde

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Nous rêvons

Publié le par la freniere

Nous rêvons d'un lecteur parfait.
Supérieur à nous.
Meilleur aussi que la propre lecture faite par nous-mêmes.

 

Nous écrivons pour lui même s'il n'existe pas.

 

Nous ne pouvons pas ne pas ressentir sa présence cachée derrière ce silence

que les mots entraînent comme une tunique fendue.

 

Si nous persistons dans ce métier désolé d'ériger des tours sans échafaudage,
peut-être que le lecteur absent se réveillera un jour là où le lecteur n'est plus nécessaire,

puisqu'à la fin toute lecture se lit seule.


Roberto Juarroz

Publié dans Poésie du monde

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Le coeur de vivre n'a pas d'âge

Publié le par la freniere

Les poches du rêve sont trouées par le poids des monnaies. Il y a trop de choses cassées dans l’armoire du cœur, d’amours trahis, d’espoirs émasculés, de meurtres domestiques, trop de banquiers, de commis d’antichambre carburant à la peur, de magouilleurs d’âme. On embouteille déjà les dernières gorgées d’eau. La forêt perd son ombre aux dents des débusqueuses. Lorsque les arbres tombent, le ciel s’alourdit du vol des oiseaux. Qui accueillera les merles chassés par l’ouragan ? Des animaux nous croisent avec des regards d’homme. De ce qui fut un arbre, on garde l’historique sans prévoir les feuilles. J’écris par pis allé. La musique allège toute chose. Il est pesant de soulever le monde avec des mots. Je suis comme à l’étroit dans un chagrin d’enfant. Chacun porte l’avenir avec les os d’Adam. Un fil prêt à se rompre nous relie l’un à l’autre. Un écureuil s’amuse à imiter les feuilles. La tête de l’homme disparaît dans ses mains comme un érable dans ses branches, les doigts noueux d’avoir donné des fruits. Même si l’horizon garde un pied sur la porte, formuler son espoir n’empêche pas de vieillir.

        

Il y a vingt-cinq millions d’années, environ vers seize heures quinze, naissait le Mont St-Hilaire. Des millénaires plus tard, j’y ai passé mon enfance. Il m’en reste sur le cœur une cicatrice minérale. Il a tellement neigé, cet hiver, que l’eau ne chante plus dans les fossés mais beugle comme une vache espagnole. On ne fait pas son beurre quand le yable est aux vaches. Quand le soleil passe la main à travers les murailles, je  m’accroche à chaque doigt de chaleur. Tous mes rêves d’enfant frappent encore à la porte et m’invitent à la vie. J’attends ce qui commence. L’horizon tient debout le soleil à bout de bras. Mon sang bat la chamade dans le cœur chaud d’une femme. Elle tient mon âme à bras le corps. Pourquoi tendre le poing quand on peut s’embrasser ? Mes os couchés sur du papier cherchent la chair des mots. Ce matin, les feuilles dans le vent, les vagues sur le lac ont le sourire de ma mère. Toute âme est en danger dans les bras de la vie. La réalité est plus courte que le rêve. J’attends une révélation à chaque bout de la route. À défaut de compter des pieds, je veux des mains au bout des mots. Je serai toujours un débutant.

        

On a rapetissé l’absolu. On prie toujours les dieux à la même heure. Le monde n’est plus une foire aux questions mais un immense bazar. On vend de tout, des larmes, des sourires, des visages à deux faces, même des reins, des rates, des échines courbées. Ce n’est pas vrai que les bons vivants font de mauvais morts. Ils continuent d’aimer bien au-delà du corps. Ma mère, quand j’ai mal, me caresse avec le vent. Je n’ai qu’à lui parler à travers l’herbe, les arbres, les nuages. Les oiseaux haussent le ton un peu plus chacun matin. Mes textes sont parfois une herboristerie où s’alignent les fioles avec les sachets, une pincée d’images, une volée d’oiseaux. Je touche l’eau du lac sans plonger dans son rêve. Je ne voyage plus que d’une page à l’autre. Assis au cimetière, je note des petits riens, des humeurs, des phrases, le bavardage des voisins, les diastoles de l’air, les petits pieds de l’herbe trébuchant de plaisir, le soleil filtrant ses vitamines à travers le feuillage. Le papillon bientôt sortira du cocon. Pour le moment, le noir émulsionne ses ailes. La mort au fond du corps est une chrysalide attendant son éveil. Le temps racle en sourdine une conque infinie.

Publié dans Prose

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Jean Vasca

Publié le par la freniere

 

 

Publié dans Poésie à écouter

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Jean-Guy Lachance

Publié le par la freniere

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Pour aimer

Publié le par la freniere

Je ne suis pas venu empoisonner le ciel.

Je ne suis pas venu emprisonner le vent.

Je ne suis pas venu pour vendre du néant.

Je ne suis pas venu pour acheter à crédit.

Je ne suis pas venu me travestir ni trahir.

Je ne suis pas venu pour faire la guerre.

Je ne suis pas venu pour faire de l’argent.

Je ne suis pas venu pour imiter le paon.

Je ne suis pas venu parler à la pointe du fusil.

Je ne suis pas venu pour amputer l’enfance.

Je suis venu pour mordre dans la pomme,

regarder les oiseaux, faire l’accolade aux bêtes.

Je suis venu pour vivre et partager le monde.

Je suis venu pour aimer et comprendre.

Je suis venu pour transcender la mort.

Publié dans Poésie

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Dans cette vie mal cousue

Publié le par la freniere

Dans cette vie mal cousue, je peins le paysage avec des restes pleins d’espoir. Je mets des fleurs en pot dans le logis du cœur. L’éternité commence ici. L’oiseau qui chante ne sait rien du silence. Entre l’échelle et les barreaux, j’ai pris la courte échelle. Un rêve plus haut que le cerveau me fait battre le cœur. Reverrais-je le chêne que mon père a planté le jour où je suis né ? A-t-il aussi des larmes que l’on ne voit jamais, des cicatrices au cœur, des mots sur son écorce. I love you forever. La fanfare des feuilles accompagne les nids. Il a fallu du feu pour apprendre à chanter, comme une bouilloire sur le poêle. Ce qu’il y a de fragile me sert de cuirasse. Il ne sert à rien de répondre à la haine. Il y en a qui remarque à peine les nuances des fleurs, la compassion du vent, la musique des choses. Les saisons changent de robe à chaque nouveau bal. Il faut apprendre à vivre avant qu’il n’y ait plus que le sourire des cadavres sur le visage du monde.

 

J’erre sans but. Je marche sans raison. Le motif des voyages importe peu. C’est ce qu’on découvre en soit qui en fait la richesse. Le paysage mental s’élargit. Le plus loin qu’on aille, on en revient toujours à l’homme. C’est par la plante des pieds que j’ai appris à lire. Quand je parle d’écriture, c’est de chair qu’il s’agit tout autant que de mots. Les morts habitent la terre au même titre que les vivants. Les autochtones le savent qui s’entêtent à protéger leurs lieux sacrés. Il n’est pas étonnant que des hommes nés en cliniques finissent en cyniques. Ils ont troqué l’esprit pour la raison, le partage pour la vente. Où les anciens festoyaient au cours des enterrements, ils enterrent les morts dans un silence de beurre.

        

J’ai fait un rêve affreux. Dans tous les cimetières, les derniers survivants dévorent les restes humains. Des enfants maigres et sales se disputent les os, les mêmes qui sont nés parmi les détritus au bord des favelas, triant les vomissures que déversent les villes, buvant à même le sol une eau pleine de gasoil et d’acide à batterie. Il n’y a plus de riz. Il n’y a plus de pain. Les céréales servent à nourrir les moteurs. Les derniers riches mâchouillent leurs billets de banque sans recracher la faim. Qu’il se passe ou non quelque chose, l’aventure commence dès qu’on ouvre les yeux. Ce qu’on voyait derrière les paupières détermine la route. Je dois laver mon âme pour effacer la nuit, dessiner des bonhommes, des lutins en raquettes, des oursons de peluche, tracer au crayon vert une sourate païenne, faire la danse de la pluie chaussé de mocassins, écrire des phrases où l’air soit partout, des mots que le vent pousse, qu’une chiquenaude agite, des métaphores en sueurs sous les muscles du verbe.

        

La vie des arbres me passionne. Ils ne savent pas tricher. Chaque lieu a sa force, sa gravité, sa charge. Chaque ombre porte un ange en filigrane de l’homme. Les manuscrits, les grimoires, les livres finissent par lui donner des ailes. Dans l’ascension du sens, l’alphabet est un sherpa verbal. Chaque phrase est un palier où regarder plus haut. La boussole du cœur n’indique pas le nord mais chaque pétale de la rose des vents, un tournesol ignorant le soleil, une goutte de mercure éclatant sans raison, un regard d’enfant dans les yeux d’un vieillard. Un rêve émerge peu à peu et dissipe la brume. La sagesse commence dans le regard qu’on pose. Dans l’inconcevable d’être né, l’amour non le rire nous console de vivre. Les doigts du vent touchent l’extase au contact des choses, ceux de l’homme en formant des caresses.

 

Publié dans Prose

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Microbes 68 est là

Publié le par la freniere

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Publié dans Glanures

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Apocalypse d'été

Publié le par la freniere

Souvent, 
ce qui est admirable 
est voué à l’échec. 
Quand ça devient possible, 
c’est extraordinaire, 
mais il n’y a plus personne  
pour admirer 
une telle banalité. 
 
Nous surnageons 
dans la réalisation de l’extraordinaire 
en nous occupant de menus détails : 
des questions de voirie en politique 
et de poubelle en amour. 
 
La vie en général est une immense accumulation de détails. 
 
On voit souvent, 
pendant les grands événements : 
les raz-de-marée, 
les épidémies, 
les tremblements de terre 
et le reste, 
s’affairer dans les décombres 
à un rythme ralenti, 
des survivants emportant avec eux 
une casserole, un sac, 
un bibelot 
ou une lampe de chevet, 
comme pour ramener l’outrage 
à des proportions plus humaines. 
 
Et vous avez dû imaginer 
un jour, 
quand tout paraît fatigant de solidité 
et de calme autour de vous, 
au bord de la mer, 
vous avez dû rêver 
à un raz-de-marée 
ou au volcan de Pompéi…, 
à cette agitation vitale et frénétique 
qui s’empare de chacun. 
Vous avez peut-être même éprouvé 
cette sensation de complicité avec le monde, 
presque certain de partager avec lui 
l’espoir tenu secret 
d’un désastre à venir. 
 
Dieu n’a pas d’autre figure 
que celle d’une catastrophe en attente. 
 
La perspective de l’Apocalypse 
nous occupera toujours plus 
que celle du paradis. 
 
Jean-Paul Curnier

Publié dans Poésie du monde

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