Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'alphabet

Publié le par la freniere

Quand tu apprends l'alphabet

ne laisse pas tomber une lettre

car si elle se blesse

tu ne trouveras plus le mot pour appeler

 

quand tu apprends l'alphabet

et que le Z te paraît bien loin du A

demande à ta maman une chanson

pour finir le chemin

 

quand tu apprends l'alphabet

n'oublie pas le W

car même s'il est le plus costaud

il ne sort pas souvent et se sent un peu triste

 

quand tu apprends l'alphabet

rappelle-toi qu'avec vingt-six lettres

om peut faire beaucoup de mots

et ru pourras les partager

avec tes parents, tes amis, tes secrets

 

Yvon Le Men

 

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article
Repost0

Un trou de mémoire

Publié le par la freniere

Toujours posés à l’envers, les points d’interrogation sont des crochets qui ne servent plus à rien. Aucune réponse ne peut s’y accrocher. Est-ce vraiment nécessaire de savoir où l’on va ? Je ne veux pas d’un Dieu qui soit un douanier. À chaque enterrement, c’est son propre cercueil que l’on vient saluer. On se recueille sur soi-même. Je me méfie des chefs, des politiciens, des gurus, des banquiers, des fonctionnaires. Ils s’accrochent au pouvoir en trahissant leur vertu. L’homme a perdu quelque chose en s’éloignant du pouls des bêtes. L’argent a pris sa place. Je me dépouille peu à peu des choses matérielles. J’affronterai le vide en remplissant mon âme. Je cherche la musique imaginant les mots, tenant les phrases ensemble, les paragraphes debout. Chaque pas vers le moins fait s’élargir la route.

        

Dès l’aube, le lac soulève sa paupière de brume, fixant le gras du ciel d’un œil parsemé de taches rétiniennes. Le paysage est une main retenant la blessure, un souvenir posé sur un trou de mémoire. Le soleil plombe sur les hommes, les plantes, les idées. Les racines fermentent mélangées aux syllabes. Les phrases coulent en ruisseau d’encre bleue. Je ne suis pas loin de croire que les formules magiques valent bien la politique. On ne peut pas faire pire que l’intérêt des banques. Tout lui sert, les guerres, les assassinats, les viols. Depuis l’invention de la roue, les balais de sorcière ne servent plus qu’à balayer et les tapis volants restent cloués au sol. On y a sûrement perdu quelque chose. Dans le théâtre assourdissant du monde, le décor a pris toute la place. Des slogans anonymes remplacent les répliques. Seul le chagrin des uns fait rire les imbéciles qui carburent au mépris.  Il suffit pourtant de quelques mots, un mince fil de compassion pour recoudre un blessé. Il y a au moins un point où l’homme pourrait faire mieux que la nature : qu’il n’y ait plus ni vainqueur ni vaincu.

        

Toujours en équilibre instable entre deux paragraphes, ballotté d’une phrase à l’autre, j’accroche un mot de-ci de-là, un adjectif dans la rue, un verbe dans le ciel, un autre sur une goutte de pluie, un titre dans la boue. Des images que je croyais perdues me réveillent la nuit. Certaines apparaissent avec un doigt sur la bouche, portant l’éloquence du silence. Ce que l’on n’ose mettre dans ses yeux se lit parfois sur le visage. Il arrive qu’on retrouve dans les rides un sourire d’enfant. De l’affiche à l’écran, de portable à portable, on meuble comme on peut le vide entre les gens. Le sang coule plus vite que les larmes. Le poing disparaît quand on ouvre la main, les doigts prenant la forme des caresses. Je n’écris pas de symphonie. Quelques notes me suffisent, une gymnopédie, une guitare d’enfant, un do à l’état brut sur la portée du vent. Dans ce peu qui fredonne, je bâtis ma demeure. Le cancre que je suis a besoin de broussailles, de cailloux, de cascades, de trèfle à quatre feuilles, de caresses à quatre mains.

        

Je cherche l’infini. J’en trouve parfois des miettes, des gouttes de pluie, des plumes d’oiseau, des perles de rosée, des mots sur une page. Le soleil se lève dans un ciel perplexe, ni gai ni triste, mais oscillant entre les deux, un ciel d’éponge grise. Les fleurs peinent à composer des poèmes en couleurs, une musique pour le nez. La mousse prie avec ses doigts de laine sur le chapelet des rocs. Les arbres chantent une oraison de feuilles pour la paix qui nous manque. Chaque matin, je creuse vers le cœur. Je fouille les racines. Je fouaille dans l’homme. M’entendez-vous crier derrière le mur du son comme une rumeur de sève ? Je quitte mes souliers et je marche pieds nus, préférant les ronciers aux pelouses en plastique, la chair des grenades aux grenades à goupille. Je reviens à la terre, à la sève, à la vie, à la mémoire des étoiles. Sur les chemins boueux qui mènent vers le ciel, j’abandonne mon or aux huissiers du progrès. Dans le cri des sirènes et le tintement des cashs, un murmure d’enfant brise la sourde oreille. Ce que la biche dit au chevreuil, je l’écoute en pleurant. Le seul fait d’être en vie éclaire l’infini. Je paie avec mes mots le prix de la beauté.

Publié dans Prose

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7