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N'ai-je oublié

Publié le par la freniere

le premier jour d’Hiver

 

 

nous écoutions la mouillure des trottoirs

les yeux pendus aux grisailles

le froid bradait ses morts peints de rouille 

contre des lits où les petites sorcières accouchaient

du maigre ventre de Novembre

 

blettes tiennent encore les pommettes  

les coques et les fruits des fusains nus

on dirait les éphélides d’un très pâle visage

 

soudain mille et mille lumières nous distraient

du soir mauve en robe de cheveux blancs

jusqu’au matin cru dans ses cristals oranges

 

Catrine Godin

Publié dans Poésie du monde

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La tête brûlée d'une allumette

Publié le par la freniere

J’habite la cicatrice, la blessure, le sang. J’accuse l’argent, le profit, le capital qui a troqué l’éthique pour le fric, la caresse pour le fric, l’espoir pour la loto, la route pour l’auto. Dans le marais des chiffres quelques bulles irisées remontent à la surface, des théorèmes étranges, des hiéroglyphes de chaleur, des éclairs de génie, des mots qui sonnent juste. La tête brûlée d’une allumette ignore tout du feu qu’elle provoque. Le bonheur est une langue étrangère. Les tombes qu’on fleurit n’échappent pas aux bombes qui fleurissent. Quand il pleut, le soleil se cache dans les yeux des nuages. Mon ange n’a pas d’ailes. Il me donne les mots. Le sens circule dans les phrases comme le sang dans les veines. Perdre son temps révèle un peu d’éternité, un bout de sein, l’éclair d’une cuisse, une mèche de cheveu sur le grand corps du temps. J’ai préféré la nudité, la faim, la colère, la lenteur des bœufs à la vitesse du son, la luciole aux néons, la peinture de l’âme à la pointure de l’homme.

        

C’est souvent dans les lieux déserts que se produisent les rencontres les plus fructueuses. Il s’y tient toujours quelques chercheurs d’absolu, l’œil rivé sur une fleur ou le pic d’une montagne, des ramasseurs de cailloux, des receleurs de mythes, des glaneurs de rêve. Ils regardent le monde avec les yeux du paysage. Ils caressent l’espace avec les mains du vent. Ils boivent de l’azur entre deux poignées d’arbres. Ils prolongent la marche où la route s’arrête. Les matins s’élargissent et forment la durée. Le temps bat dans ma poitrine, conjuguant tous les verbes du cœur. Cette nuit, la neige a fait taire les vocalises de l’automne. Le tricot se démaille. Le fil conducteur s’est perdu dans la trame des jours. Les bruits du monde s’atténuent. La vacuité n’est qu’apparente. Les sucs se condensent, les parfums se décantent, les racines grandissent, les paramécies prolifèrent sous la dentelle du givre. Comme un aimant friable, la neige tire à elle la moindre des lumières. De chaque côté du vide, il y a toujours un point où l’on touche le plein, un bout de ciel où voler. Pour toucher l’indicible, il n’est pas nécessaire que se passe quoique ce soit. Dans ce silence de glace, je cherche la musique régénérant l’oreille. N’ayant pu m’adapter à nulle muselière, confort, conformité, salaire, de vocable en vocable, j’en suis venu à respirer par les mots. Je ne veux pas écrire avec la pointe acérée de Durer, plutôt l’encre végétale de Bachelard, la prose lapidaire de Char, l’alphabet d’un ruisseau, la tige d’une fleur, la glaise d’un sillon, le mot brèche labourant la syntaxe, la pelle du fossoyeur.

 

Ce sont toujours les femmes qui affinent les hommes. Leur musique nous permet d’échapper temporairement à la pesanteur. C’est une manière humaine de voler. Ainsi en est-il de la peinture, des mots, de la danse. Le loin n’est jamais au bout du paysage. Il recule avec l’horizon. J’écris pour la beauté des mains, le travail des arbres, le temps mis à éclore, le sourire de ma mère, l’absolu de l’amour. Le soleil se lève sur des épaules rondes, vieilles montagnes râpées, volcans éteints, géants de pierre aux seins de roche. La tête sous la neige, la terre aussi médite. Une petite brise allège la besogne des mots. À l’abri d’un sapin, une mésange couronne l’effort des racines. À chaque éclat de rire, je sors mon cahier. Je jette ma salive sur la blancheur des pages comme une écume cardiaque. Mon crayon gratte derrière l’oreille comme la patte d’un chat. Nu jusqu’au coeur, avec ma langue aux racines latines, aux désinences grecques, sa musique celtique, mon sang d’Indien sous ma visage pâle, la danse de la pluie, la sève de l’hiver dans la moelle des arbres, sa force d’animal, cette part invisible qu’on a prénommée Âme, ma parole vacille au trébuchet des mots. Les montagnes se plient pour entrer dans mon livre.

 

Je laisse courir mes mains sur le corps du silence. L’âme des morts navigue de ma mémoire vers ma peau. J’écris tôt le matin. Je rature le soir. J’attends les ronces aux yeux de fraise, le pain de l’amitié, la mie des camarades, le rire des moissons dans les éteules épars, les gouttes d’or des arbres après l’hiver mortel, le romantisme des chemins, la tête des tournesols implorant le soleil. Le monde s’ouvre comme un ventre. Je lui donne ma langue. Les mots s’agrippent à l’alphabet comme des mains en coupe sur les seins. Le paysage s’étale sur la toile des yeux. La spatule du vent ébouriffe les arbres. Chaque chose y met du sien, les mouchetures de l’ombre, les rides, les rigoles. Il m’arrive de penser en dehors des mots. J’ouvre mon torse à la lumière, à la pluie, à la neige. Je m’invente un langage d’insectes dans les buissons de l’ombre. Je mêle ma salive à la chair des fruits. Lorsque le littoral des choses assèche le courant, il faut en revenir aux sources souterraines. J’ouvre dans l’œuf un autre nid, un peu de ciel, une attente, un envol. La vie dépasse toujours sa potentialité. Elle ajoute la mort à l’ensemble des gestes.

Publié dans Prose

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Franchise et honte à Hydro-Québec

Publié le par la freniere

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Bravo!!! Oui, il n’y a que ce mot-là pour féliciter ce maladroit qui, au lieu d’utiliser la langue de bois habituelle, a osé dire franchement les choses: ce qu’est Hydro-Québec et ce qu’est le capitalisme monopoliste d’État, que l’on confond avec la nationalisation. Car ce n’est pas pour ça, ce n’est pas pour se féliciter de l’accroissement de la pauvreté et de la détresse que rencontrent les gens à travers leurs difficultés de paiement qu’a été nationalisé l’électricité. Cette lettre à la fois franche et honteuse dit ceci:

À tout le personnel de l'unité Interruptions et remises en service

Bonjour,

La présente est pour vous faire part de notre grande satisfaction en lien avec les excellents résultats obtenus au cours de la saison 2011 qui s'achève. +55 700 coupures

En effet, malgré les inquiétudes soulevées en raison de la grève des postes, vous avez su relever le défi avec brio.

Il a fallu tout un travail d'équipe pour en arriver à de tels résultats et nous tenons à remercier l'ensemble des représentants-agents, commis, aviseurs, agents principaux et spécialistes. Sans votre contribution de tous les jours cela aurait été impossible.

Encore une fois BRAVO !!! et merci pour votre excellent travail.

Nous profitons de l'occasion pour vous souhaiter de très belles Fêtes à vous, ainsi que votre famille.

Votre comité de gestion»

 

Il est vrai que ce n’est pas une question de franchise par code éthique. Le contenu débonnaire de cette lettre n’était pensable que dans la mesure où elle resterait confinée à l’interne: des félicitations «pour les excellents résultats obtenus au cours de la saison 2011 qui s’achève». À première vue, avec la couronne [de Noël ou funéraire, l'image est floue] qui orne la lettre, il s’agirait seulement d’une sorte de «carte de Noël» que la direction enverrait à ses employés. La sottise vient quand cette même haute direction écrit: «Malgré les inquiétudes soulevées en raison de la grève des postes, vous avez su relever le défi avec brio…» Qu’est-ce que cette niaiserie-là? Il s’agit des 12 journées de grèves tournantes auxquelles la compagnie d’État fédéral a ajouté 13 jours de lock-out national en juin 2011. Il n’y avait pas que des comptes d’Hydro parmi les 62 000 lettres en souffrance, mais aussi des chèques de la Solidarité sociale (les B.S.) au nombre d’environ 20 000, 17 000 dont des remboursements d’impôts du Québec (Revenu Québec), 25 000 au moins de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST). On voit mal comment une société d’État qui fait de gros profits annuels puisse se féliciter d’avoir survécu à 25 journées de grèves postales à l’ère de l’informatique?

(…)

 

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Publié dans Glanures

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La traversée du Panama

Publié le par la freniere

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Saloperie de temps ! Sombre, lente lumière du jour. Avec ses capuchons sur les hublots, l’électricité allumée à midi, la salle à manger déprimante et bruyante. La mer, en grondant, jette des tonnes d’eau contre l’étrave.
    Les pauvres petits Mai qui s’étaient blottis sur le pont, bras entrelacés, babillant comme de jeunes singes, sont maintenant tristes et ils souffrent du mal de mer. Ils n’ont rien pu avaler au déjeuner et, pour finir, tous s’allongent sur la banquette derrière la table.
    Seul, Gabriel est encore en bonne forme. « J’ai mangé pour cinq, pour six, pour huit, j’ai toujours très faim quand la mer est mauvaise. »
    Crac ! Le café, le lait et tout tombe sur les genoux de Primrose, puis sur le sol. Je crains qu’elle ne soit ébouillantée, ce qu’elle est en effet. Mais elle déplore seulement les taches sur les jolis slacks de velours côtelé rouge, tout neufs.
    Une nom de dieu de tempête vole vers nous en droite ligne. Si je me trompe, c’est pour rien que j’aurais été marin. En réalité, j’ai été marin pour presque rien, au train où vont les salaires, à notre époque.

                        Le Roi des Orages dont l’Éclat est Terrible.

    Lames énormes, montagnes coiffées de neige, mais le vent souffle à l’arrière, de sorte que c’est la mer qui nous suit. Le Diderot la chevauche magnifiquement (mais avec un roulis tel que dans la cabine tout se heurte avec fracas) comme un Nathaniel Hawthorne éparpillant ses feuillets çà et là dans l’espoir d’apercevoir le diable en manuscrit, ou comme un voilier courant devant le vent. Nous croisons un autre Liberty Ship qui file dans la direction opposée. Haut perché dans les cieux, impossible qu’il fasse plus de 20 milles par jour.
    Notre bateau de sauvetage ― qui vient à notre rencontre.
    Les hommes d’équipe, en suroît et chapeaux imperméables, luttent contre le vent et la pluie battante, tendant des lignes de sauvetage sur l’arrière-pont. Par-delà et en poupe, les vagues formidables. Par-delà le temps, et en poupe.
    Au coucher du soleil, fabuleux spectacle de lames et d’écume, explosant par-dessus le bateau ; la fumée noire qui s’échappe de la cheminée de la coquerie, droit vers bâbord, indique cependant que le vent tourne à l’ouest.

 

Malcolm Lowry

Publié dans Poésie du monde

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Décès d'Angeline Neveu

Publié le par la freniere

Angeline Neveu est décédée d’un cancer en octobre 2011.

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à consulter sur mon blog

 

Angéline Neveu, poète très engagée politiquement et socialement, faisait partie du groupe Enragés de Nanterre, un groupe politique « détourné » par l’Internationale situationniste qui donnera l’impulsion aux événements socio-politiques majeurs de mai 68 en France. Commence ensuite une période où textes, musique et images s’entrelacent par la création de livres, de lectures publiques et de performances, notamment dans les festivals Polyphonix en Europe, à New York (1979) et à Québec 1990 ainsi que par de nombreuses performances-lectures au Centre Georges-Pompidou, au Musée national d’art moderne à Paris et dans les événements de performance organisés par Jean Dupuy à New York dans le loft du fondateur de Fluxus, Georges Maciunas. De 1979 à 1984, elle crée et dirige la collection « Unfinitude », une série de livres de copie-art élaborés par différents artistes en art actuel tous exposés au Centre national d’art contemporain Georges-Pompidou. Elle collabore avec les musiciens de Gilbert Artman ( Urban Sax) ainsi qu’avec Jac Berrocal. Les enregistrements sonores des performances ont été publiés notamment chez Giorno Poetry System et Artalect. Une émission documentaire,d’une durée de deux heures, réalisée par Éric Létourneau, a été produite sur son travail par la radio française de Radio-Canada.

La mémoire de ses chers disparus traverse sa vie et hante son oeuvre notamment sans son Journal nécrologique dont on trouvera un extrait ci-dessous.


 

Cessation de vie, succession de trépas, la mort a jalonné mon existence, dans la proximité à peine discontinue d’une cohabitation subtile au fil du temps passé sur terre…

À sept ans, j’appris la mort de mon grand-père italien, le père de ma mère, un musicien.
J’avais perdu une dent en rêve et selon les superstitions de maman, c’était le signe annonciateur d’une mort certaine. Et il en était la preuve.

À l’âge de mes quinze ans, ma sœur aînée, s’allongea de nuit dans sa rivière en plein mois de janvier après avoir bu un litre de scotch. Elle en mourut.
Par protection mais surtout par ignorance, je fus tenue à l’écart de ses funérailles. Je ne la revis jamais. En revanche je ne pus m’en détacher pendant plusieurs décennies, cultivant son fantasme d’héroïne qu’elle avait toujours été à mes yeux, sa mort volontaire.

À vingt-quatre ans, je fus chargée d’accompagner mon père pendant son transport en ambulance entre deux hôpitaux. Je recueillis ses dernières paroles qui relataient sa vie jusqu'à ses dix-sept ans et l’importance qu’avait eue la piscine dans son existence. C’était un ancien champion de France de plongeon. Le legs fut au-delà du message. Je nage encore aujourd’hui. C’était également un champion d’haltérophilie au record longtemps inégalé. Il disparut dans le second hôpital. Le cours de sa vie s’arrêta pour moi à cet instant précis. Les ambulanciers le transportèrent à l’intérieur de l’édifice. Il en ressortit mort…
Ma peine s’avéra immense mais réprimée par la bienséance aristocratique de mon mari. Chialer équivalait à un manque de classe. Dépendante de cette assertion, je cessai de pleurer pendant vingt-quatre ans.

Mon amie Ziska était médecin et sophrologue. Avec elle ce fut une mort connectée perçue à distance. J’étais en Inde, à Goa, c’était un dimanche de Pâques et sans raison apparente, j’étais de très mauvaise humeur. Je refusais toute activité, et je m’en souviens encore. De retour un an plus tard à Paris, un galeriste m’apprit sa mort volontaire qui avait eu lieu le dimanche de Pâques. J’ai établi le lien sur le champ…

Je pense encore à la mort de Michel, à celle de cette jeune marocaine qui s’est pendue dans le dortoir du lycée pour échapper à son mariage forcé, à Gérard mon ami d’enfance disparu récemment qui me tirait les nattes à la sortie de l’école des Sœurs quand j’avais sept ans, d’autres…

Et puis ce fut la cascade de drames auxquels je dus faire face récemment. En moins de trois mois, j’apprenais la disparition de mon ex-mari, la mort de ma mère et le suicide de mon autre sœur qui s’est jetée par la fenêtre. Un mois plus tard, un camarade, un ami depuis quarante ans disparaissait à son tour…

J’ai vécu les différentes étapes du deuil, dans l’ordre et dans le désordre à savoir le déni, la colère, la tristesse, la dépression pour en finir avec l’acceptation. Je suis allée chercher de l’aide. Le temps a fait le reste. Je suis devenue une femme de Nyx.

Dans la mort, la disparition du corps, de l’enveloppe charnelle s’est révélée moins importante et moins violente que l’extinction de la conscience et l’entité du moi. C’est la force du sentiment qui donne un sens à la vie, à la mort.

Alors j’ai compris que je devais me tourner vers la vie…

 

Angeline Neveu

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Au fond
de chaque homme
un enfant impitoyable
se bat
contre l'ennui

Guillaume Siaudeau

Publié dans Ils ont dit

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Dompteur d'étoiles

Publié le par la freniere

 Un conte de Jean-Michel Sananès

 

Voir la vidéo

 

Publié dans Poésie à écouter

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Gérald Bloncourt: les bidonvilles

Publié le par la freniere

 

 

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Faut vivre

Publié le par la freniere

 

 

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De la sidération à l'étonnement

Publié le par la freniere

Il arrive que l’univers réponde aux questions que l’on pose. Je passe continuellement de l’angoisse à la joie, de la sidération à l’étonnement. Il est paradoxal qu’à l’ère du chacun pour soi tous se conforment au même moule. L’argent devient le visage unique. Toute richesse matérielle étant forcément mal acquise, elle provoque un déficit de l’être, une faillite de l’âme. Tout est dans l’extérieur comme une écale vide. Les mots trop nécessaires pour servir ne servent pas à vendre. Ils respirent plus haut. Ce qui n’existe pas, j’en fais ma demeure. D’une pièce à l’autre, j’accumule des riens. L’image virtuelle nous éloigne de l’humanité. Entomologiste verbal, je veux me perdre dans le détail, l’infime vibration cellulaire qui anime le monde, la lente germination des plantes, l’éclosion d’une fleur. Dans la nature, rien ne dure mais tout se perpétue. Le passage des saisons tend à le démontrer. Une poignée de secondes prépare l’éternité.

        

Il a neigé toute la nuit. La solitude blanche nous tombe dessus sans avertir. Le poêle gronde jusqu’à la dernière bûche, remplissant nos oreilles de la sève qui pète. Les mots respirent avec du sang dans les poumons, du froid dans l’aorte, du givre dans les yeux. D’arbre en arbre, les oiseaux cherchent un abri. Les épouvantails deviennent des perchoirs à flocons. Même l’odeur est blanche. Après chaque bordée, le sol refait son maquillage. Lorsque les yeux se ferment, la neige continue sous les paupières de glace. L’eau des ruisseaux se fige. Le soleil s’émiette en fine poudre d’or. La neige qui égalise les couleurs étouffe aussi les sons. Les formes se dissolvent dans une mémoire blanche. Le vide a soif de poésie. Malgré l’absence de chaleur, le gel s’entête à produire du beau. Même les mots les plus justes n’arrivent pas à capter ce miracle.

        

C’est dans le plus intime que surgit la vie. Aucun dogme, aucune théorie, aucune religion n’accède à ce domaine. Entre l’intuition et la télépathie, l’esprit des morts anime les vivants. Sans les mots pour le dire, ce qu’on appelle le réel demeurerait invisible. Les mots surgissent de la vie. Des phrases se perdent dans les épines ou se retrouvent dans la fleur. Certaines font le vide et d’autres le remplissent. Des générations d’hommes ont balisé la route sous mes pieds. Entre les strates du temps, des sédiments surgissent de partout comme la mémoire littorale des fleuves.  Contrairement à la fonction sociale et au rôle qu’on s’assigne, la pensée et le rêve sont des composantes actives du vivant. Les mots de Rimbaud ont survécu au mythe bien plus que leur auteur. Ils reprennent vie devant chaque lecteur. Ce n’est pas Dieu qui chante dans la musique de Bach, c’est l’homme qui s’extrait de sa gangue matérielle, son âme qui éclot.

        

Une rivière qu’on nommerait Bonheur prend déjà une autre dimension. Le soleil fait sourire ses vagues. J’avance au pif comme on dit, repliant l’horizon sur le lin de la toile. Il n’y a pas de cartographie de l’odorat mais des images olfactives. Elles peuvent survenir sous la rétine d’un stylo, les poils d’un pinceau, les touches d’un piano. La vie plante ses crocs au hasard des faims, faisant d’un verre une fontaine, d’un brin d’herbe un château, d’une branche tombée une écharde de phrase. Le regard du ciel se trouble peu à peu. L’étau du froid desserre son étreinte. Le vent chahute dans le grenier des arbres. Tout n’est jamais perdu. Pendant que les gros légumes asphaltent le désert, des jardins suspendus envahissent les toits. Des peintres et des enfants squattent les ruines urbaines. Leur vert écologique y grignote la rouille.

 

Le plus long des voyages ne mène qu’à soi-même. Je me contente d’écrire. Chaque paragraphe est une gare nouvelle. Partout où je vais, je vois avec les mots. Les arbres philosophent en déployant leurs branches. Les murs apprennent l’alphabet. Fermant les yeux quelques secondes, tous les parfums me parlent. Mon cahier s’étend bien au-delà des mots, devant et derrière mes pas, au bout de chaque chose, dans la pensée mobile des nuages. Je laisse venir ce qui vient. Je saute d’une phrase à l’autre en guise de respiration. Quelques pages glissées dans l’enveloppe du silence, quelques pétales sonores, un léger parfum d’âme imbibant le papier, cherchent l’adresse d’un œil, le chemin d’une oreille. J’apprends le monde avec des mots. Les lettres sont devenues mes doigts. Le cœur de l’alphabet respire sous ma peau. Tout un monde surgit à la surface des mots. Je n’habite pas seulement le paysage mais ce qui est écrit. Je cherche l’origine au bout de chaque chose, l’adéquation entre le blé des jours et la mémoire du pain. Il ne sert à rien d’accumuler des biens, c’est à la mort que tout commence.

Publié dans Prose

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