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La revue Zinzoline

Publié le par la freniere

La revue Zinzoline 3 est en ligne

 

Ce troisième numéro a bénéficié de la contribution de
Arno
  Martine Bellue
    Xavier Bordes
      Marie Chaudet-Solac
        Jean-François Chérel
          Jonathan Cotten
            Éric Couillandreau
              Sarah Dufaure
                Cathy Garcia
                  Jocelyne Glémet
                    Isabel Habar-Depagnat
                      Jean- Marie Habar
                        Denis Heudré
                          Jean-Marc La Frenière
                            Aurore Lephilipponat
                              Krystyna Le Rudulier
                                Catherine Lippinois
                                  Christian Lippinois
                                  Nadu Marsaudon
                                    Michel Quéral
                                      Jacques Sandillon
                                        Jacques Soulard
                                          Didier Triglia
                                            Pierre Verny
                                              Yves Veyry

On y trouvera aussi la participation involontaire, mais tout aussi précieuse, de Bernard Bretonnière | Gérard Caramaro | Raymond Federman | Xavier Lainé | Jean-Clarence Lambert | Joël Leick | Marjan | Jean-Michel Maulpoix | Henri Michaud | Alexandru Musina | Alejandra Pizarnik | Arthur Rimbaud | Armand Robin | Lambert Savigneux | June Shenfield | Jean Tardieu | Georg Trakl | Tomas Tranströmer | Samuel Ullman | Boris Vian | Pedro Vianna | Kenneth White.


--
Alain Cotten / Zinzoline, revue incertaine
revue.zinzoline@free.fr
Pour découvrir Zinzoline : Z #1 | Z #2
alain-cotten.over-blog.com

Publié dans Glanures

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles un peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

         

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice. Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

         

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée. 

Publié dans Prose

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La destruction du patrimoine

Publié le par la freniere

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Publié dans Glanures

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Nouveau recueil de Catrine Godin

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Vandales au travail. Qui va les arrêter ?

Publié le par la freniere

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Et dire que 3 des partis politiques pensent que ce trésor patrimonial devrait être conservé.

Que fait-on? Qui en parle? Qui s’en préoccupe?

Pourquoi toute cette précipitation alors qu’aucun parti politique n’a reçu le mandat de destruction ce trésor signe de notre histoire?

Trouver à qui cela rapporte peut-il être un élément de compréhension?

Publié dans Glanures

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J'ai mal à l'homme

Publié le par la freniere

J’ai mal à la vie j’ai mal à l’homme
j’ai mal aux années que je n’ai pas vécues
j’ai mal à ma flamme moribonde
et aux hirondelles qui volent trop bas

J’ai mal à mes pavés qui ont des arêtes
aux vagabondages sans auberge
aux nuits qui n’éclairent pas leurs portes
et aux routes que barrent des écriteaux

J’ai mal aux bouches où s’égare le rire
aux chants qui cherchent des clairières
j’ai mal à la lourdeur de leurs pas
et à nos différences

J’ai mal à leurs ventres qui sont vides
j’ai mal aux creux qu’ils ont dans la joue
j’ai mal à notre liberté qui s’effile
à la haine qui va consumer
à l’amour aux rives du désert

J’ai mal aux couleurs qu’ils n’aiment pas
j’ai mal aux frontières en uniforme
au répit qu’ils ne savent pas prendre
à la joie esseulée et folle sur terre
qui n’arrive pas à pavoiser leurs dents

J’ai mal au monde entier
qui oublie l’exemple des moissons
et la liesse des guirlandes
j’ai mal à toutes les vies
parce qu’elles sont coiffées de mort

J’ai mal à l’avenir coincé dans les cavernes
à mon âme qui n’accepte pas
à mon corps qui n’a pas tout son soûl
et à ceux qui vont venir
et à ceux qui vont partir

car ils laissent les champs aux broussailles
et les oiseaux avoir peur du ciel

.

Guy Levis Mano

Publié dans Poésie du monde

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Gregory Corso

Publié le par la freniere

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Gregory Nunzio Corso est né à New-York le 26 mars 1930. Sa mère, âgée de seulement 16 ans lorsqu'elle enfanta Gregory, abandonna sa famille et son fils un an après sa naissance pour retourner vivre en Italie. Corso va donc passer la majeure partie de son enfance entre orphelinats et maisons d'accueil. Son père se remaria alors que Gregory était âgé de 11 ans, et il obtint la garde de son fils, mais le jeune garçon fugua à plusieurs reprises. Il fut alors placé en pension, mais il s'en échappa aussi. Durant son adolescence agitée, il va passer quelques mois dans une prison NYorkaise (The Tombs) à cause d'une affaire de vol de radio. Après avoir purgé cette peine il fut placé en observation à l'hôpital Bellevue pendant trois mois. A l'âge de 17 ans, il est reconnu coupable de vol et condamné à une peine de trois ans de prison. Pendant son incarcération à la "Clinton State Prison", il lit énormément et commence à écrire de la poésie. Après sa sortie en 1950, il rencontre Allen Ginsberg, grace à qui il fera la connaissance de Jack Kerouac et William Burroughs, ainsi que d'autres artistes et écrivains NYorkais : la future Beat Generation... En 1952 il travailla pour le "Los Angeles Examiner", puis servit dans la marine marchande. En 1954 il travailla à l'Université d'Harvard, où les étudiants contribuèrent à la publication de son premier recueil de poèmes "The Vestal Lady on Brattle and other poems". Deux ans plus tard, il se rendit à San Francisco où Lawrence Ferlinghetti (City Light Books) publiait son recueil de poèmes "Gasoline". Il devint célèbre et en 1957 il rejoint Kerouac et Ginsberg pour une série de lectures et d'interviews. En 1958 paraît son poème le plus célèbre, "Bomb", texte en forme de champignon nucléaire. A partir de cette époque, il va beaucoup voyager, notamment au Mexique et en Europe de l'Est. Ses principales publications après "Gasoline" furent "The Happy Birthday of Death" (1960), "The American Express" (1961), "Long Live Man" (1962), "Elegiac Feelings American" (1970), "Herald of The Autochthonic Spirit" (1981), "Mindfield" (1989). Il décède des suites d'un cancer de la prostate, chez sa fille Sheri Langerman à Minneapolis, le 17 janvier 2001, à l'âge de 70 ans.

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Bibliographie

 

En Français 

Sentiments Elegiaques Américains
Christian Bourgeois, 1995

 

En Anglais 

The Vestal Lady on Brattle and other poems
Richard Brukenfeld, 1955

Gasoline
City Light Books, 1958

A Pulp Magazine for the Dead Generation : poems with Henk Marsman
Dead Language, 1959

The Happy Birthday of Death
New Directions, 1960

Minutes to Go
With Sinclair Beiles, William Burroughs and Brion Gysin
Two Cities, 1960

The American Express
Olympia, 1961

The Minicab War : The Gotla War-Interview with Minicab Driver and Cabbie
Matrix Press, 1961

Long Live Man
New Directions, 1962

Selected poems
Eyre & Spottiswoode, 1962

The Mutation of The Spirit
Death Press, 1964

The Geometric Poem
Cosmopresse, 1966

10 Times a Poem
Poets Press, 1967

Elegiac Feelings American
New Directions, 1970

Ankh
Phoenix Book Shop, 1971

Gregory Corso
Phoenix Book Shop, 1971

The Night Last Night Was at Its Lightest
Phoenix Book Shop, 1972

Earth Egg
Unmuzzled Ox, 1974

Way Out : A Poem in Discord
Bardo Matrix, 1974

Herald of The Autochthonic Spirit
New Directions, 1981

Mindfield
Thunder's Mouth Press, 1989

 

MEXICAN IMPRESSIONS 

1
Through a moving window
I see a glimpse of burros
a Pepsi Cola stand,
an od Indian sitting
smiling toothless by a hut.

2

Stopping at Guaymas,
a brand new Ford pick-up
filled with melancholy laborers ;
in the driver's seat, a young child
-- doomed by his sombrero.

3

Windmill, silverwooded, slatless, motionless in Mexico --
Birdlike incongruous windmill, like a broken crane,
One-legged, stiff, arbitrary, with wide watchfulleye,
How did you happen here ? -- All alone, alien, helpless,
Here where there is no wind ?
Living gaunt structure resigned, are you pleased
with this dry windless monkage ?
Softer, the cactus outlives you.

4

I tell you, Mexico --
I think miles and miles of dead full-bodied horses --
Thoroughbreds and work horses, flat on their sides
Stiffened with straight legs and lipless mouths.
It is the stiff leg, Mexico, the jutted tooth,
That wrecks my equestrian dreams of nightmare.

5
In the Mexican Zoo
they have ordinary
American cows.

 

IMPRESSIONS MEXICAINES 

1
Par une fenêtre mouvante
J'entrevois des burros
un kiosque de Pepsi-Cola,
un vieil Indien assis
édenté et souriant près d'une hutte.

2
Arrêt à Guaymas,
une camionnette Ford toute neuve
remplie de travailleurs mélancoliques ;
à la place du chauffeur, un jeune enfant
-- maudit par son sombrero.

3
Moulin à vent, bois argenté, sans ardoise, immobile au Mexique --
Moulin comme un oiseau incongru, comme une grue cassée,
Unijambiste, raide, arbitraire, un oeil large et attentif,
Que fais-tu ici ? -- Tout seul, étranger, paumé,
Ici où il n'y a pas de vent ?
Structure vivante décharnée et résignée, es-tu satisfaite
de cette station monastique sèche et sans vent ?
Plus doux, le cactus vit plus vieux que toi.

4
Je te le dis, Mexique --
Je pense des miles et des miles de corps entiers de chevaux morts --
Pur-sang et percherons, couchés sur le flanc
Raidis les jambes droites et les bouches sans lèvres.
C'est la jambe raide, Mexique, la dent saillante,
Qui désarçonnent mes rêves équestres de cauchemar.

5
Dans le Zoo Mexicain
ils ont d'ordinaires
vaches américaines.

 

THOUGHT 

Death is but is not lasting.
To pass a dead bird,
The notice of it is,
Yet walking on
Is gone.
The thought remains
And thought is all I know of death.

 

PENSEE 

La mort est, mais ne dure pas.
Passer près d'un oiseau mort,
En être conscient,
L'ayant dépassé,
Ne plus l'être.
La pensée demeure
Et la pensée est tout ce que je sais de la mort.

 

ELEGIAC FEELINGS AMERICAN (Part 4) 

In Hell angels sing too
And they sang to behold anew
Those who followed the first Christ-bearer
left hell and beheld a world new
yet with guns and Bibles came they
and soon their new settlement became old
and once again hell held quay
The Arc-Angel Raphael was I to you
And I put the Cross of the Lord of Angels
upon you... there
on the eve of a new world to explore
And you were flashed upon the old and darkling day
a Beat Christ-boy... bearing the gentle roundness of things
insisting the soul was round not square
And soon... behind thee
there came a-following
the children of flowers

 

SENTIMENTS ELEGIAQUES AMERICAINS (Partie 4) 

En enfer les anges chantent aussi
Et ils chantaient pour voir de nouveau
Ceux qui suivirent le premier porteur du Christ
quittèrent l'enfer et virent un monde nouveau
mais ils sont arrivés avec fusils et bibles
et sous peu leur nouvelle colonie vieillit
et de nouveau l'enfer régna
Je fus ton Archange Gabriel
Et je posai la Croix du Seigneur des Anges
sur toi... là
la veille d'un nouveau monde à explorer
Et tu fus projeté sur le vieux jour s'assombrissant
un garçon-Christ-beat... porteur de la douce rondeur des choses
soutenant que l'âme était ronde et non carrée
Et bientôt... derrière toi
commencèrent à suivre
les enfants des fleurs

 

Gregory Corso

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Geste par geste

Publié le par la freniere

La bouche a d’autres faims que celles des fruits mûrs. Le présent ne sait plus où donner de la tête. Il confond l’espérance avec le portefeuille et le bonheur avec le superflu. Pour une phrase portant les mots comme un âne d’autres galopent sans voir le ravin. À plus de soixante ans, je cherche encore ma route. Je m’éveille avec des rêves collés à la lisière des cils, des phrases au bout de doigts impossibles à écrire. Ma voix quête ses mots. Mes yeux sucent leur pouce. Mâchonnant mon crayon, j’essaie d’imaginer ce qu’ont vu les racines avant d’être des planches, l’usure des montagnes rabotées par le vent, la mer de Champlain asséchée par le temps. Quand j’avance d’un pied c’est déjà autre part. On n’est jamais vraiment celui que l’on croit être. On n’est jamais vraiment où se posent nos pas. Me voici dans le temps parmi les floraisons avec des phrases que j’espère vivantes. J’entends le sang, la peau, le craquement des os remuant l’invisible.

 

Une lumière verte éclaire les bosquets. Après tant de soleil, sous la pluie soudaine, les feuilles ruissellent de bonheur. Certains oiseaux pépient en québécois. À force de dire c’est au boutte, ils finissent par s’y rendre. J’ai parfois l’impression de perdre la raison. J’ai du mou dans les jambes mais je redresse la tête. Mes neurones à l’envers, ça bout sous ma crinière comme un café trop fort. Il fait si noir tout soudain. J’avance dans le cul de l’enfer sans un seul ange à mon chevet. Je saute sur les mots avant qu’ils ne s’échappent. Chaque phrase est un verseux de bleuets où je plonge la main. Les arbres mangent du vent en claquant des feuilles. La pluie sonde la terre jusqu’aux reins. L’eau se libère des rochers et cascade en riant. La fleur de l’air est devenue liquide. Le ciel fait sa soupe dans les nuages en bol. Des éclairs de temps épicent la durée. Les corneilles se remettent à japper comme de petits chiens fous. La terre s’engraisse par le ventre. Ça remue en dedans, des semences à l’humus. Le cœur des marmottes s’agite sous leur peau.  Une poignée de fleurs s’accrochent à l’air du temps.

 

Qu’on coupe des arbres pour en faire du bois de charpente peut se comprendre, mais qu’on rase des forêts entières pour fabriquer des Big Mac, c’est un tout autre manche de hache. Il fait toujours plaisir à voir les gens manger des fraises. Ils ont l’air tout frais. Le jus rouge des mots porte le goût du monde. Les mots jaillissent dans la bouche, derrière les oreilles, sur le cou, dans la paume des mains. Ils jappent des voyelles. Ils font coucou. Ils se cachent. Même les vieux mots jeunessent.  Ils courent à toute vitesse, la bouche pleine de salive. Certains s’engueulent et font la moue. Le mot couteau leur coupe la parole. Ils sont si nombreux que j’en arrive à croire n’importe quoi, une vache qui pond, un fusil qui embrasse, un soldat qui déserte, un Dieu qui serait bon, même un marchand honnête. Je ne sais plus où donner du crayon. C’est fou tout ce qu’on peut imaginer à partir d’un mot. Je ne sais plus où mettre les virgules. Quand les phrases cahotent, je m’accroche comme un essieu aux points de suspension. Entre deux nuages, deux brouettées de pluie, un clin d’œil de lune, le paysage passe du gris au bleu. Je marche avec les orteils en boule, mêlant mes pieds aux larmes de la terre. À chaque nouveau pas, c’est une nouvelle scène. Je me retrouve dans le contraire des choses. À la recherche de ce que nous fuyons, nous rencontrons ce qui nous fuit.

 

Il n’y a plus qu’un zéro pur dans le calcul des rêves. L’homme en ruines reste debout à se refaire la peau geste par geste. La grosse chienne de vie se cogne aux meubles sans rien voir. Le soleil a beau faire son fin, les banquiers font de l’ombre. Mes dents tombées dans la soupe d’alphabet sont devenues des mots. Elles reviennent mordre la routine. J’ai toujours mal gagné ma vie. J’ai trop de cœur à l’ouvrage pour en faire un salaire et le mettre à la banque. J’écris avec des mots taillés dans la chair de l’homme, le mauve de l’hiver dans les yeux des enfants, le langage de l’eau, de l’air, des cailloux, le museau des arbres reniflant l’horizon. Je n’ai gardé de mes meubles anciens qu’une petite chaise de paille me rappelant Vincent, une planche de salut, un miroir sans tain reflétant l’absolu. Il n’y a pas de bête plus cruelle que l’homme. Il y a tant d’amour qui n’a jamais servi, pourquoi chercher ailleurs le remède à la mort ?

Publié dans Prose

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Les séparés

Publié le par la freniere

La neige qu’on détruit  La belle qu’on emporte

Le sang qui bouge encore et le bois qui se tait

Les tours de l’échafaud  Le couperet des portes

brûlent sur les tréteaux de la Saint-Jean d’Été

 

Le soleil de six-heure épouvante la guerre

et fait la terre libre au songe des amants

Nous marchons en traînant des boucliers de verre

dans la ville où la glace a des airs de ciment

 

Nous inventons des mots pour conjurer les charmes

Malgourou  Malgouleur  Et nous nous inventons

un langage qui tient contre le bruit des armes

dans les tirs sans jet d’eau sans fleurs et sans cartons

 

Écoute nous marchons écoute ici l’on tue

Ici non pas ici mais ici plus profond

Ici se croise au temps pour fondre une statue

de cire d’air de feu de bruit du bruit que font

 

les aspics de fer-blanc les seringues de givre

les piqûres de glace à la nuque des forts

les poings de métal noir qui décorent les livres

et dégradent la main prise dans leur ressort

 

Malgourou  Malgouleur  Les gens qui font des claies

pour emporter d’ici le corps brûlé d’Hier

ont laissé sur le mur des marques à la craie

et nous suivons leurs pas le long des ponts de fer

 

Malgourou  Malgouleur  On invente des plaintes

Hier est le taureau traîné par les mulets

Hier est le mourant porté jusqu’aux eaux saintes

Hier est mort de faim le front sur les galets

 

bouche proche de l’eau pourtant bouche fermée

mains closes quoique mains touchant les clefs de zinc

Hier est mort à l’aube et dans le chiffre cinq

demeurent son Oural son Nil et sa Crimée

 

Hier a pris au vol le dernier corbillard

Les morts ont des métros qu’il ne faut pas qu’ils ratent

Pas un ne l’a suivi because le brouillard

qui cache tant d’anars dont les bombes éclatent

 

Il est tant d’assassins qui sûrement sont russes

pour jeter des boulets dans les pattes du jour

et brûler d’un feu noir les villes qui nous eussent

sûrement accueillis sans en faire le tour

 

Malgourou  Malgouleur  la terre va plus vite

le temps se rétrécit l’an passe nous savons

étendre sur le pain le beurre des canons

et vivre dans les murs où notre mort habite

 

Le Scamandre et la Seine ont la même pâture

et trouver mille-balles en trois jours c’est calé

les fers ont paraît-il différentes pointures

on trouve avec du goût aux pleurs un goût salé

 

on s’adapte vois-tu à ce temps qui se truque

on naît avec le cœur dessiné au minium

comme les durs de durs se pointillent la nuque

pour annoncer la cible et pour jouer à l’homme

 

les poignets ont d’avance un creux pour les menottes

la bouche a fait d’avance un parjure sans coq

les bateaux du désir ont chassé leurs pilotes

et défoncé la cale et déchiré les focs

 

Sur la banquise terre une foule nous garde

d’aller faire l’amour sur les trottoirs déserts

tandis que le métro nous pousse ses lézardes

comme des pions d’échecs de faïence et de fer

 

(Délivrés de tout croire abrités par les grilles

d’un ciel de pierre blanche aussi lourd que le gel

et de mêler nos corps au ciment de la ville

comme des haut-reliefs de bitume et de sel)

 

et déjà les métaux circulent dans nos veines

nos yeux sont de mercure et nos lèvres de plomb

nous marchons dans le cœur de cette ville vaine

où le vieillard Demain vient vendre ses ballons

 

Chris Marker

Publié dans Poésie du monde

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Nous embrassons la vie

Publié le par la freniere

Sur notre passerelle, à l'incidence du rêve et de l'agitation des hommes, nous voyons avec satisfaction brûler les sépulcres blanchis et nous ornons notre hune de cette trilogie :

 

Le jazz-hot, c'est la vie, la vie quotidienne avec ses joies et ses blues, ses espoirs et son spleen. C'est le royaume du rêve d'ici-bas (physique).

 

La musique classique, c'est la vie de la conscience supra-terrestre; c'est le royaume d'un rêve d'au-delà (métaphysique).

 

La musique militaire, c'est le chant du boucher, l'hymne du marchand de canon, l'espoir de la bête, du capital, de la régression, de la barbarie.

 

Nous avons mis un univers en place. Nous avons abandonné le vieux principe d'Archimède. Savoir : la montée  d'un homme est directement proportionnelle à une poussée de bas en haut égale au poids du volume de piston déplacé. Il n'y a plus, taxés de trop heureux, de ces adolescents tristes à force de recherche d'idéal introuvable dans une société où le nec le plus utlra est un gueuleton, une automobile ou une paire de candélabres en faux bronze.

 

Ma trompette ne retient plus d'appels de mort, mais d'hymnes à la vie. Le chômage n'est plus résorbé par les levées guerrières. Le module est trouvé dans un rythme instinctif. Nous avons brisé les poncifs et les pontifes, les faux génies et les fausses respectabilités. Nous sommes allés à la dangereuse école de l'irrespect pour mieux posséder en nous l'immaculée valeur de l'HOMME.

 

Notre enthousiasme, notre déférence ne se résume pas à l'aulne des rubans. Notre plénitude, si elle est intellectuelle, n'est pas moins auditive, visuelle, olfactive, tactile, charnelle, équilibrant par toutes ses forces la puissance affective et vitale de l'homme.

 

Nous savons goûter le sel de la terre, humer et saluer l'océan, jouir d'un sous-bois, et d'une mélancolie. Nous embrassons la vie dans tous ses parfums et en un éblouissant scintillement métaphorique nous chantons la vibration brûlante de nos pays intérieurs.

 

Gaston Criel

 

 


 

Publié dans Poésie à écouter

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