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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Si on n’entend plus les poètes ni les intellectuels aujourd’hui, c’est parce qu’on a destitué cette parole de son prestige. Hier, on écoutait Sartre, Aragon ou Éluard. Aujourd’hui la parole valorisée est celle des vedettes de football et de cinéma. Ce sont de fausses références: on a remplacé la valeur intellectuelle par la célébrité. «Combien tu gagnes ? Est-ce que tu es connu?»: ce sont les deux questions que me posent les jeunes dans les écoles, ce qui dit très profondément la maladie morale de notre temps. Les valeurs de référence pour les enfants, à l’aune de quoi ils vont juger leur parcours d’existence, c’est le fric et la célébrité.

 

Jean-Pierre Siméon  

Publié dans Ils ont dit

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Décès de José Pacheco

Publié le par la freniere

Le poète et écrivain mexicain José Emilio Pacheco est mort dimanche 26 janvier, à Mexico, à l’âge de 74 ans.

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Figure éminente de la scène culturelle d’après-guerre, il avait collectionné les récompenses, couronnées en 2009 par le prix Cervantes, le plus prestigieux de la littérature de langue espagnole.

 

José Emilio Pacheco Berny est né à Mexico, le 30 juin 1939. Il fait ses études à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), dont il deviendra professeur, responsable de revue et directeur de collection.

Il débute à la revue Medio Siglo, éditée par l’UNAM, et appartient justement à la « génération du demi-siècle » ou génération des années 1950.

 

Cette dernière n’est plus sous l’emprise de la culture du nationalisme révolutionnaire, qui a fait office d’idéologie officielle du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), longtemps hégémonique. José Emilio Pacheco intitule ironiquement « Haute Trahison » le poème où il ose écrire : « Je n’aime pas ma patrie », tout en se disant prêt à mourir

pour certains lieux ou personnes, paysages ou figures historiques.

 

La poésie est son domaine privilégié, la condensation de son sentiment du monde, l’aveu de son sujet de prédilection, voire son « thème unique » : le temps, l’obsession du passé révolu. Pourtant, ce n’est pas un nostalgique ni un passéiste. D’ailleurs, écrit-il, il ne faut pas « prendre trop au sérieux ce que te dit la mémoire », car on se raconte soi-même des histoires pour repousser la fin et donner du sens à l’existence. Il a beau dire que son refrain est nunca mas (« plus jamais »), il « aime ce changement perpétuel » sans quoi la vie aurait la consistance de la pierre. Il porte d’ailleurs un regard aiguisé sur son époque, sans pourtant tomber dans le prêchi-prêcha.

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Moderne sans affectation

 

Ne me demande pas comment passe le temps, intitule-t-il un recueil de poèmes (1970). C’est une expression familière, Tôt ou tard, qu’il choisit pour titre de sa poésie complète (2009). En dépit de cette problématique éminemment philosophique, José Emilio Pacheco utilise un langage dépouillé, simple jusqu’à la limite du « colloquialisme » (langage familier), dépourvu de solennité et d’emphase, mais néanmoins imagé et rigoureux, déployant la riche palette de l’idiome castillan.

 

Le poète maîtrise la densité, prise la concision, ménage les surprises. L’humour tempère sa mélancolie, voire son pessimisme, sa forme de résistance aux illusions. Il est moderne sans affectation, sans être obligé de mettre à nu les dessous de son expérience littéraire. Il traduit T. S. Eliot et bien d’autres, contribue au rayonnement de Jorge Luis Borges, fait connaître ses contemporains et ses ancêtres dans les salles d’université (au Mexique et aux Etats-Unis), dans les publications et les anthologies.

 

Comme tous les grands créateurs, José Emilio Pacheco n’est pas unique mais multiple. Le poète cultive la narration, d’abord des contes, à l’instar de Borges, ensuite un ou deux romans, contrairement à l’Argentin.

Si les poèmes avaient délaissé le nationalisme au profit de l’universel, ses récits se déjouent, eux aussi, des frontières. Ainsi, les enfants des Batailles dans le désert (Las batallas en el desierto, 1981, traduction française aux éditions de La Différence, 1995) miment le conflit du Proche-Orient dans une cour de récréation. De même, les adultes de Tu mourras ailleurs (Moriras lejos, 1967, traduction française chez le même éditeur en 1991) portent en eux les horreurs de la Shoah. Voilà qui tranchait avec la thématique du roman mexicain, obsédé jusqu’alors par la révolution de 1910 et l’histoire nationale.

 

Homme de vaste culture, intelligence brillante reconnue unanimement par l’intelligentsia mexicaine malgré sa propension au cannibalisme, José Emilio Pacheco était un des nombreux cinéphiles formés à l’Institut français d’Amérique latine, à Mexico. Il a été le scénariste attitré du réalisateur Arturo Ripstein, depuis son premier chef-d’œuvre, le Château de la pureté (1973) jusqu’à Ce lieu sans limites (1978), en passant par le méconnu Le Saint Office (1974).

En France, les éditions de La Différence ont fait un magnifique travail pour faire traduire et découvrir sa poésie (Le passé est un acquarium, 1991) et sa prose (La Lune décapitée, 1991, outre les titres cités plus haut).

 

 Paulo A. Paranagua      Le Monde

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Société de provocation

Publié le par la freniere

J'appelle "société de provocation" toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s'étonner, lorsqu'un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu'il ne peut pas se passer de ce qu'elle lui propose, depuis le dernier modèle annuel "obligatoire" sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d'être un plouc, comment s'étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan plus général, la débauche de prospérité de l'Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d'un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur de Harlem.

 

J'appelle donc "société de provocation" une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu'elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l'exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu'elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.

 

Romain Gary

Publié dans Glanures

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Une dentelle d'écriture

Publié le par la freniere

Quand j’écris, il m’arrive d’oublier que je vais mourir tant la vie est partout. Je peux sentir l’humus sous mes pieds, le vent dans la pinède, mettre la main dans l’eau, toucher les rugosités du sol, fouiller dans le fouillis, fouiner jusqu’à la glaise. Même les plus hautes montagnes, je les coiffe de ma paume. Les pleins et déliés deviennent des champs de blé, les taches d’encre des forêts. Je voyage dans la cartographie des mots, les idéogrammes des voyelles, l’acupuncture des consonnes. Un crayon dans la main, je cesse d’être vieux. J’ai l’âge qu’ont les mots à mesure qu’ils s’écrivent. Toutes les façons de vivre se rejoignent dans les phrases, toutes les raisons d’aimer, toutes les saisons qui colorent le temps. Les pages deviennent un lit de feuilles ou de cailloux. Le papier se charge d’air et de lumière, de la couleur et de l’odeur des terres, de la respiration des plantes.

 

J’ai toujours aimé la nuit. C’est comme une page vierge qu’on apprivoise peu à peu. Le moindre geste s’y transforme en lumière. Il arrive qu’on n’entende plus rien, sauf le bruit de la neige et la musique des flocons. Il faut avoir l’oreille bien aiguisée comme la mine d’un crayon traçant de fines lignes, une dentelle d’écriture. Il y a longtemps que je note la pluie, les orages, la lune. Je peux même les voir investir le papier. Je sculpte le silence avec de vieux mots. Toute beauté provoque un choc. C’est le silex qu’on frotte pour éclairer la grotte. Déjà, la couche encore aux fesses, avant d’apprendre à lire, j’inventais des mots. Je dessinais d’un doigt des nuages dans l’air. Tout un monde est entré dans ma tête. J’en fais encore le tri. Il arrive que je garde en attente quelques phrases. Une soupe à l’alphabet, c’est patient. Je me laisse porter par le torrent du temps, les ombres en attente, le savoir des plantes. Le savoir qu’on ne partage pas est un trésor d’avare. Il n’a que l’épaisseur d’un homme et ne dure pas toujours.

 

Quand on écrit, le plus petit espace devient sonore et vaste. Un réduit se transforme en château. La poussière devient neige. Les oiseaux de papier finissent par voler. Il n’y a pas un pouce de terre qui ne porte la mémoire des hommes. Il y a des mots pour toutes les saisons. Les mots d’hiver sont comme les sapins. Ils n’ont pas d’automne. Ils montent comme la neige à mi-hauteur des portes. Les mots d’automne ne sont que feuilles mortes. Ils se perdent dans la terre sous une pluie de lettres. Chaque syllabe du printemps a l’odeur d’une épice. Les mots d’été coulent de source, apaisant la soif des légumes. Au printemps, les fleurs se jettent sur la lumière. La pluie fait palpiter le sexe de la terre. J’interroge la pierre, les vieux grimoires végétaux, le palimpseste de la pluie, la mutité neigeuse, la nudité de l’eau. J’écoute les ultrasons de l’âme. J’apprends à déceler des riens sous le craquement des apparences. Je tache de recueillir, de noter, de laisser traces sur l’écorce des choses. Est-on pur un seul moment de sa vie ? Même l’enfance est impure. Elle se dirige vers l’adulte. Tout le sang répandu érode l’histoire.

 

Partout, il y a le sang des hommes mélangé à la terre, des urines, des excréments, du sperme, tout ce qui fut la vie. Je remonte par le sang jusqu’aux plus vieux des hommes, ceux d’avant les dieux de pierre, d’avant les bâtisseurs de ruines, ceux des premiers outils, des premiers graffitis, des premiers tags sur les murs de Lascaux. Je rejoins par les mots en fines pattes d’insecte de nouveaux paysages. J’arpente les anciens. Je revois le pommier planté derrière la cour, la vieille balançoire en bois, la chaloupe Verchères couchée sur le côté, les trous du Mont Beloeil. Le corps a besoin d’âme beaucoup plus que de pain. Tout le monde peut manger mais si peu savent aimer. J’écris ce que j’ignore dans les phrases en désordre. Saurais-je vraiment un jour faire parler le papier ? En vieillissant, j’ai peur que ma mémoire devienne blanche. J’apprends à lire dans la neige.  

Publié dans Prose

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Lettre ouverte aux culs-bénits

Publié le par la freniere

Lecteur, avant tout, je te dois un aveu. Le titre de ce livre est un attrape-couillon. Cette « lettre ouverte » ne s’adresse pas aux culs-bénits. […]

 

Les culs-bénits sont imperméables, inoxydables, inexpugnables, murés une fois pour toutes dans ce qu’il est convenu d’appeler leur « foi ». Arguments ou sarcasmes, rien ne les atteint, ils ont rencontré Dieu, il l’ont touché du doigt. Amen. Jetons-les aux lions, ils aiment ça.

 

Ce n’est donc pas à eux, brebis bêlantes ou sombres fanatiques, que je m’adresse ici, mais bien à vous, mes chers mécréants, si dénigrés, si méprisés en cette merdeuse fin de siècle où le groin de l’imbécillité triomphante envahit tout, où la curaille universelle, quelle que soit sa couleur, quels que soient les salamalecs de son rituel, revient en force partout dans le monde. […]

 

O vous, les mécréants, les athées, les impies, les libres penseurs, vous les sceptiques sereins qu’écœure l’épaisse ragougnasse de toutes les prêtrailles, vous qui n’avez besoin ni de petit Jésus, ni de père Noël, ni d’Allah au blanc turban, ni de Yahvé au noir sourcil, ni de dalaï-lama si touchant dans son torchon jaune, ni de grotte de Lourdes, ni de messe en rock, vous qui ricanez de l’astrologie crapuleuse comme des sectes « fraternellement » esclavagistes, vous qui savez que le progrès peut exister, qu’il est dans l’usage de notre raison et nulle part ailleurs, vous, mes frères en incroyance fertile, ne soyez pas aussi discrets, aussi timides, aussi résignés !

Ne soyez pas là, bras ballants, navrés mais sans ressort, à contempler la hideuse résurrection des monstres du vieux marécage qu’on avait bien cru en train de crever de leur belle mort.

 

Vous qui savez que la question de l’existence d’un dieu et celle de notre raison d’être ici-bas ne sont que les reflets de notre peur de mourir, du refus de notre insignifiance, et ne peuvent susciter que des réponses illusoires, tour à tour consolatrices et terrifiantes,

 

Vous qui n’admettez pas que des gourous tiarés ou enturbannés imposent leurs conceptions délirantes et, dès qu’ils le peuvent, leur intransigeance tyrannique à des foules fanatisées ou résignées,

Vous qui voyez la laïcité et donc la démocratie reculer d’année en année, victimes tout autant de l’indifférence des foules que du dynamisme conquérant des culs-bénits, […]

 

À l’heure où fleurit l’obscurantisme né de l’insuffisance ou de la timidité de l’école publique, empêtrée dans une conception trop timorée de la laïcité,

 

Sachons au moins nous reconnaître entre nous, ne nous laissons pas submerger, écrivons, « causons dans le poste », éduquons nos gosses, saisissons toutes les occasions de sauver de la bêtise et du conformisme ceux qui peuvent être sauvés ! […]

 

Simplement, en cette veille d’un siècle que les ressasseurs de mots d’auteur pour salons et vernissages se plaisent à prédire « mystique », je m’adresse à vous, incroyants, et surtout à vous, enfants d’incroyants élevés à l’écart de ces mômeries et qui ne soupçonnez pas ce que peuvent être le frisson religieux, la tentation de la réponse automatique à tout, le délicieux abandon du doute inconfortable pour la certitude assénée, et, par-dessus tout, le rassurant conformisme. Dieu est à la mode. Raison de plus pour le laisser aux abrutis qui la suivent. […]

Un climat d'intolérance, de fanatisme, de dictature théocratique s'installe et fait tache d'huile. L'intégrisme musulman a donné le « la », mais d'autres extrémismes religieux piaffent et brûlent de suivre son exemple. Demain, catholiques, orthodoxes et autres variétés chrétiennes instaureront la terreur pieuse partout où ils dominent. Les Juifs en feront autant en Israël.

 

Il suffit pour cela que des groupes ultra-nationalistes, et donc s'appuyant sur les ultra-croyants, accèdent au pouvoir. Ce qui n'est nullement improbable, étant donné l'état de déliquescence accélérée des démocraties. Le vingt et unième siècle sera un siècle de persécutions et de bûchers.

 

François Cavanna

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

 

À quelques instants bénis, on trouve la vie belle. Parce qu'à ces instants-là justement, on oublie ce qu'elle est.

Louise L. Lambrichs

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Notre choix

Publié le par la freniere

Somptueuse, bordée de gel, brûlée de froid, sèche et blanche, la Ste Victoire dresse son serpent calcaire sur les terres provençales. Bornée du cuir nu des labours, un front de nuages penché sur sa nuque, elle veille. Beauté paisible, puissance sereine, elle magnifie le quotidien. Ici dans la campagne pauvre, la saison froide garde la vie dans sa parure lente. Je regarde, je reçois, je participe au miracle du vivant, et plus triste qu'un ciel qui s'ébroue, je pense aux marionnettes qui dansent sur le vide. Tant ne savent voir, respirer une rose mais s'extasient sur des diaporamas derrière des écrans. Tant s'agitent et creusent le déficit du vivre et du mourir. Tant cherchent ailleurs la clé sur leur porte. Je pense au silence de neige, à tous les silences emplis de voix aimantes et justes, les voix des origines. J'écoute ce que les oreilles n'entendent plus : le chant vivant de l'univers, son souffle haut, profond, qui lave et régénère. Ce cadeau permanent de l'instant. L'instant, seul lieu, seul état, où pensées et actions sont possibles. L'instant ou nous recevons et créons l'entièreté de nous-même et du monde, sa beauté, sa laideur, notre choix. La somme des instants trace notre place, notre participation au présent du monde, son devenir. Somptueuse, bordée de gel, brûlée de froid, sèche et blanche, la montagne existe.

 

Ile Eniger

Publié dans Ile Eniger

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

 

Dans le domaine du savoir-vivre, les méthodes de calcul ont remplacé le cœur et dans celui du savoir-faire la qualité s’efface devant la quantité.

 

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J'ai rencontré mon âme

Publié le par la freniere

J'ai rencontré mon âme
ou quelque chose comme ça

Dans la rue où elle mendie
j'ai fait semblant de ne pas voir

J'ai croisé mon cœur
ou quelque chose comme ça

Au premier rang d'un défilé
derrière les drapeaux noirs

Et j'ai filé comme si j'avais
à faire ailleurs

Alors en rentrant j'ai bu
le bol de lait du chat

Car quelque chose au fond de moi
la solitude
ou quelque chose comme ça
miaulait pour qu'on l'adopte

 

Werner Lambersy

Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Parler de l'humanité, c'est parler de soi-même. Dans le procès que l'individu intente perpétuellement à l'humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu'il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l'humanité est en train de pourrir sans avoir, tout d'abord, constaté les symptômes de la putréfaction sur lui-même. Personne ne peut dire que l'être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l'humanité et contribue par sa vie, qu'il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d'infamie, d'espoir et de désolation, de l'humanité.

 

C'est pourquoi je puis oser dire que le destin de l'homme se joue partout et tout le temps et qu'il est impossible d'évaluer ce qu'un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l'amour sont les dernières chemises blanches de l'humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme d'amour que l'on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu'il existe un péché originel d'origine divine ou diabolique mais parce que, dès l'origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous pourrions le souhaiter.

Or, ce qu'il y a de tragique dans notre situation c'est que, tout en étant convaincu de l'existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l'aptitude de l'homme à empêcher l'anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s'explique par le fait que ce n'est pas l'homme lui-même qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d'États, qui parlent tous une langue différente de celle de l'homme, à savoir celle du pouvoir.

 

Je crois que l'ennemi héréditaire de l'homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu'il a de faire preuve de solidarité et d'amour, et le transforme au contraire en co-détenteur d'un pouvoir qui, même s'il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu'est-ce que le pouvoir si ce n'est le sentiment de n'avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres?

Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprennent qu'il est de leur devoir de se soustraire à l'emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l'être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés mais afin de réduire le potentiel d'anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C'est peut-être la seule chance qu'ait l'être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l'ami des ses semblables.

 

Stig Dagerman

Traduction de Philippe Bouquet.

 

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