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L'unique

Publié le par la freniere

Lire, écrire, vivre. Passer. Les mots, les choses, les gens, s'envolent. Il ne restera rien des agitations, un silence d'objets, des  os blanchis, de vagues souvenirs effacés par les générations, les changements. La vie ricoche, s'élargit pour s'évanouir. L'unique présent crée l'éternité. L'état d'exister est seul récipiendaire de la jubilation. Les éléments vivent, n'assènent rien, ils sont au plus exact de leur absolue condition. Respire ma fille, c'est là que tu exultes, matière dans la matière, esprit dans l'esprit, mouvements et immobilité liés au grand chambardement plus abouti que le plus abouti des humains. Respire ma fille, si tout est illusion, préfère celle qui épouse la lumière. Je ne serais pas surprise qu'en chemin de simples cailloux et de fleurs de talus, loin des détritus inventés par les hommes, la joie finisse par s'approcher, lavée comme une rivière d'alpage.

Ile Eniger 

 

Publié dans Ile Eniger

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Le don

Publié le par la freniere

Donne à celui qui n'a plus rien
un vol d'oiseau ou un croûton de pain
donne ce que le vent t'a laissé
cette syllabe d'une terre prometteuse
là où la parole vient nicher
donne ce feu qui se transmet
de collines à collines de roses en roses
d'aube en crépuscule et de vies en vies
donne comme jardinier qui sème
l'amour tient tout entier dans un poème
pas besoin de beaucoup de mots
donne à celui qui n'a pas de maison
ta part d'exil le diamant de tes yeux
donne-lui toutes les couleurs du monde
et les jours et les nuits et les saisons
donne donne même s'il ne te reste plus rien
que la nudité austère de ton coeur
tu rejoindras ceux qui ont faim et froid
lorsque tu n'auras plus rien du tout à donner
alors seulement tu commenceras à recevoir.

André Chenet

La Colle s/ Loup, le 7 février 2015

 

Publié dans Poésie du monde

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Un cahier dans ma poche

Publié le par la freniere

Il neige comme un lait renversé. Un cahier dans ma poche me sert de fenêtre. Quand je le sors et l'ouvre, je vois la mer et les oiseaux, le bleu du ciel qui surnage, des pages pleines de cerfs-volants. Ça sent la résine entre les mots, le sapinage entre les lignes, l'espoir en bout de page. J'y ramasse avec les yeux la terre des forêts. Les mots d'amour ne sont jamais perdus. Ils rejoignent ce fleuve qui nous maintient en vie. C'est par les yeux que j'entre dans le monde, par les mots que j'en sors. Quand on perd son enfance, adulte, on n'est plus qu'un fantôme. Des lignes invisibles tracent un pays secret. Il faut s'y faire enfant pour y trouver sa route. Les petites choses que personne ne voit me sont des points de repère. J'écris hors du sujet, hors des sentiers battus, d'une façon brouillonne. Si un oiseau traverse la fenêtre, je le mets dans ma phrase, même le train qui suit, la pluie qui tombe, la neige qui hésite sur le rebord du toit. Les mots censurés de l'enfance remontent à la surface. Il y a des jours où chaque lettre bouge sur la page comme une voile de bateau. Certaines phrases sont un lac de lumière dans un décor de poussière. J'avance dans une forêt de mots, cherchant une embellie vers la résurrection. J'avance dans ma vie en même temps qu'à côté. Les mots vont de biais, jamais synchrones avec la route. Ils vont de pair avec le temps qui passe et n'attendent personne. Il faut les prendre quand ils viennent.

Pour ce qu'on donne en mots, on se prive de tout. On rogne sur les heures. On dort le moins possible. On mange ses mots à défaut d'un bifteck.Il faut puiser et s'épuiser dans l'abîme sans fond du silence. Ce qui se produit en siècles ne se traduit pas en heures mais en mythologies. Il y a chez mon voisin une corneille aux ailes rognées. Elle quitte à peine son arbuste. Elle picore, de ci de là, dans un jardin de pierres et de poupées, entre les chaises brinquebalantes et les tables bancales. Sentinelle à vif, elle a passé l'hiver dans son manteau de plumes, toujours vivante, brandissant à la vue de chacun ses noirs moignons d'espoir. Quand le froid bleu du froid s'appuie contre la vitre, les fenêtres grelottent. Mon cœur, tenu par un seul gond, fait claquer ses artères au gré des émotions. Chaque jour, il faut évacuer la boue d'hier et déneiger la route. Les mots sont des épingles sur le chiffon des jours. Ils font piquer les yeux. Ils surlignent le temps. Même si écrire, c'est être mal compris, je ne peux pas me taire. Je ne veux pas trahir les mots qui se bousculent. Il faut que je recouse au fil de soie, au fil de fer, au fil de laine, au fil d'or, les lambeaux du passé, que je brode sur l'âme des paroles de feu. Il faut que je survive sans brader l'infini. Ma vraie vie n'est pas la mienne, mais celle de mes enfants.

Il ne sert à rien de trouver des mots clés. On change constamment de serrure. Chaque matin, il faut racheter sa peau. Les plantes ont la couenne dure. Des rhizomes d'iris font éclater la pierre et poussent entre les failles. Le vent du nord se recueille sous les saules en prière. Les mots sont comme des doigts qui me touchent la peau, descendent le long du bras et me tiennent éveillé. J'éteins et je rallume ma lampe de chevet. Je couche dans un cahier où l'encre s'accumule. Je la puise dans les arbres, les nuages, les vagues, le vol des oiseaux. Du poisson qui frétille à la pomme qui craque, de la miche de pain à la sueur des amants, du cul des bêtes à la terre des forêts, j'embrasse le monde entier. Que cherchent donc mes lèvres dans ce baiser cosmique? J'ai l'impression de vivre un crayon à la main, un bracelet d'herbes autour du bras, une source sous mes pieds. Il n'y a pas de saisons au bout de mon stylo. Malgré le froid dehors, les degrés sous zéro, les glaçons de moustache, une aile de papillon zèbre la peau des pages. Du soleil brille entre les lignes. Les virgules aux aguets, les phrases bandent sous le reflux de l'encre. L'alphabet des orties se laisse pousser la barbe. Une volée de freux chavire dans le vent. Le roseau pense et se redresse comme un héron sur une patte. Les molécules se fracassent sur le front blanc du froid. Ils sont finis les fleurs, les framboises à l'écoute, les granges pleines d'oiseaux, le souvenir des feuilles. Le lac s'est éteint. La lune pend comme un glaçon. Le gel est là. Il n'y a plus dans l'air cette odeur de présence, ce goût de lait, de plaie, ce parfum de chaleur. Il ne neige plus de pissenlits, de samares, de noix. Il neige pour de vrai. Le temps s'est arrêté. L'hiver nous piétine de ses grands pieds mouillés. Le vent découpe à cran d'arrêt la douceur des bouleaux. Dans les greniers muets, des souris grises raclent des miettes. L'araignée du cerveau époussette sa toile. L'hiver est long. L'hiver est blême. J'ai grossi comme un bonhomme de neige. J'appuie ma vie sur le comptoir du ventre. J'ai gossé dans l'érable des allumettes pour le cœur, des amulettes, des colliers de barbe. Le verre s'est usé dans la soif des hommes et la fumée des bars. Le bois des arbres ne part plus naviguer, mais s'enterre en planches de cercueil. J'attends qu'on recouse la terre, que les jardins frissonnent dans leurs habits de fleurs, que les fourmis reviennent dans la foule des herbes, que les ruisseaux donnent à boire aux canards, que le ciel se déchire en éclats de soleil, que les semences quittent leur pot et courent aux nouvelles.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

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Le Monde d'ici et de là-bas

Publié le par la freniere

Le Monde d'ici et de là-bas

qui tourne autour de son pot de terre

Le Monde distrait par un jet d'eau de la Terre de Feu

Le Monde du maïs aux cinq couleurs

Le Monde des deux lièvres à la fois

qui courent dans les déserts de Chine et d'Amérique

Le Monde qui se renverse sous la lampe-tempête

Le Monde des parenthèses et des pleines marges

Le Monde qui m'entoure et qui joue de ses maillets

sous un pont des Martigues

Le Monde des méduses qui chantent leur symphonie muette

dans le chenal de Caronte

Le Monde qui ne sera jamais dans aucune page d'un livre

Le Monde qui se fait dévorer là-bas

par quelque bête de l'Apocalypse

Le Monde qui tend sa perche

que personne ne saisit

Le Monde qui passe à portée des coïncidences

et qui dans la nuit change son lit

pour le rail du dernier chemin

 

Jean-Jacques Dorio

 

 

Publié dans Poésie du monde

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Il est d'un pays

Publié le par la freniere

À André Chenet

 

Il est d'un pays qui n'existe pas encore

de moments qui n'ont pas de soleil.

 

Il est une image qui danse

un parfum qui se perd

sur des chemins inhabités.

 

Comme d'autres boivent leur vin rouge

sur des coins de table

où se règlent

les conflits sociaux, les malédictions des dieux,

il espère la fin des vents d'orage,

que l'homme devienne l'homme.

 

Suivant Antigone

pour aller jusqu'au bout de sa nuit

et même si certains jours, il ne voit plus

le visage de celle qu'il aime

semblable à la vague qui échappe à à l'océan meurtri,

il s'en va perdre

l'immense émiettement de désir orgueilleux en son 

inguérissable folie.

 

Il est de ce pays qui n'existe pas encore,

à n'importe quelle heure du jour.

 

 

Paul Mari

 

 

Publié dans Poésie du monde

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La roue de fortune

Publié le par la freniere

La roue de fortune écrase plus de doigts qu'elle n'enrichit les hommes. Les marchands de sable ont déjà commencé à polluer le désert. Sur les derniers lopins de terre, on ne cultive plus que des nains de jardin. On offre aux prédateurs la chair des enfants, les rêves les plus fous. Il n'y a plus dans le miroir qu'un bouquet de narcisses embué par la mauvaise haleine. Pour engraisser les millionnaires, on laisse à peine aux pauvre gens quelques miettes de pain et quelques grains de riz. Ils doivent boire leurs larmes pour apaiser la soif. On ne recule pas la ligne d'horizon avec des bulldozers. On n'éloigne pas la mort en maquillant les rides. On ne compte pas les zéro qui s'ajoutent aux secondes sans en payer le prix.Ce n'est pas la façon dont les gens lisent qui détermine l'écriture, mais bien le choix des mots. Il faut tendre la main sans dévorer les doigts, aimer comme on respire sans se fermer les yeux, hisser la vie plus haut sans baisser les bras. Les plus beaux mots ne retiennent pas la mer dans une cage en papier. Elle finit pas noyer les plages du cerveau. Seules des épaves de phrases subsistent sur la page. Je ne fais que noter la liste des débris.

Il ne reste plus rien de mon jardin d'enfant. On a coupé les vieux chênes, bétonner le ruisseau. On peut toujours refaire du pain, mais les montagnes qu'on rase ne repoussent jamais. J'ai mis le temps entre nous comme une chape de vie. Je te rejoins dans les mots que j'écris, toi la mère, moi le fils. Là où le pain vient à manquer, j'écris à partir du blé, de la terre et du temps. Toute vie n'est qu'attente, une porte qu'on ouvre, un train qui ne part pas, un voyage arrêté. Le présent est imparfait. Le passé n'est pas simple. Tout se conjugue à l'avenir, même ce qui n'arrive pas. J'écris en attendant. Il ne faut pas naître en vain, n'être qu'un corps. Je crois à l'âme dans la matière de l'homme, un bout de la lard flottant dans les fayots en foule, un trognon de pomme, une braise mal éteinte rallumant l'incendie. Il est rare que toutes les fonctions du corps soient unanimes. Il y a toujours un rein qui dérape, un sein qui dépasse, un muscle qui s'entête à tenir la note, une fesse qui louche, un organe qui coince, des neurones qui s'ébrouent comme des vieux en permission d'hospice. Le temps patine ce que l'instant dessine, les cicatrices de l'espace, le liséré des heures, les traces qui résistent. On met des falbalas aux à-côtés du cœur. On invente des ailes aux bras des chaises roulantes. Qu'on habille de neuf la chair pourrie du monde, son odeur persiste. Au nom du pétrole, de Dieu et de l'argent, on cache des armes dans les berceaux d'enfant. La mort n'est pas une réponse, mais une autre question. On n'en finit jamais avec le doute. De la table d'écriture, il arrive que le silence pende comme un micro cassé. Les mots grésillent avant de se taire. L'alphabet s'égoutte lettre par lettre dans la soif des pages. Le verre vide se remplit jusqu'à toucher les lèvres. La langue est la meilleure ou la pire des choses. Tout dépend des paroles. Où que l'on aille, quoi que l'on fasse, on transporte toujours son cadavre avec soi.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

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Casse-tête

Publié le par la freniere

Publié dans Patrice Desbiens

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Le Kouaque

Publié le par la freniere

MERCREDI LE 4 FÉVRIER 2015

OBJECTIF DE LA CAMPAGNE DE FINANCEMENT: 150 000 $
OBJECTIF ATTEINT HIER À 23 H 59: 147 473. 81 $
NE MANQUE PLUS QUE............. 2, 527.00 $ !

Oyez, oyez, chères vouses et chers vous!

Comment vous faire assavoir tout le plaisir que j'ai, que j'ai! Sinon, par une autre histoire - remontée à ma mémoire tandis qu'hier soir, évaché sur mon vieux fauteuil, dans la pénombre qu'il faisait dans mon salon à cause que ne l'éclairaient que deux lampes à l'huile, quatre de mes chats couchés sur mes cuisses, mes genoux et mes pieds, tout ronronnants se faisaient-ils, tandis que j'écoutais ce qu'on appelle les œuvres inachevées de Beethoven - ça va parfois au pas d'un mini-cheval, parfois ça trotte élégamment comme le faisait Secrétariat quand le montait le jockey québécois Ron Turcotte au derby du Kentuky - qu'il remporta d'ailleurs par pas moins de 29 longueurs sur son plus proche poursuivant.

Quand j'écoute Beethoven, je ne sais pas pourquoi apparaissent tous ces chevaux dans mes rêves... sauf hier soir alors que le Kouaque les a tous fait fuir. Faut que je dise que le Kouaque que j'ai connu vers la fin de mon enfance aurait fait partir à l'épouvante même la jument de la Nuit tellement il nous épeurait tous, nous les enfants.

Imaginez une sorte de grand calâbre, avec juste ce qu'il faut de peau dessus la corpulance pour pas que les os saillent de babord comme de tribord. Un visage à l'avenant, fafouin, chafouin, rabouin... et deux yeux de grenouille qu'on n'osait pas regarder par peur qu'ils sortent de leurs orbites pour se jeter sur nous! Pas ragoûtant, le Kouaque, je vous en passe et repasse ma lettre à la poste... et d'autant moins que sa voix aurait pu être celle d'une soprano tellement elle se faisait haut perchée. C'est d'ailleurs ce qui lui avait valu son surbroquet de Kouaque. Les femmes qui ont participé à la Deuxième Grande Guerre se faisaient souvent appeler ainsi, ne me demandez pas pourquoi pare que je serais bien embêté de vous répondre, sinon par une sornette digne de Jos Violon.

Ce qu'il importe de savoir, c'est que l'ampoule qui allumait le cerveau du Kouaque n'avait rien d'une cent watts, frostée ou pas. Dans le temps, on appelait ça souffrir d'arriérage. L'un des plaisirs du Kouaque était de se cacher en quelque part, pas loin où c'est qu'on devait passer, pour apparaître soudainement devant nous et se faire aller l'alouette - cette voix de soprano haut perchée et ces gros yeux de grenouille qui suffisaient à nous faire fuir comme si on avait eu le Braillard de Gros-Morne devant nous! Les petites filles avaient peut-être raison d'en être épeurées plus que nous, les garçons, car il était porté vers elles. Mes parents ne laissaient jamais ma grande sœur sortir toute seule, ce qu'elle se serait bien gardé de faire de toute façon... car elle en pissait dans sa culotte toutes les fois que le Kouaque faisait le Christ ressuscité et redescendait sur terre, spécialiste de l'atterrissage, non pas approximatif, mais de proximité, si vous voyez ce que je veux dire.

Avant que mon père ne tombe gravement malade, j'entrepris en sa compagnie cette voyagerie dans le Bas Saint-Laurent dont les Trois-PIstoles sont l'une des bourgades. Un soir que mon père célébrait avec ses vieux chums retrouvés, le Kouaque se fit le Christ ressuscité pour une ultime fois. C'est grâce à cette ultime apparition-là que j'en appris davantage sur lui. Il pouvait bien avoir passé son temps à essayer de nous faire peur quand nous étions enfants en joueur de tours sans génie. Mon père et ses chums, eux autres, ils en avaient du génie. Suivez-moi jusqu'au paragraphe suivant: vous allez comprendre pourquoi.

En ce temps que le Christ ne pensait pas encore à sa résurrection, il y avait aux Trois-Pistoles une manière de petite épicerie-tabagie, "Chez Charlot", où c'est que les jeunesses allaient se faire aller le jarnicoton. Le Kouaque faisait partie du nombre. Pas pour s'esbaudir avec la compagnie... mais parce qu'il avait le kick précisément sur les bouteilles de Kik-Cola qui encombraient le comptoir de "Chez Charlot". Boire de ce breuvage était pour lui une véritable obsession et il était prêt à tout pour qu'on lui fasse cadeau d'une grosse bouteille de ce qui était pour ses babines et ses "pupilles dégustatives" le nectar d'entre toutes les liqueurs.

En ce temps-là, il y avait dans toutes les épiceries-tabagies au moins un régime de bananes plus ou moins mûres suspendu au plafond. L'une des jeunesses disait au Kouaque: "Si tu manges vingt de ces bananes-là l'une par derrière l'autre, on te paye une grosse et pleine bouteille de Kik-Cola!" Le Kouaque ne demandait pas mieux, s'assoyant sur le comptoir et avalant safrement ces bananes qu'on épluchait pour lui. Il ne savait pas compter, ben sûr... et enfournait banane après banane, ses gros yeux de grenouille fixés sur les bouteilles de Kik-Cola.

"Il en mangeait tellement, m'a dit mon père, qu'à un moment donné, il faisait le gros ventre comme une femme enceinte et entrait pour dans l'ainsi dire en contractions. Nous autres, on avait peur que son ventrage finisse par se fendre du haut jusqu'en bas de la côte à Zéphirin et, pour pas que ça arrive, on couchait le Kouaque dessus le comptoir, pis on le sanglait avec de l'attirail chevalin qui sentait la bourrure de collier à pleins naseaux. Je vas te dire qu'une chose, mon vinyienne de Bouscotte: tant que le Kouaque faisait coma, on se tenait pour sûr les grelots ben serrés dans notre entre-deux-jambes! On voulait surtout pas voir la grande face blême du curaillon de la paroisse apparaître dans la porte en scringne de "Chez Charlot", portant la crosse et la boîte du saint-viatique. C'était donc pour nous délivrance quand le Kouaque remontait de l'enfer des Mortalités, se redressait en hurlant de sa voix fêlée: - "Zattendez que mon poupla zarrrive! Zattendez, que je vous... " Le Kouaque avait jamais le temps de terrminer sa tirade: les babines lui retroussaient dans le brusquement à plein pis toute le mauvaiseté bananière qu'y avait dans le corpuscule sortait de dedans ça comme d'un torrent. Pas beau à voir pis pas beau à sentir, mille fois et une fois pire que la puanteur d'une bourrure de collier! Après s'être vidangé, le Kouaque tendait le bras vers les grosses bouteilles de Kik Cola: "J'ai soiffe, saintcibolaque! Je veux mon Kik-Kik! Je le mérite, saintsimoniaque!"

Le Kouaque buvait ainsi une première grosse bouteille de Kik-Cola, puis une deuxième, puis une troisième puis une autre encore. Comme il pissait son Kik-Cola à mesure qu'il l'envalait, il pouvait tenir le coup jusqu'aux petites heures du matin où là, je vous l'ai dit, il se transformait en mâtin, retrouvant du même coup ses gros quenoeils de grenouille, sa babinerie épaisse et sa voix de soprano haut perchée - juste ce qu'il lui fallait pour se remettre à nous épeurer,nous les enfants, en Christ ressuscité... même quand ça tombait comme des clous dessus les Pistolètes et les Pistolets.

Voilà. Mon histoire finit d'en par là... ce qui n'est pas encore tout à fait le cas de la campagne de financement. Le 14 février s'en vient vite en queue de poêlonne! Tout en buvant ce verre de Kik-Cola que je vous offre de bonne heure et de bon cœur, profitez-en pour cliquer sur editionstrois-pistoles.com - même si nous vivons dans une démocratie bananière, on peut tout de même trouver profit à s'y amuser un peu, ne serait-ce que de la babinerie et de l'alouette!

Victor-Lévy Beaulieu

 

Publié dans Glanures

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Blanc sur noir

Publié le par la freniere

Blanc sur noir, une bande de corneilles sur la neige simule un attroupement d'enfants. Elles vocifèrent et se chamaillent, qui pour une plume, qui pour une miette de pain, qui pour un mot échappé par mégarde. Des nuages passent, d'infiniment petits mêlés à de plus grands. Ils annoncent la neige. Une grosse pierre au milieu du champ a l'air d'un presse-papier. On cherche les feuillets qu'elle protège du vent. Je ne sais pas quelle heure il est. La rosée n'a plus sa teinte rose. Le bleu du ciel s'est délavé. Il y a toujours cette vapeur qui remonte du lac. Un banc de brume se mélange aux nuages. Du haut de la colline, mes yeux survolent le paysage. Mon regard plane au-dessus des images. Des mots s'échappent par les trous du cerveau prenant le train des phrases sans savoir où il mène dans l'aiguillage des virgules. Chaque page est une gare. Un crayon à casquette transporte les bagages, un peu d'encre, un peu d'air entre deux souffle au cœur, une valise de lettres échappées de la poste, des lettres en retard pleines de mauvaises nouvelles et de morts annoncées. Le clocher sonne encore à l'église du village, pour les vieilles à l'hospice et les arbres édentés. Sur la grande allée, efflanqués les uns aux autres, les arbres oscillent comme les passagers d'un bus. Quand le vent s'arrête sec, ils se raccrochent au ciel. Il y en a des gros, des petits, des roux comme érables en automne, des bouleaux en smokings rapiécés, des épinettes hirsutes qui perdent leurs cheveux, des femmes dont les bras chantent, des enfants tachés d'encre. En descendant la côte, ils comptent les moutons de poussière. La boue digère l'eau de pluie. Les sorcières en hiver voyagent sur un manche de pelle. Je regarde plus haut. La galaxie est une vaste pouponnière de mondes.

Il est difficile de porter des kilos d'amour dans un si petit cœur, des siècles de silence dans l'encre d'un seul mot. Je tourne lourd dans ma cage de peau. Il est bien loin le temps où je pesais léger, un poids plume sur un géant, un petit homme de bois que l'on gosse au canif. J'ai pris de la bouteille depuis. Je me rapproche de plus en plus d'un bonhomme Michelin décati. La neige, il ne faut pas s'en faire des idées noires. Ça met de la grisaille au cœur. Le froid, il faut s'y faire, apprendre à respirer tout autrement. J'ai la barbe envahie de glaçons. La colère du vent et la manducation blanche de la neige avalent le paysage. Malgré leurs cils battant comme des essuie-glace, mes yeux n'arrivent plus à déneiger ce blanc. Ils regardent derrière dans le rétroviseur des paupières.. Le passé cogne dans mes tempes, réchauffant le présent. J'expectore ma vie par la toux du cerveau. Les doigts bougent à peine dans leur cabane de laine. Le sourire des choses se transforme en grimace. Les mots galopent devant moi, se perdent dans la neige, tourbillonnent et s'éteignent. Il n'y a plus d'écho. Le froid découpe la parole en moignons de syllabes. Hé! Ho! Hé! Ho! Le strich strich des pas est le seul à répondre. Les onomatopées arrivent à converser sans le secours des mots. Tout fait sens parfois. Seuls les bonhommes de neige comprennent ce langage.

Pourquoi ais-je décidé d'affronter la tempête? Je serais mieux chez moi, collé contre le poêle, à caresser mon chat. Le lac gèle à partir de ses rives comme le cœur de l'homme. Le trou noir où l'eau fume m'attire comme un aimant.Je dois m'en éloigner et rejoindre la route. Le souffleuse est sûrement passée. Une lumière clignote en s'éloignant. Il ne faut pas suer ni agiter les bras. J'aurais du prendre des raquettes. Je m'enlise à mi-jambes. C'est moi-même que j'affronte et non les éléments. Ma voix patine sur la bottine. Les mots dérapent sur des patins sonores. Les os s'agrippent au battement du cœur. Les poumons s'ankylosent. Les oreilles gèlent à partir du vent comme le bout des doigts. Je m'accroche à la vie, au reste de chaleur sous ma cabane de peau. La neige efface tout, même le pas des chevreuils. Je dois me fier aux balises intérieures, aux traits rouges tracés sur la carte mentale. Certaines situations nous forcent à prier. Je convoque alors mes ancêtres à peau rouge. J'imagine un totem, un wigwam, un cercle d'esprits où le tambour résonne, là où les vieilles légendes remplacent la raison.

Je retrouve une route fraîchement déblayée. Mes pas s'immiscent entre les traces de pneu. Le village fume en contre-bas. Je me redresse pour affronter le froid. Je prends appui sur l'âme. Je me hisse au niveau de l'espoir. Un geai bleu traverse l'air, présageant l'accalmie. La neige est plus fondante. Elle coule dans le cou. Un rayon de soleil transperce les nuages comme des peluches qu'on éventre. Il y a des heures qui sont comme une porte. Il suffit de traverser pour être libre. Cette tempête est de cet ordre. La neige s'amenuise. Le ciel couvre la terre d'un drap bleu. Mes jambes se prolongent en rêve. Mes pas sur la neige écrivent une histoire de pieds. Le bruit de mes pas change avec le redoux. J'ouvre des yeux grands comme des bols de soupe. Je tends les bras comme des manches de brouette. Mon cahier comme une éponge absorbe l'eau de pluie, les rayons du soleil, l'arc-en-ciel naissant. La route que je suis est un long bras tendu d'un paysage à l'autre. La mémoire laisse les idées noires au fond des verres et se ressert une eau meilleure à boire. L'amour ou l'amitié sont comme un cœur qu'on s'ajoute, des ailes imaginaires qui n'en volent pas moins, un baume sur la mort. À soixante-cinq ans, on se bricole comme on peut des souvenirs futurs. 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Mes larmes n'y pourront rien

Publié le par la freniere

Peuple aux étranges beautés
fils des dieux perdus
hommes de nulle part jetés dans ce chaos 
où les vérités s’étripent au nom de l’Unique
Peuple si lointain 
de cet univers où la vie ploie 
sous le poids des ambitions
Peuple des vertes brumes et des terres immaculées 
que le capital n’a pas encore consommées
sens-tu ramper le péril ?
Tu es photographié, cartographié, 
pesé, mesuré, chiffré
déjà prisonnier 
des convoitises affutées 
des marchands de bois 
et des marchands de labeur
Peuple de l’ailleurs millénaire
qui ne sait pas encore que la loi du profit
a eu raison de la maison des cœurs
Mes larmes n’y pourront rien
ils arrivent avec leurs logiques
leurs camions et leurs banques
Peuple de l’enfance du monde
tu leur sembles peuple virtuel
déjà tu es au catalogue des civilisations perdues
et tes enfants pareils au miens
perdront leur liberté
perdront leur dignité de peuple debout
Mes larmes n’y pourront rien.


 

Jean-Michel Sananès

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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