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Gaston Bachelard

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Avec les jambes du monde

Publié le par la freniere

Lorsque l'argent se mêle à la vie, chaque heure devient une cage, chaque seconde un barreau. Où va ce pauvre monde, un pied dans le désastre et l'autre dans le rêve, une main dans le déni et l'autre dans la merde? Du désarroi à la révolte, où va l'autre parole, de sac, de corde et de miséricorde? Ça saigne de partout. Les soldats pleurent des larmes de rasoir. Poète égaré dans un monde de comptables, j'ai creusé mon œuvre dans la douleur, mais toujours la vie a pris le dessus, avec son amour d'anarchiste, son bruit de clef dans les serrures, son bruit de bouche dans l'oreille, le rite ancien du pain, le fruit du merveilleux dans le burlesque quotidien, le goût de l'absolu en travers de la gorge. Je me sers du papier pour protéger le mot frère. Il peut être dur comme le fer, coupant comme une lame, salé comme une larme, plus doux qu'une caresse. Invité à la pitié plutôt qu'au banquet, à la révolte plutôt qu'à l’esbroufe, j'en ai gardé les deux pieds dans les plats, les mains dans les mitaines, les yeux dans les lunettes, le corps sur la route. J'en ai reçu des portes à la figure, des crocs-en-jambes, des injures à l'oreille. Dans le monde littéraire, plein de guetteurs de marche-pied, on m'a reçu à bras fermés. Je suis un vieux bipède avec les jambes du monde tachées de sang. C'est toujours seul qu'on habite le mot seul.Sous le pansement du cœur, mon sang reste rétif, les artères en alertes, les aortes en éveil. Mon corps laisse libre cours aux veines en révolte. Mon premier lieu de naissance reste les mots. Ils seront mon tombeau si je cesse d'écrire. Ils sont dans mon errance les pas des égarés, les chemins de fortune, les trottoirs de l'exil, les caravanes du rêve, la peau des sans-papiers. Enfant déjà, je démontais la prose avec mes dents de lait. Du bouquet de ma vie, pourquoi n'a-t-on jeté que la fleur de l'âge? J'aurais pu mettre des fossettes aux joues creuses du temps, dessiner des risettes dans les sillons des rides. J'essaie de faire ma route à la force du cerveau et à l'allège du cœur. Je grimpe dans la vie avec ses vagues en escalier et ses heures en échelle. Je cours la campagne à la recherche de bonnes nouvelles. S'il n'y en a pas, j'en invente. Les fleurs ont mis leur décolleté. Les champignons reprisent leur chapeau. Le soleil danse avec la pluie. Les lucioles se tricotent un fanal. J'apprends à respirer dans le parfum des aubes.

 

Chacun avance avec ses morts, ses blessures, ses mots, avec au bout des bras son espoir à deux mains, ses cris d'homme sous la peau, ses paysages d'enfance aujourd'hui mutilés. Je ne traîne pas mon rêve dans la constipation des habits vides ni ma pensée dans les cerveaux trop mous. Depuis quelques années, il fait un temps de chien. L'été passe sans s'arrêter. L'hiver s'éternise dans les souliers de marche. Les tapis de prière étendent leur empire. Les cordes du profit ligotent l'espérance. Le sang noir du pétrole perce la peau du monde. Le cœur doit résister aux odeurs du pétrole et la mémoire du monde aux laisses électroniques. Il ne sert à rien de puer de la tête pour se mettre à penser. Il suffit d'écouter les arbres, les enfants, les pierres. J'ai besoin de ma langue pour coller à ma peau, de mes bras pour aimer, de chacun pour vivre. Il y a toujours un temps où l'on est plus vivant, en amour par exemple. Les mots sont les premiers jouets que ma mère m'a donné. Je les ai tous gardés. J'ai beaucoup de tendresse pour ces morceaux de l'être, ces petits signes sur la page, ces petits sons dans l'oreille de l'immense. Je n'ai jamais eu de permis de conduire. Je ne suis pas de ceux qui jouissent un volant dans les mains sans même savoir ce que c'est qu'une femme. J'écris avec ma vie et mes 208 os. Anonyme comme chacun, je me condamne à rester moi. Je répercute le monde dans un claquement de langue. De mes poings sortent des caresses. À partir de rien, je n'ai que des mots pour aller plus loin. Même deux mains dans mon nombril, je n'oublie pas les autres, le nègre en moi, la souffrance des hôpitaux, les bidonvilles, les crieurs publics dont on arrache la voix, les chiens perdus, les gestes soûls dans l'auberge des mains, les hommes sans bras qui rêvent de caresses, les sourds qui se crèvent les yeux pour un air de musique. Je ne suis qu'une oreille entremêlée de cris.

 

Le village est envahi par un troupeau de motos. On s'étouffe à respirer l'oxyde de carbone. Il y a tant de poussière, même les moutons noirs ont l'air de statues de plâtre.J'ai beau prendre des trains, ma vie reste sans quai entre les quoi et les pourquoi. Je mords dans le vent avec mille mondes sur la langue. Il faudra bien un jour changer l'or en bleuet et le fer en caresse, la langue de bois en langue de chair, la langue de fer en langue des merveilles. Il faut passer du bruit des balles au silence des fusils. Je suis l'élève des abeilles à l'école du miel. La bouche pleine de vent, je parle de rosée, de cailloux, de brins d'herbe. J'ai des lettres dans les yeux, une cicatrice d'esperluette, la politesse des cultures, la paix des pâquerettes. Il est difficile d'écrire avec des mains de boxeur. J'ai plutôt des doigts de musicien, un cœur de miel sous une peau d'ours mal léché, une fleur dans un verre à moutarde, la tendresse virile des déboulonnés de la tête, le palpitant qui suit ses veines jusqu'au bout des caresses comme un moteur perdant son huile dans la carcasse des mots. Mon habit, c'est ma peau. Il faut l'humilité des mots pour embrasser l'univers de l'insecte à l'étoile. Il faut beaucoup aimer pour se tenir debout, avoir la force de vivre. J'apprends à lire le roman d'une fourmi sous la musique de la pluie, le poème d'une couleuvre dans une corde de bois, le silence vaseux des vermisseaux envahissant le sol. Qui compte les secondes lorsque les montres éclatent, qui perd son poil lorsque les chiens se mordent la queue, qui suggère les mots lorsque j'écris dans mon sommeil, une main dans le réel, les gestes dans le rêve, qui agite ses clefs lorsqu'on me claque la porte au nez, quel ange perd ses plumes entre les barbelés? Je laisse traîner entre les mots de l'eau d'érable et des écorces de bouleau.

Publié dans Prose

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L'échine du vivre

Publié le par la freniere

Elle écrit dans les creux de vent, contre les canisses d'enfance. Elle dit "je cherche le lieu, l'état, ce qui ne trahit pas". Ses phrases maigres, mal attifées, ont un crédit de cahier d'écolière. Les ratures font le texte en chantier, la pensée exige, gratte. Le noir résiste par endroit. Jusque dans le doute, elle s'obstine. C'est une fille de rigueur, absolue renégate aux choses du facile elle évite les rails, l'agitation. Elle grimpe une échelle haute et bancale. Sur les pages et les pas, elle plante un regard perçant, le chemin à prendre. Les doigts sur l'échine du vivre, elle touche l'exact du mot le temps d'une étincelle puis aiguise, chauffe le texte au brasier de l'exigence. Elle va sur le papier comme dans la vie. Sur le chemin, encore.

 

Ile Eniger 

 

Publié dans Ile Eniger

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Tristan Cabral

Publié le par la freniere

Tristan Cabral

Faut-il attendre la mort des poètes pour les lire enfin ? Tristan Cabral publie, loin des lumières éditoriales, depuis plus de quatre décennies. Une vingtaine d’ouvrages à ce jour pour cet homme né en 1944, d’une Française et d’un militaire allemand, qui fut pasteur, professeur de philosophie, détenu, voyageur et interné. Son fil rouge ? Rendre « la parole à des gens qui étaient réduits au silence ». On le croise en Irak, en Turquie, en Palestine ou en Amérique latine – avec dans sa sacoche, toujours, une édition bon marché de Rimbaud (numéro 498). Incarcéré quelques mois sur le sol français, en 1976, le poète se réclame de la Révolution : celle qu’il attend depuis demain. 

 

Dans JULIETTE ou le chemin des immortelles, vous faites remonter votre vocation de poète à la lecture d’un poème de Rimbaud, « Les Effarés ». Tout part vraiment de là ?

C’est bien de commencer par ça. Mais, antérieurement, je dois dire que j’ai vécu dans une maison du silence. On parlait très peu. J’étais fasciné par les quelques mots qui circulaient. Et le choc, oui, ça a été un instituteur merveilleux, qui recopiait des poèmes entre midi et deux, avec une superbe écriture, comme autrefois les instits. Et une fois – j’avais huit ans –, j’ai vu « Les Effarés ». Je me suis dit que ça m’était adressé et je me suis mis à pleurer. Il est venu me voir pour me demander ce que j’avais et je lui ai répondu : « Merci pour les mots. » Et j’ai découvert que toute la vie était dans les mots, qu’il fallait les aimer et les rechercher partout où ils étaient. C’est là que j’ai été piller, si l’on peut dire, l’armoire de livres où il y avait un peu de tout, y compris, je me rappelle, Le Génie du christianisme de Chateaubriand ! J’ai alors compris – et d’autres que moi pourraient bien sûr dire la même chose, à commencer parMallarmé – que toute la vie doit finir dans un livre. Les mots m’ont sauvé la vie ! Mais ce n’est pas du tout original ce que je vous dis là.

Vous avez, bien plus tard, enseigné la philosophie. La langue poétique s’est-elle imposée, pour vos écrits, comme une évidence ?

Je n’ai jamais séparé la philosophie du travail poétique. Ceux qui l’ont fait, comme Sartre, ont dit un peu n’importe quoi. Il m’a semblé qu’il n’y avait pas de contradictions entre Breton etMarx, que tout cela allait ensemble. La philosophie arrive tard, alors que la poésie était là, elle est sans âge. Elle ne vous quitte jamais alors qu’on peut se séparer plus facilement de la philosophie car elle est plus arbitraire : dans un poème, rien n’est arbitraire. Il n’y a que de l’essentiel – Bergsonl’avait très bien compris. Il n’y a pas de mensonge possible avec la poésie : chaque mot compte. En philosophie, on peut raconter beaucoup de choses, se contredire souvent, mais on n’imagine pas ajouter un mot à Une saison en Enfer ou aux textes de Michaux. Les poèmes, en eux-mêmes, sont absolus – ce qui arrive très rarement chez les philosophes, qui sont beaucoup plus malhonnêtes, à certains égards !

 

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Publié dans Les marcheurs de rêve

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Fête africaine

Publié le par la freniere

Fête africaine

Publié dans Glanures

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