Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Des fleurs en mie de pain

Publié le par la freniere

Tu as le remords d'avoir tué ton père sans avoir même acquis cent années de souvenirs.
Toujours les neurasthénies comme des fleurs en mie de pain.
Si tu essayais du tric-trac.
Sautent les dés.
Homme ou femme?
Chien ou chat?
Mais il y aura le chien qui sera tout de même un chat,
encore la vieille chanson des départs qui restent
et puis ce fauteuil de bois.
Les poitrines n'ont plus qu'un sein tout en haut des corps sans sexes;
Ton enfance fut aux curés en jupes de femmes;
dans la crypte du Sacré-Coeur tu n'as pas su faire l'amour.
Un oiseau dans ton cerveau.
Cet oiseau sans voix,
cet oiseau qui n'a pas volé,
cet oiseau qui n'a pas chanté,
apte au seul frisson de l'inutilité.
Comme des frères il aimait,
les bateaux petits;
bateaux colibris,
leur essaim posé
n'a rien enseigné.
Rouille, sang de carcasses
figé dans la mort,
et puis toujours et puis encor
alentour une eau si lasse
avec le plomb des ménagères
trop souvent mères.
Tu as froid mais ne sait ni mourir ni pleurer.
Triste entre les quais méchants
que tout homme ici-bas méprise,
tu vas, fleuve des villes grises
et sans espoir d'océan

René Crevel

 


 

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost 0

Comment dire

Publié le par la freniere

Comment dire sans trembler le passage du vent,

la moelle prisonnière d’un ossuaire de tôle,

la sève que refuse le bois,

le mot qui manque au bout de chaque phrase,

l’endroit du livre où il manque l’auteur,

les pieds nus prisonniers des souliers,

les pas de danse oubliés par la route,

la soif d’une bouteille qu’on ne remplit jamais,

le lieu toujours présent où l’on ne sera jamais,

le temps dévalué par les horaires de travail,

le visage brandi comme un masque à la main,

la pensée sans image, la foi sans parabole,

le désert sans mirage, le désir sans miracle,

la neige qu’on invente pour oublier le froid,

la souffrance d’être seul quand on ne rêve pas,

la grand amour qui passe quand nous sommes absents.

 

Ce que je n’écris pas ce sont mes propres mots

que j’éloigne de moi, ma chair que j’efface.

On ne peut sans amour compléter ce qui manque.

 

Publié dans Poésie

Partager cet article

Repost 0

Victor Serge

Publié le par la freniere

Victor Serge

"Les existences individuelles ne m'intéressaient - en commençant par la mienne- qu'en fonction de la grande vie collective dont nous ne sommes que des parcelles plus ou moins douées de conscience."

 Victor Serge, In "Mémoire d'un révolutionnaire, 1901-1941"

 

"Exilé politique de naissance, j'ai connu les avantages réels et les lourds inconvénients du déracinement. Il élargit la vision du monde et la connaissance des hommes ; il dissipe les brouillards des conformismes et des particularismes étouffants ; il préserve d'une suffisance patriotique qui n'est en vérité que médiocre contentement de soi-même ; mais il constitue dans la lutte pour l'existence un handicap plus que sérieux. J'ai vu naître la grande catégorie des "apatrides", c'est-à-dire des hommes auxquels les tyrannies refusent jusqu'à la nationalité. Quant au droit de vivre, la situation des apatrides, qui sont en réalité les hommes les plus attachés à leurs patries et à la patrie humaine, ne se peut comparer qu'à celle de l'homme "sans aveu" du Moyen Âge qui, n'ayant ni maître ni suzerain, n'avait ni droit ni défense, et dont le seul nom est devenu une sorte d'insulte." 

Victor Serge, In "Mémoire d'un révolutionnaire, 1901-1941"

 

«En faisant les papiers pour l’inhumation, au moment d’indiquer la nationalité, j’ai mis “apatride”. Ce qu’il était. Le directeur de l’entreprise funéraire s’est mis à crier qu’on ne pouvait l’enterrer s’il n’avait pas de nationalité. Comment, lui, allait-il enterrer un sans-patrie? J’ai demandé à Vlady. “Quelle nationalité aurait choisi ton père, s’il avait pu choisir?” ”L’espagnole”, me dit-il avec certitude. L’écrivain russo-belgo-français est enterré au Mexique dans le cimetière français avec la nationalité espagnole.»

Témoignage de Julián Gorkin, ami de Victor Serge


 

Victor Serge, de son vrai nom Viktor Lvovitch Kibaltchiche (В.Л. Кибальчич) était un révolutionnaire russe et écrivain francophone, né en Belgique d’un père ancien officier russe (converti au socialisme) et d’une mère issue de la noblesse polonaise, émigres politiques.

 

Après quelques errances durant son adolescence, il milita au sein des milieux anarchistes belges, français et espagnols. En France, il travailla comme imprimeur pour les anarchistes et employa un homme nommé Valentin qui défraya la chronique comme membre actif de la bande à BONNOT. Les frasques de Valentin coûtèrent (injustement) quelques années de prison à Victor Serge.

 

Il rejoint l’URSS en 1918 et devint un membre actif de la IIIème Internationale. Cette activité lui vaudra d’être déporté en Sibérie pour avoir lutté contre Staline qui semble leur confisquer la Révolution. Naturalisé citoyen soviétique, Victor Serge va passer dix-sept ans en Russie.

 

Libéré en 1936, il séjourne en Belgique et en France avant de fuir au Mexique en 1940. Pendant sept ans il continue l’écriture des ses derniers romans et ses mémoires et vit pauvrement.

 

Il sera persécuté par la GUEPEOU (Police politique soviétique) jusqu’à sa mort en 1947.

 

Il fut l’ami de Trotski et côtoya des hommes comme Boukharine, Zinoviev et Staline.

 

 

Lire la suite sur dangerpoesie

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

Partager cet article

Repost 0

Le bruit de l'eau

Publié le par la freniere

...

Le bruit de l'eau s'agite quand les arbres se taisent. L'absence de mouvement dans les feuilles a quelque chose d'opprimant. J'agite un cil, un doigt, un orteil. Je fais battre mon cœur au bout d'un mot, mon corps au bout d'un pied, une phrase au bout d'un pas. Le bruit de l'eau m'entraîne jusqu'au bout de moi-même. À l'à-pic d'une colline, l'aube achève de digérer la nuit. Un papillon navigue sur une mer de rochers. L'air s'accroche au ressac silencieux de la brume, un air de n'être pas ou d'être ailleurs, un air d'être à peine ou si peu. Quand il pleut, la terre ouvre ses pores. Les végétaux respirent entre l'ombre et la lumière. L'air est plein de messages et de stridulations. La terre est caressée par des milliers de pattes. Tout bruisse autour de nous. Tout bourdonne. Tout frissonne. J'atteins les deux collines tout en haut du village. L'une est trapue comme un chaudron de fonte. L'autre se dresse de guingois comme un buffet mal équarri. Mes mots se perdent dans la vaisselle du paysage. J'enjambe le ruisseau comme les papillons mesurant de leurs ailes la portance du vent. Mille frissons agitent le torrent. Mille oiseaux froissent les feuilles. Mille gouttes d'eau imbibent une ouate incertaine. Nuages ou brume. Pergélisol ou sable du désert. Mille fois les criquets se frottent les élytres. Mille facettes de mouche tournent de l'oeil. Mille étoiles, mille planètes, mille galaxies agrandissent le monde. Mille mots s'imbriquent l'un dans l'autre et forment des images. La rosée du désert est une forme de miracle. Pour bien comprendre la nature, il faut apprendre à quitter l'homme, se faire oiseau, cigale ou luciole, caillou bleuté ou myriapode, passer de la parole à la stridulation, du réel au fictif, du crayon à la plume. Tout vibre, tout émet, de la lumière au mouvement du sable, des sons multicolores aux stridences de l'air. Peut-on avec des mots transcrire une couleur, un solo de violon, une stridulation, un borborygme d'eau, décrire dans une phrase le pays sous l'écorce. Il y a longtemps que j'essaie sans atteindre la sève.

 

Un même rêve anime le hobo et le hautboïste, le poète et le chanteur, l'anachorète et le marcheur, faire du beau avec rien, de la musique avec de l'air. Je me sens mieux au cimetière qu'au milieu d'une foire. Je parle aux morts plus qu'aux vivants. Je me sens bien parmi les arbres plantés tout seuls, les chants d'oiseaux, les papillons et les insectes. Il fait bon s'éveiller dans la rosée et les parfums, le rose de la brume envahie de soleil, le doux murmure de l'eau, le halètement des bêtes, le frémissement des insectes. J'aime le temps qui n'est pas compté, les heures échappées de l'horloge, les rencontres qui ne sont pas des rendez-vous, les hasards, les aléas dans les allées perdues et les années sans date. Le corps exulte. Ma tête se remplit du seul fait d'être au monde. On naît et puis l'on est. Le ciel se tricote des nuages laineux. Dans chaque arbre, des oiseaux disent; leur faim, leur soif, leur amour. Sur le sol, des insectes se parlent en bougeant leurs antennes. Le bruit de l'eau est beau comme celui du vent, comme celui des arbres, comme celui des hommes quand ils sèment et chantonnent. Ce qui est immobile dépend de ce qui bouge. J'aime la nuit dont les secrètes sécrétions forment le rêve, la substance onirique où s'évapore le réel, ses photicules phosphorescentes, cette ombre toujours prête à devenir lumière. Quand les étoiles dialoguent, toute la nuit se remet à parler. J'entends avec les yeux. Mes mains sont à l'écoute des caresses de l'air. Humant le monde, sniffant la ligne d'horizon, je suis debout sur mes deux jambes, le cœur à nu, la chair à vif. Les fontanelles du sol palpitent sous mes pas. Chaque mémoire porte en elle la première vie du monde, les germes qui viendront et ceux qui sont venus. L'utérus humain attend toujours l'embryon libertaire, celui qui éclot seul comme un œuf de tortue.

 

...

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost 0

N'importe quoi

Publié le par la freniere

On peut faire n'importe quoi

dans un petit poème

prendre le train

ou l'ascenseur

faire des signaux de fumée

tremper dans l'eau

mordre une pomme

ramasser des cailloux

qui ressemblent à nos rêves

je me contente d'écrire

je t'aime

Publié dans Poésie

Partager cet article

Repost 0

Hommage à Patrice Desbiens

Publié le par la freniere

Hommage à Patrice Desbiens

Partager cet article

Repost 0

Ils ont dit

Publié le par la freniere

Encore une passante qui ne passe pas mais fait les cent pas devant ma table en braillant dans son portable avec un mépris absolu de ma personne, comme si elle-même d’ailleurs n’était pas là non plus, comme si toute présence n’était qu’un leurre, que nous n’étions plus nulle part, que nous vivions désormais dans les ondes.

 

Éric Chevillard

Publié dans Ils ont dit

Partager cet article

Repost 0

Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Il ne faut croire en rien. Le salaire de l’impie se mesure en caresses, celui des dieux en sang versé.
 

Publié dans Aphorisme du jour

Partager cet article

Repost 0

Les nécessités

Publié le par la freniere

Chaque jour d’usine est un anneau de plus aux chaînes du prisonnier.

Est-il nécessaire d’enterrer les Noirs sous la botte des tyrans,

que le sang des enfants gicle des mitraillettes

pour tranformer l’Afrique en cave à diamants ?

Est-il nécessaire pour les Sionistes de faire porter l’étoile jaune aux Arabes ?

Est-il nécessaire pour les Islamistes d’haïr tous les autres ?

Est-il nécessaire de plaider le coût de la vie

pour justifier les salaires mal acquis, les âmes vendues et les sueurs à gage ?

Est-il nécessaire d’aller aux urnes comme un troupeau de fantômes,

de zombis, de morts-vivants quand on sait le prix dérisoire des élus ?

Est-il nécessaire de tricher pour gagner le Tour de France ?

Est-il nécessaire pour faire son nid de raser les forêts,

de brûler au fer rouge les oiseaux de malheur,

de faire de la mer un immense dépotoir ?

Est-il nécessaire que chacun s’agenouille devant la bourse des valeurs ?

Est-il nécessaire d’avoir un micro pour parler aux oiseaux,

un permis de séjour pour respirer la vie, un bouquet d’immortelles pour aimer ?

Est-il nécessaire d’avoir un corps d’athlète pour faire tomber les masques ?

Est-il nécessaire de tuer le voisin pour agrandir sa cour ?

Est-il nécessaire d’apprendre l’ossuaire à la lueur des chiens,

de compter les étoiles entre les balles traçantes,

de faire avec des mines un jardin de moignons ?

Est-il nécessaire pour changer de pays de faire profil bas dans un bureau de la peur ?

Est-il nécessaire de mettre en sourdine la langue des violons, tuer l’oiseau dans l’œuf

et le soleil dans les fruits pour laisser place aux larmes de crocodiles ?

Est-il nécessaire d’édulcorer les lettres d’alphabet pour sucrer son café ?

Est-il nécessaire de tâtonner autour des poubelles comme des loups sans dents ?

Est-il nécessaire de toucher le fond pour apprendre à nager ?

Est-il nécessaire de semer la mauvaise herbe du négoce dans les jardins du rêve ?

Est-il nécessaire qu’on guillotine la belle tête des lumières,

qu’on éviscère l’absolu pour une liasse de billets ?

Est-il nécessaire de naître déjà chronométré, numéroté, fiché ?

Est-il nécessaire de ne plus parler qu’une langue numérique par peur de se toucher ?

Est-il nécessaire d’emprunter pour mourir et de payer pour vivre ?

 

Publié dans Poésie

Partager cet article

Repost 0

Tu as le remords

Publié le par la freniere

Tu as le remords d'avoir tué ton père sans avoir même acquis cent années de souvenirs.
Toujours les neurasthénies comme des fleurs en mie de pain.
Si tu essayais du tric-trac.
Sautent les dés.
Homme ou femme?
Chien ou chat?
Mais il y aura le chien qui sera tout de même un chat,
encore la vieille chanson des départs qui restent
et puis ce fauteuil de bois.
Les poitrines n'ont plus qu'un sein tout en haut des corps sans sexes;
Ton enfance fut aux curés en jupes de femmes;
dans la crypte du Sacré-Coeur tu n'as pas su faire l'amour.
Un oiseau dans ton cerveau.
Cet oiseau sans voix,
cet oiseau qui n'a pas volé,
cet oiseau qui n'a pas chanté,
apte au seul frisson de l'inutilité.
Comme des frères il aimait,
les bateaux petits;
bateaux colibris,
leur essaim posé
n'a rien enseigné.
Rouille, sang de carcasses
figé dans la mort,
et puis toujours et puis encor
alentour une eau si lasse
avec le plomb des ménagères
trop souvent mères.
Tu as froid mais ne sait ni mourir ni pleurer.
Triste entre les quais méchants
que tout homme ici-bas méprise,
tu vas, fleuve des villes grises
et sans espoir d'océan

René Crevel

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost 0