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La langue de ma mère

Publié le par la freniere

Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle s’est laissée mourir de faim
On raconte qu’elle enlevait chaque matin
son foulard de tête
et frappait sept fois le sol
en maudissant le ciel et le Tyran
J’étais dans la caverne
là où le forçat lit dans les ombres
et peint sur les parois le bestiaire de l’avenir
Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle m’a laissé un service à café chinois
dont les tasses se cassent une à une
sans que je les regrette tant elles sont laides
Mais je n’en aime que plus le café
Aujourd’hui, quand je suis seul
j’emprunte la voix de ma mère
ou plutôt c'est elle qui parle dans ma bouche
avec ses jurons, ses grossièretés et ses imprécations
le chapelet introuvable de ses diminutifs
toute l’espèce menacée de ses mots
Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
mais je suis le dernier homme
à parler encore sa langue



Abdellatif Laâbi

Publié dans Poésie du monde

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Un grillage au fond de l'eau

Publié le par la freniere

Il faut oser la liberté, oser dégrafer toutes les enseignes du dire, détacher les sangles moralisatrices et les dogmes purulents. Tout brûler et tout rendre sans nuance à la bouche percée, à la parole détachée. J’apprends chaque jour à ramasser les cendres de la veille, à redire le pas qui s’avance et je reprends souffle sous la pierre du chemin où résiste l’ardeur palpitante du simple plaisir… d’être.


 

Je suis une métaphore, je suis l’image d’une fiction, je suis le protocole haché de la transparence. Hydre fou sur la toile du monde, j’inaugure le regard dans son envers.


 

Dépoli et rugueux tout à la fois, je m’écoule du rabot et de la forge de ceux qui me regardent. Je me découvre au centre d’un débordement alors que mes souliers zigzaguent sur la prunelle du jour.


 

Au verso de la parole, je cache les mots de mes défaillances. Farine sortie du sac, je neige à ressac sur le brouillard qui m’emprisonne. Pierre en son sommet, je roule jusqu’à la rivière de poudre où l’on disperse la chaude écharpe du souffle.


 

Rues intérieures, échauffourées de la patience, je ne suis qu’un étonnement, qu’un serpentin édulcoré sur la face de vieilles certitudes. La grande nausée de la vie me sauve de l’écœurement.


 

Par moment, chaque effort traduit la tension grimpante. Dans chaque respiration, je m’efface autant que je progresse.


 

Ma voix implore le lâcher prise fulgurant. D’avant en arrière et dans tous les sens, des grumeaux de sons explosent à l’air libre. Je ferme les yeux et tout se réunit dans une boucle fusante de toutes parts.


 

Des cordes nouées se désamarrent de la terre déjà creusée. D’anciennes chrysalides heurtent le cheminoir où s’ajustent les dents de scie d’une existence sur le qui-vive.


 

Parmi le lot de représentations délivrant un message subliminal, la parole ordinaire se meut dans la déconstruction.


 

Je parle et l’instant devient la transgression du temps qu’elle désagrège. L’heure se construit sur un phrasé déliquescent. Mot à mot, lettre à lettre, l’écriture charrie l’encre du sentiment. Une vocalise immaîtrisable s’envole alors de la bouche comme une tache sans corps et sans racine.


 

A fleur de terre, une vague d’air ramasse les copeaux du non-dit restés enfourchés sur le grillage du silence. La vie et la mort se sont rejoints dans cette cage enrubannée de corps essoufflés. Tout tient là, au creux de cette fosse à émotions. Tout se déverse dans la transparence d’être. Un flot de regards emporte le cœur du monde après les larmes et les rires.


 

Plus loin à la dérive, un vieux grillage au fond de l’eau tire sa révérence.


 

Bruno Odile Tous droits réservés ©

 

Publié dans Poésie du monde

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Les fantômes

Publié le par la freniere

Aujourd’hui ma nuit est enroulée
Dans le temps d'avant

L’image du père absent  
Qui ne venait pas souvent 
Le visage de ma mère 
Lorsqu’elle se penchait sur la vie
Dans le berceau
Dans le jardin
Le visage de ma mère emmurée
Assoiffée du moindre souvenir luisant 

Aujourd’hui je n’ai que ma nuit 
Mes songes et mes revenants 
Le passé n’a pas besoin de moi 
Ni des fantômes qui grattent à ma porte 
En ce 31 décembre
 
 
 
 
 

Publié dans Poésie du monde

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À la lueur de la lune

Publié le par la freniere

J'écris surtout la nuit, à la lueur de la lune, avec du vrai papier, avec du sang, de la sueur et de l'encre. Chaque phrase est comme un creux du lit, un coin d'oreiller mouillé de fièvre. Où vont-ils ceux qui n'arrêtent jamais? Tous les aéroports se ressemblent, tous les hôtels de luxe, tous les voyages tout inclus. Ils se perdent de tarmac en tarmac. Je préfère un ticket vers l'imaginaire, un nord sans boussole, une plage de sable sans fillette à vendre. Le bruit du cœur quand il aime enterre le bruit des balles. Il y a quelque chose dans les yeux qui fait qu'on monte ou qu'on descend. Il y a du bruit dans les oreilles qui fait de la musique. Il y a des gestes dans les mains qui font toujours l'amour. Il y a des mots sur du papier qui rejoignent les arbres. Sous le blanc seing du monde, la pointe d'un stylo excrète encore du songe. Que reste-t-il du vieux vieux temps que les cocoricos qui prolongent le rêve, le choeur désaccordé des heures qui s'éveillent, le petit cœur d'enfant qui fait battre le mien? De mes plumes perdues dans un combat de coq me reste celle qui écrit et mon rêve d'enfant. Dans le passé recomposé, les fantômes ont une pioche. Ils creusent la mémoire et je m'enfonce dans les trous. Les mots sont des vlimeux. Ils sortent quand ils veulent. Ils pleurent où je veux rire, sautent à la corde avec Sonia, mettent du rouge aux joues de Christine, à cause d'une claque ou d'un baiser. Ils parlent de mon père qui se fiche des médailles. Faut-il tuer pour vivre? Il a dit non et préféré ma mère. J'ai toujours cru que Francis était vain. Je me trompais. Il est plus près de ses enfants que je le suis des miens. Éric chante le blues comme un Blanc de banlieue. Qui suis-je pour juger? Un Blanc n'est jamais Noir sur une ligne de montage. Quand à Norman, on ne parle pas d'un saint sans se laver les mains. Les miennes sont tachées du malheur des hommes.

 

&

 

La terre tremble à notre insu. Les plaques tectoniques ne cessent de bouger. Les continents dérivent. L'achat est devenu un tic à l'échelle planétaire. Il est fréquent ici de vivre quatre saisons en une seule journée. La neige tourne en pluie et, soudainement, il fait soleil. Cela se manifeste chez les hommes par un claudiquement de l'âme. Il y a des jours où mon espace intérieur est comme un véritable orage. Mon père nous a laissé l'orgueil en héritage, mais je n'ai jamais su si c'était bien ou mal. Je n'entends que les mots quand je rêve de vivre. Certains me restent dans la gorge, d'autres m'auscultent les oreilles. Le style de chacun, c'est sa façon d'être au monde. Les petits poètes comme je le suis doivent se méfier des mots. Ils ne savent pas écrire sur commande. Ils prennent souvent le champs pour le chant d'un oiseau et quitte l'autoroute pour une toile d'araignée. Les mots tombent avec un bruit de verre. Il est difficile de marcher sans se blesser les pieds, difficile de parler sans se tromper de phrase. Je continue d'écrire, à moitié pour la vie et l'autre pour la mort. Le pire dans la vie est de ne pas douter. On ne peut pas faire de fric sans miser sur le mal. J'ai parié sur la vie quitte à mourir de faim. Nous sommes tous maintenant des êtres dévariés*. Personne n'est plus dans son assiette, mais dans un bol commun. Pourquoi écrire ses notes? Il est présompotueux d'écrire. On ne trouve jamais le mot transcendant tous les autres, l'image unique, la métaphore ultime. J'ai beau noircir des pages blanches, c'est là que je lave mon angoise. Ce sont les petits rien qui font la vie. On a besoin pour vivre de la lumière de l'amour. On n'échappe pas à la mort pas plus qu'on échappe à la douleur.

 

  • Mot des Cévennes signifiant ne pas être dans son assiette. En France aussi la grammaire a encore de beaux restes.

 

&

 

On n'écrit jamais sans un certain malaise, de honte ou d'orgueil. À quoi bon compter les jours, la vie ne dure qu'une seconde. Je n'ai aucun respect pour les institutions, encore moins pour leurs représentants. Je n'écris pas pour celui qui se rend en limousine dans une clinique privée, mais celui qui tâtonne en chaise roulante dans la sloche et la bouette pour poireauter six heures dans une salle d'attente. Ne croyant pas en Dieu, je garde toujours en moi un peu d'espoir. Après tout, c'est sûrement pour le désert que les orages existent. Je reste ce ringard qui tisonne le feu, pas celui qui a peur des routes inconnues. Pour supporter les pincements du froid, il fait faire chanter les blancs sanglots de neige, arracher les épines au pied de chaque mot lorsque la phrase boite, trouver quel rapport existe la langue et le pays, l'écriture et le climat. Il y a toujours la peur derrière chaque rature, un doute derrière le geste. À la vitesse où l'homme dilapide ce qu'il a, le mot demain n'a plus de sens. On écrit de plus en plus sur du vide. On marche sur du verre avec nos gros sabots. Au bout de chaque soif, les trois syllabes de l'eau viennent humecter la page. J'avance sur le papier des jours. J'y tombe aussi quand mon stylo dérape. On ne voit pas ce que l'on nie. On est rarement ce que l'on dit. On fait rarement ce que l'on veut. Ce que j'aime dans la beauté, ce sont les petites imperfections qui la rendent plus vraie et nous rapprochent d'elle.

 

&

 

Le capital a troqué les ailes d'un ange pour les pales du mal. Brasser du vent ou des affaires ne mène pas plus loin qu'à l'enfer et son cul de sac économique. À force de chercher l'or dans la boue, on ne trouve à la fin qu'un ver dans la pomme.On ne finit jamais vraiment par être ce qu'on écrit, mais on finit toujours par être ce qu'on vit. Les cœurs, puisqu'ils sont tous à gauche, ne se font jamais face. Les cœurs des amoureux se cherchent l'un dans l'autre. Je ne veux pas de la tendresse qui rassure, mais de celle qui permet. Les masques tombent sur un visage embrumé d'émotions. La vie nous pousse dans le dos. Elle traverse les choses. La pluie annonce le dégel. La glace fond déjà. L'angle du lac reste ouvert. Ce n'est pas la beauté qui m'attire, mais ce qui s'en approche. Je ne cherche pas des preuves, mais des signes. Je transporte avec moi mes seaux de chagrin, de bonheur, d'espoir, ma valise de mots, mes sacs d'ignorance. Les cris de solitude se mêlent aux cris de communion. J'ai peur, quand la bombe aura sautée, qu'il ne reste que les cons, ces mêmes vieux planqués qui recomptent leurs sous. Ces faux-culs ont fini par jouer le monde aux cartes. Ni fantômes ni zombies ne survivent à la guerre, mais des graines germent encore sous la cendre et la boue.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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Ma terre, je suis ta fille

Publié le par la freniere

Ma terre, je suis ta fille

O terre, O forêt,
Je suis votre fille.
Bercée au son des arbres, rythmée au bruit du sol.
La rivière me transforme telle une mélodie
dans une chanson tzigane.
Je rejoins les montagnes,
dressées haut dans le ciel,
J’ai mis ma plus belle jupe,
cousue avec des fleurs,
et j’exalte, avec toutes mes forces,
cette terre polonaise, rouge et blanche !

Mais terre, tu es en larmes !
criblée par la douleur.
Mais terre, ton rêve pleure !
tel un petit tsigane
venant naître sur ta mousse.
O terre, pardonne moi de t’avoir blessé
par mes chansons amères,
par la souffrance tsigane.
Faisons de nous deux un seul corps,
après tout, quand je mourrai, tu m’accueilleras !

Terre noire de la forêt,
sur toi j’ai grandi,
dans ta mousse je suis née.
Au milieu de toutes ces créatures,
qui ne cherchaient qu’à mordre
mon jeune corps.
O terre, tu prends dans ton sommeil,
mes larmes et mes chansons,
O terre, tu absorbes ma tristesse et mes joies.
Terre, je crois en toi, profondément.
Je peux mourir pour toi.
Personne ne pourra t’arracher de moi
et je ne te donnerai à personne.

 

Bronislawa Wajs

poétesse gitane

traduit du romani

Publié dans Poésie du monde

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Quartier Latin, hiver

Publié le par la freniere

Les villes sont comme des serments trahis

Des sappes des banques plus de livres

Seuls les pas inattentifs sur la plaque de Malik

Mouna a déserté la place

On n'entend plus le gars sinistre qui vendait "L'Imbécile Heureux"

Où est cet autre en manteau noir

Qui dealait ses poèmes avec son air de conspirateur

Dans la nuit du boulevard ?

Les cafés tous les mêmes

Ne sont faits pour personne

Si tu entres ici c'est que tu n'es plus personne

Personne personne

C'était son nom à lui

Le revenant d'Ithaque

Mais Ithaque est bien loin

Et personne n'est jamais revenu

Les villes sont comme des serments trahis.

 

Gérard Larnac


 

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Dans le monde actuel, on investit cinq fois plus en médicaments pour la virilité masculine et en silicone pour les femmes, que pour la guérison de l'Alzheimer. D'ici quelques années, nous aurons des vieilles aux gros seins et des vieux aux pénis bien raides, mais aucun d'entre eux ne se souviendra à quoi ça sert.

 

Drauzio Varella

prix Nobel de médecine

Publié dans Ils ont dit

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Ludovic Janvier in mémoriam

Publié le par la freniere

Ludovic Janvier in mémoriam

Ludovic Janvier est décédé en ce mois de janvier. Voici l'un de ses poèmes.


Il y a cinquante ans, le 17 octobre 1961, les forces de l’ordre se sont livrés au centre de Paris, sur ordre de leur hiérarchie, à une immense ratonnade, avec tirs à balle réelle et noyades, contre des Français d’origine algérienne venus manifester pacifiquement pour protester contre des mesures de couvre-feu décrétés à leur encontre.

Du nouveau sous les ponts

1

Paris 61 dix-sept octobre on est à l’heure 
où le pays se met à table en disant c’est l’automne
lorsque silencieux venus des bidonvilles et cagnas
des Algériens français sur le soir envahissent
de leur foule entêtée les boulevards ils n’aiment pas
ce couvre-feu qui les traitent en coupables
décidément ça fait trop d’arabes qui bougent
le Pouvoir envoie ses flics sur tous les ponts
nous montrer qu’à Paris l’ordre règne
il pleut sur les marcheurs et sur les casques il va pleuvoir
bientôt sur les cris sur le sang

2

Sur Ahcène Boulanouar
battu puis jeté à l'eau
en chemise et sans connaissance
vers Notre-Dame il fait noir
le choc le réveille il nage
la France elle en est à la soupe


Et sur Bachir Aidouni
pris avec d'autres marcheurs
lancés dans l'eau froide aller simple
de leurs douars jusqu'à la Seine
Bachir seul retouche au quai
la France elle en est au fromage

Sur Khebach avec trois autres
qui tombent depuis le pont
d'Alfortville on l'aura cogné
moins fort puisqu'il en remonte
les frères où sont-ils passés
la France elle en est au dessert

Et sur les quatre ouvriers
menés d'Argenteuil au Pont
Neuf pour y être culbutés
dans l'eau noire en souvenir
de nous un seul va survivre
la France elle en est à roter

Et sur les trente à Nanterre
roués de coups précipités
depuis le pont dit du Château
quinze à peu près vont au fond
tir à vue sur ceux qui nagent
la France elle est bonne à dormir

3

Paris terre promise à tous les rêveurs des gourbis
leur Chanaan ce soir est dans l’eau sombre
ils ont gémi sous la pluie mains sur la nuque
c’est mains dans le dos qu’on en retrouve ils flottent
enchaînés pour quelques jours à la poussée du fleuve
c’est la pêche miraculeuse ah pour mordre ça mord
on en repêche au pont d’Austerlitz
on en repêche au quai d’Argenteuil
on en repêche au pont de Bezons la France dort
on repêche une femme au canal Saint-Denis
les rats crevés les poissons ventre en l’air les godasses
ne filent plus tout à fait seuls avec les vieux cartons
et les noyés habituels venus donner contre les piles
on peut dire qu’il y a du nouveau sous les ponts
la Seine s’est mise à charrier des Arabes
avec ces éclats de ciel noir dans l’eau frappée de pluie


Ludovic Janvier

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Autour

Publié le par la freniere

Autour

il dessine écrit. une mémoire de 400 000 millions d’annés, la forêt du crétacé, une végétation marine. sorte d’empreinte. plus vieille que tout, se dépose en une lente nuit. était-ce son enfance. un rêve ou un souvenir. un instant, ce trésor bientôt disparu. une page. Unique

Caterine Godin

Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

La perte de mémoire des vieillards est en réalité une ruse. L’oubli, c’est en somme n’avoir pas vécu – pas vécu encore – et donc avoir la vie devant soi.

 

Éric Chevillard
 

Publié dans Ils ont dit

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