Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Éveillée

Publié le par la freniere

L'indifférence, la méchanceté, la débacle, l'agitation, les petitesses, sont affaires d'hommes. Leurs ego bétonnent, leurs monnaies enterrent, leurs croyances mentent, leurs pouvoirs détruisent. Loin de ces jeux morbides, un seul lilas sauvage, un pan de mur éboulé, le trait roux d'un renard, un geste de moineau, un ru sur la poussière, des pépites de rires, donnent inlassablement la clé, le sens du vivant. L'écriture brûle comme un fagot bien sec. Ses cendres iront nourrir le vent et les graines qui ne demandent rien. Loin des météos, toujours les saisons remontent, les aubiers fendent, les herbes tapissent, les nids réchauffent, les fleurs décorent, les fruits nourrissent, les racines veillent, les bêtes repeuplent. Rien de secourable dans l'obstination éveillée mais chaque jour offert, seul et unique, mêlant son lait materne au café noir des nuits. La gratuité toujours renouvelée. Est-ce une colère ou un accablement mes mots qui cherchent ailleurs loin des affaires d'hommes ?

 

Ile Eniger

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Sous zéro

Publié le par la freniere

Les geais bleus font leur nid dans la forêt de neige en repoussant du bec les mésanges en nonnettes. Il est difficile d’écrire à 30 degrés sous zéro. Il faut doubler les pages, renchausser les voyelles, mettre des bas de laine aux jambages des phrases, faire avec les mots comme les doigts dans une mitaine qui se réchauffent entre eux. Il est difficile d’écrire sans visage. Il faut faire un trou dans la glace du miroir pour repêcher les rides. Le vent reste coincé entre les chiffres et le bitume. Il n’est plus qu’un fantôme de carbone oxydant l’espérance. L’argent, le béton, chaque auto font sauter un morceau de forêt.

On ne peut plus marcher pieds nus sans payer de sa peau, sans qu’on lève un impôt sur la douceur du sable. Je ne veux plus des phrases de grands qui ne savent pas quoi dire. Je veux des réponses d’oiseaux aux questions des enfants. Je m’installe sans manière dans l’alphabet des plantes, les comptines de fleurs, le coton des voyelles. Les ardoises du toit sont comme les écailles sur le dos d’un saurien. Il suffit d’un mot pour y glisser avec l’eau des gouttières. Je guette l’invisible, le jamais vu, les rides sur les masques, les rictus de la lune, les ombres de souris sur le poil des chats. Les images bougent dans la nuit. On les entend marcher sous les paupières, jouer à la marelle des couleurs. De la tête à la bouche, on les entend se fondre dans la matière verbale.

Le chant du coq est un postier sonore. Chaque matin, il vient distribuer le courrier du soleil. Au barreau de la vie, les fleurs sont mes avocats. Elles plaident pour mes mots, mes silences, mes manques. À la mort de ma mère, j’ai cru mes racines battre dans le vide, mais la sève revient avec sa parole au milieu de la mienne. Pour la première fois, je sens l’affection de mon père. Son silence sert d’appui aux phrases qui me viennent. Malgré la neige qui tombe, le ciel court en espadrilles dans ma tête. Le soleil trempe ses pieds dans le ruisseau du cœur. J’écris avec les mots qui ont raté le convoi, la tête dure des rochers, les idées folles du foin. Aucune phrase n’est finie. Elle poursuit sa route dans celles qui vont suivre.

Laisserons-nous autre chose qu’une terre mal en point ? Le bois mort laisse au moins quelques bûches pour le feu, quelques vers aux insectes. Sous la neige, il y a de la pluie qui attend, des oiseaux qui souffrent, des moutons qui bêlent dans la laine des mitaines, des pilous oubliés, des pouces endoloris, un arc-en-ciel sans couleurs. La blancheur atténue le contour des ombres. Chaque flocon prend sa force en devenant la neige. Quand je parle aux étoiles, je dis nous. Je dis mes sœurs, mes amies. Je tutoie l’absolu dans le plus grand respect. La poésie ne pleure pas. Elle met des larmes aux yeux. Elle met le rire dans la bouche. Elle met des mots sur le silence. Elle met les pieds dans les plats. Elle met le calme sur les jets de pierres. Elle fait battre la porte dans la maison des gestes.

J’écris avec la voix des fous, des ignorants, des bêtes. J’écris pour respirer, ne rien laisser à l’huissier de la mort. Lorsque je fais le tour des tombes, il arrive que des morts ne me répondent pas. Je parle pour les autres qui dansent dans ma tête. J’écris comme je vis, une main dans la neige et l’autre dans le feu. Malgré tout, malgré nous, l’amour existe encore. On lit toujours Rimbaud. On fait pousser des fleurs. On façonne l’argile. On parle avec des mots, des images, des sons. On fait pousser du riz dans les cratères de bombes, des mots sur des écrans, des poils dans la main. Les gouttes de pluie humectent le cerveau. On se gratte. On se mouche. On vole encore des pommes dans le verger des riches. L’amour exalte encore.

J’ai vu deux écureuils se partager un gland, deux enfants s’embrasser au milieu de la rue, des libellules patiner sur la tôle d’un char, une fillette tricoter avec sa grand-mère en écoutant du rap, un soldat déserter et marcher sur la tête. Il a changé son treillis de combat pour un treillis de paille, la béquille d’un fusil pour un bâton de pèlerin, son statut de tueur pour un tuteur à vignes. L’amour exulte encore. La pluie est une joie quand ses lignes se croisent au–dessus du jardin. Elle change les images. Elle étire les bras. Elle allonge les ombres.

Mes textes ont des chandails trop longs. Je m’y perds en parlant. J’écris avec la terre au bout des mots, des grosses bottes d’écume, des raquettes de neige, un paletot d’espérance où le vent met sa griffe. Je rempaille les chaises de voyelles en babiche. Je me lave la langue dans la lumière du jour. Le poil des chevreuils m’enseigne la campagne. Je suis fou d’impossible, d’innocence, de rêve. Je m’entête à aimer malgré la haine autour. Même assis, ma tête marche dans les sentiers perdus. Mes gazouillis d’enfant persistent dans les mots.

J’apprends la langue maternelle. J’ouvre la bouche pour des baisers ou des mots libres. J’ouvre les bras pour le soleil. J’ouvre les yeux pour les images. Je reprends mes chemins de campagne, mes livres boueux, mes images venteuses. Le grand chien de la nuit jappe dans ma maison de papier. Le chat surveille les virgules qui veulent s’échapper. Des petits mots essaient leurs pattes de mouche et finissent en ratures. Il fait beau ce matin. Le corps remet le cœur dans son assiette, le couteau sur la table, les pas sur le plancher, les ombres dans les coins. Un écureuil fait sa grotte dans une muraille de livres. Il écale les phrases une à une. Je ramasse les miettes pour en faire un poème.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost 0

Nouvel amour

Publié le par la freniere

Nouvel amour

 

Avec ces sinistres présages
nous apprendrons le langage
des genoux des omoplates,
des mentons mais pas de l'étage au-dessus,
des tibias, de l'incompréhensible
bouton du bedon de l'enfance,
des talons et des voûtes plantaires,
des épines dorsales et des clavicules,
photos osées du tendre
creux de nos coudes, et les doigts tumescents
dessinent le contour des parties manquantes sur le
mur; derrière et pubis
delphiques, aussi éloigné que Jupiter,
souvenir effacé comme le premier amour
que nous avons connu, nous-même un essai
devenu obsession : amour
au temps des années de peste __ on embrassait
un miroir pour voir si on était mort.
Maintenant nous réapprenons le futur comme nous
avons appris à marcher, comme un bébé attrape ses
orteils et bascule en arrière, se balance d'avant en
arrière. Cette nuit j'effleurerai ton poignet et dans un
an peut-être j'écraserai l'orbite de mon œil aveugle
contre ta hanche. Avec toute cette mort, dernière nous,
la lune est redevenue la lune.

 

Jim Harrisson (1937 - 2016)

 

Traduction :Pierre-François Gorse

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

Partager cet article

Repost 0

Ils ont dit

Publié le par la freniere

Avec la poésie, l'imagination se place dans la marge
où précisément la fonction de l'irréel vient séduire ou inquiéter,
toujours réveiller l'être endormi dans ses automatismes.
 

Gaston Bachelard

Publié dans Ils ont dit

Partager cet article

Repost 0

Les presque

Publié le par la freniere

Connaissez-vous les presques ? 

Les presques sont les pas-tout-à-fait, les à-un-cheveu, les qui-s’y-risquerait-mais, les au-dernier-moment-paf, les actes-manqués, les au-bord-de. Ce sont aussi les (re)douteurs, les «presquecertains de ne pas être sûrs». Ils font tous partie de la même tribu, la tribu non attribuée, n’ayant ni nom ni case, ni numéro ni code, qu’on ne remarque ni ne voit. Les presqueapparaissent rarement — à moins d’être archi presques. Pourtant ils embarrassent … Presque.

 

Catrine Godin

 

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost 0

Personne ne quitte sa maison

Publié le par la freniere

Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi
Le garçon avec qui tu es allée à l’école
Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.
Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire
Jusqu’à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore l’hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière
Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu’un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié
Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu’une ville en feu
Et qu’un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D’hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n’a la peau assez tannée
Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d’asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce leur souffle est plus doux
Qu’un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu’un os
Que ton corps d’enfant
En miettes
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d’un requin
Ma maison, c’est le baril d’un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
De traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit 
Pars
Pars d’ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Ce sera plus sûr qu’ici

 

Warsan Shire

 Poétesse somalienne

 

.

 

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost 0

Sur la pointe du coeur

Publié le par la freniere

J'écris tout petit
Pour ne pas rien dire
A peine lisible
Tellement le vent est fort
Que les lettres ne s'évanouissent pas
Juste pour que tu saches
Que j'ai encore des mains
Qui si elles ne savent pas écrire
Sauront toujours
Serrer très fort

 

Jean-Luc Gastecelle

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost 0

Les petites grand-mères

Publié le par la freniere

Les petites grand-mères

Ile Eniger - Auteur

Les petites grand-mères – (Nouvelles) - Des anges, des chats, des poules, des grand-mères, tout un petit monde ici rayonne. Une joie pétillante et lucide accompagne le voyage du vivre . Et si peut-être "tout s'écrit sur du sable", il n'en reste pas moins que "l'amour sauve de tout".- ISBN 978-2-84954-154-8 - PRIX 14 €

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Difficile

Publié le par la freniere

Difficile d’aimer l’homme

en treillis de combat,

la fillette en poupée,

le môme qui fait l’homme.

 

Difficile d’aimer l’homme

quand il compte ses sous,

tuant l’air qu’il respire,

saccageant la forêt,

affamant l’océan,

mettant l’espace en cartes

et l’espérance en berne.

 

Difficile d’aimer l’homme

quand il lance des pierres

au lieu de caresser,

transformant la terre des ancêtres

en cimetière d’autos,

l’œuf de Colomb en grippe aviaire,

l’herbe folle en vache folle

et les bonhommes de neige

en oxyde de carbone.

 

Difficile d’aimer la femme

grimpant l’échelle sociale

sur la hauteur des talons

et l’échelle d’un bas,

transformant la caresse en argent,

 le cœur qui pique en château de cartes

et le sexe en tirelire.

 

Difficile d’aimer l’acteur

quand il renie Gauvreau

pour jouer le bleuet

dans un bol de céréales,

le peintre quand il peint

avec un signe de piastre.

 

Difficile d’aimer Dieu

transformant l’air en or,

la prière en pétrole,

la sourate en diktat,

l’espérance en djihad,

la caresse en enfer,

le visage en burqa,

le missel en mitraille

et la marelle en roulette russe.

 

Le temps se perd

dans le zapping,

l’espace dans le zoom.

La force de la poésie est

dans sa liberté.

Elle préfère les faux pas

aux bêlements des foules.

Enfant impitoyable,

sa rectitude se tient

debout entre ses lignes,

loin des lignes de parti,

des lignes éditoriales,

des lignes de montage,

des lignes blanches

et des colonnes de chiffres.

 

Le corps est trop petit

pour la grandeur de l’âme.

 

 

 Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

Partager cet article

Repost 0

Dans les yeux de chacun

Publié le par la freniere

 

Du mort renaît toujours la vie. La pierre ne cesse pas d’être une pierre, c’est le regard qui change. La pluie rafraîchit l’air. Le vent lui donne la parole. Figés sous le verglas, les bourgeons retiennent leur suc dans les arbres en dormance. Négligeant le réel, je marche dans l’attraction de la vie. Toute la quincaillerie du progrès n’empêche pas les taches, les moisissures, les microbes, les insectes. La vraie vie continue, la liberté lucide et résolue. Tous les pas se conjuguent dans l’enjambement des temps. Pour les âmes, il n’y a de connaissance qu’absolue. L’obsolescence du réel n’est qu’un temps mort. L’amour a beau scier les barreaux de la cage, quelque part dans le monde, un homme succombe à la torture, une fillette est violée, une femme accouche d’un tyran. Dans les yeux de chacun, des milliers de victimes nous regardent. Même les caresses ont des épines.

 

Ce qui brille demeure inachevé. J’apprends. Je prends. Je donne. J’accueille. Je questionne les oiseaux. Je réponds à la nuit. Les jours s’entassent comme une dette et je n’ai rien en banque. J’écris sur le bord de la route, entre deux portes, des cailloux sur la voix. Je dessine un cahier pour y poser des mots, une page de carnet, une maison de papier, un hôtel d’encre noire. Un autre temps se superpose au temps, une peau sur les heures, l’écorce d’autre chose. L’os des mots supporte la chair des métaphores. À plat ventre sur la page, un trait d’encre soulève la ligne d’horizon. Une phrase tout entière laisse tomber ses jupes. Un mot suffit pour s’envoler, redresser les ratures, accoucher d’une mer, augmenter le vécu.

 

Était-ce hier ou aujourd’hui l’anniversaire de Plume, le plus vieux des érables ? J’avais l’espoir au cœur lorsque je l’ai planté. Il pleure aujourd’hui de grosses larmes rouges. Il pousse dos courbé sur la dépouille des saisons. Aujourd’hui où je marche dans la ville, je le cherche entre deux rues pareilles. Le corps urbain m’expulse de lui-même. Le luxe et la misère s’y côtoient sans vraiment se toucher. J’y circule comme un corps étranger. J’aime mieux être où je dois, non où l’on veut que je sois, m’extraire du tumulte. Nous passons l’été à nous prélasser sur l’herbe. Nous passons l’hiver enfermé sous la peau.

 

Voulant garder en moi un peu de la beauté du monde, c’est par les mots que je colmate les issues. Le dénuement du paysage rejoint les choses essentielles, les gestes élémentaires. Une pleine lune éclaire l’eau du lac. On se sent indiscret devant l’éblouissement. La lumière voyage en silence. Elle révèle les choses tout autant que les choses la révèlent. L’homme foudroyé n’entend plus le tonnerre. Les yeux caressent la lumière du bout des doigts. Je me dépouille peu à peu des choses pour atteindre la source. J’efface même les mots, ne laissant sur la page qu’une virgule de lumière.

 

L’âme s’allège du poids des jugements. Je ne crains pas les punitions, mais l’exigence de vivre. Les dons de la nature sont démesurés par rapport au mérite. Ce qui n’est pas issu de l’amour s’avère toujours un échec. Quand on avance courbé vers l’infini, même la chute devient une ascension. La nuit n’a pas de réelle frontière. Le regard s’accroche où il peut. C’est dans le jour que les yeux se perdent, ne sachant plus où se poser.

 

Les arbres n’en finissent pas avec les racines, le ciel avec les nuages, la mer avec le fleuve, les hommes avec les mots. Il y a des mots qu’on dit avec les lèvres en larmes, des phrases que l’on ne peut écrire, des images invisibles, des parfums qui s’écoutent. Quand on regarde avec amour, on ne voit plus les apparences, mais la lumière des choses. L’âme transcende la matière. La peau révèle le visage intérieur. Chaque geste est un battement d’aile. Chaque parole est une prière. Prendre et comprendre sont une même étreinte.

 

Les rides répondent du visage comme les phrases sur la page. Il ne faut pas les effacer. La faim nourrit la faim. La mort alimente la vie. L’espoir peut mourir de la perte d’un mot. Comment vivre sans le feu, la rivière, les arbres ? Comment dire sans parole, sans une peau d’écriture sur la chair du silence, sans tendresse dans la matière d’aimer ? Comment voir sans regard d’âme sur le monde ? D’un seul pas, je vais plus loin que loin.

 

Chaque promenade est une communion. Je mêle mon encre au faon qui naît, au vent qui siffle, au vieux qui meurt, à l’aigrette, à l’éteule, à l’œuf qui éclot. Il arrive que le regard pénètre dans la roche sans qu’on sache comment, que les portes qui manquent nous ouvrent l’invisible, que le oui et le non s’unissent dans un mot, que le caillou s’échappe du soulier et devienne montagne, que l’homme se transforme de bête à haine à cri d’amour.

 

Dans la caresse ou dans l’étreinte, l’âme commence où finissent les gestes, apportant la chair vive aux paroles d’amour. Il suffit d’un rien, d’un éclair, d’un mot. On peut peindre la nuit une fenêtre ouverte aveuglée de soleil, un jardin sous la neige, dessiner une phrase à même le silence, faire de la bête un ange, cultiver des cailloux qui se transforment en fleurs. Des catins luisent aux doigts des arbres, retenant la sève des blessures.

 

Un feu cherche sa flamme dans le froid qui sévit. Écrire me fait écrire comme vivre me fait vivre. Malgré la somnolence des tympans, un cri d’oiseau estampille le réel. Nul besoin de comprendre pour accepter la vie. Une source mythique traverse l’espérance. Des milliards de routes sillonnent l’alphabet. Les mots se heurtent, s’entrechoquent, s’entremêlent et fusionnent. Je cherche l’âme des choses, le soleil en pied de nez sur le miroir du lac. J’utilise un stylo pour atteindre le cœur.

 

Jean-Marc La Freniere

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost 0

1 2 3 > >>