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Plus que la blonde à Vanier

Publié le par la freniere

Plus que la blonde à Vanier
Plus que la blonde à Vanier

Trop en avance sur son temps pour certains cercles féministes, trop extrême pour les institutions, Josée Yvon jouit peut-être enfin aujourd'hui d'une infime partie de la reconnaissance qu'on lui doit.

Josée Yvon a fait son entrée sur la scène littéraire par une porte que l'on mesure généralement à l'aide d'un spéculum. Immortalisée par dix photos allant du close-up vulvaire extrême au portrait inspiré par L'origine du monde, dans le recueil de Denis Vanier intitulé Le clitoris de la fée des étoiles, elle a fait paraître son premier ouvrage, Filles-commandos bandées, en 1976.

Trop en avance sur son temps pour certains cercles féministes qui ne comprenaient pas son usage du « terrorisme pornographique », trop extrême pour les institutions – bien qu'elle a enseigné un moment au Cégep –, arrivée trop tard pour les soi-disant « belles années » de la contre-culture ludique et masculine, Yvon jouit peut-être enfin aujourd'hui d'une infime partie de la reconnaissance qu'on lui doit pour son travail de décloisonnement de la littérature québécoise et pour ses travaux sur les communautés LGBTQ.

 

La « Fée des étoiles », comme on la surnommait à l'époque où elle était éclairagiste pour le Grand Cirque ordinaire, est décédée en 1994, à l'âge de 44 ans, des suites du sida. Une maladie qu'elle aurait contractée volontairement par injection, selon la légende, par solidarité envers une amie atteinte du même mal. Certaines mauvaises langues diront qu'elle l'a probablement contracté entre deux piqûres, trois bières et un échange de claques avec Denis Vanier, compagnon dans l'ombre duquel elle a évolué un moment, avant de se révéler une grande (sinon une meilleure) poète. Vanier et Yvon incarnent encore ce couple mythique, ces anges noirs débauchés; John & Yoko en perfectos patchés « Hate and War », mariés par John Sinclair au Montréal Pool Room, prenant Susan Sontag et Claude Gauvreau comme témoins.

 

Pour sa 19e édition, le toujours débectant FestiBlues International de Montréal présentait le 12 août dernier le cabaret Blues du Centre-Sud : Hommage à Josée Yvon. La veille du cabaret, je passe un coup de fil à Caroline Scott, libraire chez Monet et coorganisatrice de l'événement. À 26 ans, elle a hérité du poste de Maxime Nadeau, un autre libraire qui a pris part au renouveau d'intérêt pour la contre-culture québécoise et qui opère désormais la librairie roulante Le Buvard avec l'écrivain et éditeur Michel Vézina. Scott bouscule quelqu'un dans l'autobus, avant de me confier au sujet de Josée Yvon : « Chaque nouvelle génération semble avoir sa raison de s'approprier Yvon. Il y a quelque chose de très contemporain dans sa volonté de se réapproprier le corps au day-to-day.Chez elle, il n'y a aucune honte. C'est pourquoi j'ai invité des poètes comme Daphnée B., Catherine Cormier-Larose et Chloée Savoie-Bernard, dont le travailfit avec celui de Josée Yvon. »

 

Dans l'environnement inoffensif du café de Da, sur la rue Fleurie, où la lumière tamisée souligne les accents de gris du plafond suspendu, Jean-Paul Daoust, le Liberace de la contre-culture québécoise, auteur des Cendres bleues (Les Écrits des forges, 1990), récite les mots d'Yvon. Je repense à Catherine Lalonde, poète et journaliste au Devoir, avec qui j'ai échangé des croissants contre un peu de son temps, le matin même : « J'ai pas l'impression qu'elle est en paradoxe par rapport à ses postures d'objet-sujet. Je crois qu'elle choisit d'être objet, ce que je n'ai pas l'impression de voir, par exemple, chez Nelly Arcan. »

 

Cette idée de la posture objet-sujet chez Yvon occupe mes pensées, jusqu'à ce que Catherine Cormier-Larose, la femme derrière les Productions Arreuh et lefestival Dans ta tête, m'apostrophe abruptement : « Elawani, t'as pas une flasque? Pensez-vous qu'ils vont nous mettre dehors si on boit ici? » Le lieu jure terriblement avec le thème de la soirée. Des slogans « soyez gentils » et « aidez-moi » rehaussent l'apparence des fenêtres, alors que la température extérieure incertaine ajoute un peu de paludisme aux mots de Chloé Savoie-Bernard, qui cite « mon amour je ne guérirai jamais / si tu me fourres dans ma blessure » (une citation également en exergue dans le plus récent recueil de la poète Véronique Grenier, Hiroshimoi, aux Éditions de Ta Mère).

 

Deux jours plus tôt, Valérie Mailhot, doctorante en littérature québécoise à McGill, me disait : «

On ne peut pas faire l'économie des lieux avec Josée Yvon. Toutes les figures rejetées l'intéressent. C'est vraiment pas ludique. C'est violent, agressif et colérique. Elle s'était distancée de bien des féministes de son époque parce que la diversité ne semblait pas trop encouragée. Yvon, ça pourrait être une pensée queer bien avant le temps, au Québec. » Le poète Sébastien Dulude, rédacteur en chef chez Spirale web (et batteur au sein de la formation Full Blood) en rajoute, autour d'une bière : « Chez Yvon, on peut parler de l'un des premiers cas de féminisme nihiliste au Québec. Une fille de terrain qui va à l'extrême. Si Vanier revient au vers et se précise très vite, Yvon est beaucoup plus complexe et ses textes demeurent stimulants. »

 

Josée Yvon pensait les choses dans la mobilité. L'auteure de Travesties-kamikazeet Filles-missiles (une plateforme de publication en ligne « pour les femmes, par les femmes » doit d'ailleurs son nom à cet ouvrage) se tenait visiblement « loin des rails somnolents de la bienséance et du bon goût ». En témoignent plusieurs de ses écrits théoriques mis en ligne sur Les épuisés, un blogue spécialisé dans la « diffusion des écrits pas trouvables ».

 

Il ne nous reste visiblement qu'à souhaiter une réédition complète des œuvres, depuis longtemps introuvables, en espérant qu'une firme de relations publiques glissera le tout par erreur entre les mains d'un ministre opportuniste le 12 août de l'an prochain. Qu'il serait doux d'entendre un cœur sauter un battement après avoir lu tout haut : « Francine en amour avec le cinéma / portait des jeans en satin comme une rock-star / Sous le rideau de ses cheveux teints / elle suce les diaphragmes / connaît le gras, la fatigue et la faim ».

 

Ralph Elawani

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Tire le coyotte

Publié le par la freniere

Publié dans Poésie à écouter

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La première page

Publié le par la freniere

La première page d'un livre dont j'ignore le but finit toujours par être la dernière. Il aura fallu un kilo de papier pour quelques grammes de mots, une tête en sueur, quelques doigts tachés d'encre, une poubelle engrossée de ratures. J'ai des doutes sur la santé mentale des vainqueurs. Quel plaisir y a-t-il à gagner? Après toutes ces années, je persiste à ne rien faire. J'envoie des lettres sans adresse. Je fignole des bateaux de papier. J'expédie des bouteilles à la mer. Mes guiboles flageolent dans l'herbe haute des mots. J'apprends le morse de la pluie sur le tam-tam des toits, l'espéranto des doigts sur le clavier du cœur. J'aime jouer avec les mots sans en téter le sens. Bien sûr, ce n'est pas un métier. Je ne suis pas le même quand je parle à quelqu'un. J'ai beau me réfugier derrière des mots creux, on voit mon ombre derrière les phrases. Je suis comme un enfant qui se croit invisible quand il ferme les yeux. Incapable de répondre aux questions, j'en formule de nouvelles. Où? Quand? Comment? J'ai perdu mon enfance. Le cœur n'y est plus. Une enquête se poursuit sur sa disparition. Les chatouilles de l'ortie rougissent la joue du vent. Les vers bougent sous la neige. Les pissenlits ricanent au retour des oies blanches. Les enfants s'amusent avec la pâte à sel. L'odeur musquée du vin transcende le cépage. Hébété par la beauté du monde, je reste l'attardé dans la course du rat.

Il y aura toujours parmi les cimetières des vivants indécrottables, ceux qui ne croient en rien, ni à Dieu ni à Diable. Ils ne croient qu'à l'amour. Je me méfie des hommes d'affaires. Ils préfèrent les chalands pleins de coke aux chats lents qui miaulent. Bien à l'abri du monde, ils effacent la marelle entre l'enfance et la vieillesse. Bien à l'abri des chiffres, ils passent et repassent les comptes. Ils plient les heures comme des mouchoirs et plient les hommes sous un salaire. Je me méfie des églises, des bureaux, des usines. La vraie vie coule ailleurs. Dans le chant des oiseaux, la fausse note est humaine. Rien n'est jamais ceci ou cela. Rien n'est jamais tout à fait rien. On a beau s'aliter, les jambes veulent courir. On a beau être seul, les sexes veulent bander, les bouches veulent s'ouvrir, les fentes se remplir. On a beau être las, les muscles veulent se tendre. On a beau être là, on est toujours ailleurs. On a beau être mille, chacun est seul avec sa mort.

Je peux comprendre que la beauté d'une fleur n'arrête pas la faulx, mais je ne comprends pas cette hargne à arracher les pissenlits pour faire d'un terrain une pelouse anonyme. J'aime qu'un brin d'herbe bouge dans ce monde figé, que les mésanges tiennent tête à l'hiver, que l'eau coule sous la glace. Il y a une page blanche devant moi. J'ai peur d'y tomber. Certains mots frappent dans le dos. Couché par terre, les bras croisés derrière la tête sur une pierre moussue, le ciel nous offre le plus beau des livres d'images, de jour comme de nuit, en toute saison. Les nuages sont comme des nœuds de bois dans l'écorce du ciel. Il y a aussi tout un semis d'étoiles semées à grands jets de pinceau. Sur la nappe sidérale, l'assiette de la lune passe du jaune au rouge. Je préfère ce livre à la télévision où ceux qui n'ont pas de vie volent celle des autres. Suis-je étranger au monde? Je regarde la vie comme un film fait sans moi. Je n'y tiens même pas le rôle d'un figurant. J'ai refusé le scénario, toutes ces guerres, ces morts, ces animaux tués, ces espèces disparues, cette monnaie de singe, ces médailles dérisoires. Je reste sans le sou, sans argument devant la banque. J'ai protégé mon âme d'un salaire et des horaires. Le problème entre le voleur et le volé, c'est toujours le trésor. J'oscille entre l'air bête et l'or du temps, entre le rêve et l'air d'aller. Il fait froid ce matin. Le vent cherche le sang sous les capots de laine. Il faut bouger les doigts pour réchauffer les mains. La terre est au plus mal. Les arbres ne jugent pas. Ils devraient pourtant. Les bêtes se méfient. Les pierres ont la couenne dure et une tête de caboche. Trouvera-t-on un nouvel homme sur ce monceau de merde?

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

Publié dans Prose

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Coup de griffe

Publié le par la freniere

C'est la voix du premier personnage aux accents de télépathie venu au banquet des éveillés pour qui le passé est devenu complètement imprévisible. « Je veux bien, dit-il, assumer le dissolu, tordre jusqu'à plus soif les égophores ombrées de la vieille caverne de l'amour. Voudra-t-on pour cela me mettre à la porte encore une fois? Me sacrer là avec de gros mots qui brûlent, qui abrasent la lande ouverte au sauvage où je ne pouvais pas ne pas naître? Là où, sans que je le demande, on m'a donné le premier rôle? Je sais, c’est méchant. Ce sont mes chants offerts à la lumière crue du soleil. »

 

Jacques Desmarais

Publié dans Poésie du monde

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Les pianos de rue

Publié le par la freniere

Il faut beaucoup plus de pianos de rue

Publié dans Glanures

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Le métis, l'épinette blanche et la note bleue

Publié le par la freniere

Le métis, l'épinette blanche et la note bleue

Figure incontournable de la scène jazz montréalaise, le contrebassiste et compositeur-interprète Normand Guilbeault demeure trop peu connu du grand public. Depuis que ses racines autochtones ont émergé, ce Métis au parcours étonnant remonte le cours de l’histoire au travers d’ambitieux projets musicaux qui dénotent son estime vis-à-vis personnalités et artistes engagés. Entrevue avec un formidable battant, marginalisé dans son art comme dans sa culture.

 

Normand Guilbeault, racontez-nous votre enfance.

Je suis fils unique, né dans la maison de ma grand-mère en 1958 à Montréal, dans La Petite-Bourgogne, un quartier ouvrier métissé. Je n’ai pas connu mon père. Mes amis étaient Noirs, Irlandais, Canadiens-français; j’ai appris l’anglais dans la rue.

Vous étiez considéré comme Canadien-français?

À cette époque-là, on ne mettait pas beaucoup d’emphase sur la racine autochtone. Dans la famille, il y avait des ouï-dire, mais c’est tout.

Comment avez-vous grandi?

Entre 6 ans et 8 ans et demi, je me suis retrouvé au pensionnat St-Joseph, chez les sœurs. Ma mère travaillait tout le temps. Ma grand-mère était malade. J’ai été maltraité, mais pas sexuellement. À 9 ans, j’ai promis d’être autonome et je suis revenu à la maison. Par la force des choses, j’ai pris mes responsabilités assez tôt. J’ai passé mon adolescence dans le quartier Centre-Sud. Ç’a été une adaptation. C’était un milieu très défavorisé.

Que gardez-vous comme souvenir de cette époque?

(soupir) La lutte. La lutte pour s’affirmer. Il y avait des bagarres à l’école. Ce n’était pas un milieu prédisposé pour l’étude. Mais la musique a toujours été omniprésente. Mes tantes et ma mère étaient très influencées par la culture américaine; à l’époque, beaucoup de musiciens jazz américains venaient à Montréal. Ma mère travaillait pour une compagnie unilingue anglophone, elle écoutait la télé américaine, les disques de Tony Bennett, Frank Sinatra, Nat King Cole, Sarah Vaughan, Billie Holiday, Ella Fitzgerald…

Aussitôt que j’entendais quelque chose qui grouillait un peu, je dansais. Les gens disaient : « Il a ça dans le sang le p’tit Normand! »

Quand avez-vous eu votre premier instrument de musique?

À l’âge de 10 ou 11 ans, je m’isolais. Dans la rue, c’était trop dur. Dans une sorte d’exutoire, j’ai fabriqué une batterie avec des cartons et des cannettes. Ce n’était pas l’idée de tapocher comme de jouer quelque chose. À 11 ans, j’ai découvert Jimi Hendrick, Led Zeppelin, The Beatles. Ensuite, un de mes amis m’a dit qu’il avait une guitare à vendre. Elle était toute croche, avec de la peinture à murs et quatre cordes. Il me l’a vendue une piastre.

Ç’a été le début d’une grande aventure.

Je me concentrais beaucoup sur la musique parce que c’était une façon de me sauver. Et j’aimais ça passionnément. À 13-14 ans, j’étais dans un groupe de jeunes. Un jour, j’ai dit au bassiste : « Passe-moi ta basse, je vais te passer ma guitare». J’ai fait « Wow! C’est ça que je veux jouer! »

Comment vous êtes-vous formé par la suite?

J’avais 19 ans. Je vois une annonce : « contrebasse 500 $ ». Je me suis dit que ça allait être comme la basse électrique mais j’ai dû prendre l’initiative de trouver un professeur. Je suis tombé sur Tony DiChiaro, première chaise de l’Orchestre symphonique de Montréal. Il a vu le potentiel que j’avais. J’ai passé des auditions et je suis rentré au Conservatoire.

Comment votre mère a-t-elle réagi?

Pour elle, c’était inconcevable que je fasse ce métier-là. Elle m’a dit : « Tu vas en baver! » Et elle avait raison! Mais je lui ai expliqué que j’aimais la musique passionnément. Je repiquais les trucs que j’entendais, je retournais voir mes amis, je mettais le disque et je jouais : des lignes de basse de Jethro Tull, Genesis, Gentle Giant… Ilscapotaient!

Le Conservatoire, c’était une toute autre école…

J’avais un an et demi de formation, j’étais passé au travers une bonne méthode classique mais je n’avais jamais joué de Beethoven, Mozart ou Bach.

J’arrivais du rock and roll et d’un milieu défavorisé. Là, rich kids on the block, tout le monde a commencé à jouer du violon à 4 ou 5 ans.

J’ai fait deux ans. Je rentrais là à 8 heures le matin et je sortais parfois à 10 heures le soir. J’ai dû arrêter quatre mois à cause d’une tendinite. Ensuite j’ai fait un an à l’Université de Montréal, un an à Concordia…

À quel moment le jazz s’est-il imposé à vous?

Au bout de deux ans de Conservatoire, c’était clair que je ne continuerais pas en classique. Roland Desjardins, première chaise de l’Orchestre symphonique de Québec, m’avait vu jouer et m’a dit : « Je t’écoute et je pense que tu vas être comme un des bons élèves que j’ai eu il y a 15 ans : Michel Donato». J’ai rencontré plein de musiciens qui m’ont fait connaître Miles Davis et compagnie. C’est là que j’ai eu la piqûre; d’une certaine manière, c’était un retour aux sources.

Votre avenir était assuré.

C’était drôlement plus facile à cette époque-là. Maintenant, il faut presque décourager les jeunes de ne pas faire de la musique. Ma fille Mona a un beau talent. C’est une bonne pianiste qui a l’oreille absolue mais elle est en sciences et je suis content.

Ça doit être difficile d’encourager sa progéniture à un tel choix.

C’est dur. Mais sinon tu fais le même chemin que moi : en dents de scie, tout le temps. Toujours marcher sur un fil de fer, pas de filet. J’ai la couenne dure maintenant. Ça ne me fait plus peur. Mais c’est frustrant quand je n’arrive pas à payer mon loyer.

La sécurité financière est rare chez les musiciens.

Heureusement, j’ai été longtemps dans la Guilde, ce qui m’a permis d’avoir un fonds de pension qui n’est pas si mal comparé à d’autres musiciens qui ont autant d’expérience que moi. Mais 500 $ par mois après 35 ans de métier…

Les artistes sont malmenés et pourtant indispensables à la société.

Le système est mal fait. Je l’ai toujours dénoncé. J’ai eu ma part de bourses mais chaque fois, il faut se justifier et présenter un nouveau projet. Il devrait y avoir un filet de sécurité sociale pour les artistes établis. Je pense que j’ai fait mes preuves. Si on me donnait 10 000 $ par an , j’arriverais à 20 000 ou 25 000 $ avec les contrats que j’ai ici et là.

Y’a 10 % des artistes qui réussissent très bien; les musiciens qui ont fait de la télé et de la radio ont fait une fortune. Mais 90 % crèvent. En général, la masse n’est pas sensible à cette réalité.

N’est-ce pas plutôt parce que les arts sont considérés comme acquis?

La société ne met pas d’emphase là-dessus. Un musicien en France, c’est comme un médecin, un avocat. C’est quelqu’un qui a une position importante. Ici, on vit un peu comme dans un vase clos. La radio et la télévision ne font pas le travail. Avant avec Les Beaux dimanches, on avait de l’opéra, du ballet, on voyait des choses qu’on ne connaissait pas. Ça nous éduquait. C’est fini ce temps-là. Si tu arrives avec quelque chose un peu en marge, tu es catégorisé. C’est un triste constat.

Les musiciens ont perdu tant de terrain?

Dans les années 90, j’ai fait de nombreuses musiques de film en tant qu’accompagnateur avec Robert Marcel Lepage, René Lussier, Jean Derome, qui m’appelaient pour des sessions à l’Office National du Film. On faisait des émissions Jazz sur le vif à Radio-Canada. Tout s’est effrité.

Quand tu vas à la radio c’est pour une entrevue et on ne te donne même pas cinq cennes. Si je n’avais pas été un battant…

Racontez vos moments marquants.

J’ai commencé début 80. J’ai connu la fin de la tradition orale. Une chance! Il y a deux phénomènes qui ont changé la donne à Montréal : l’avènement des festivals de jazz et le jazz dans les écoles. Je me rappelle quand j’arrivais avec mon Fake Book sur le stage. Les vieux me disaient : « Demain, tu le laisses à la maison. Tu vas travailler avec tes oreilles. » Avec l’avènement des écoles, c’est très formaté. J’ai fait un jury au Conseil des arts du Canada et sur 70 dossiers, il y en avait 50 qui sonnaient pareils. C’était froid, blanc, éthéré. Où est la musique? Tout le monde fait bien ses gammes, ses arpèges, mais y’a rien.

Parlez-nous des gens qui vous ont inspiré.

Jean Beaudet. Pour moi, c’est un des plus grands pianistes du Québec. J’ai travaillé longtemps avec lui; Nelson Symonds, c’est une légende canadienne. Il y avait du feu dans son jeu! Pour moi, ç’a été LA vraie école. Et celui qui m’influence le plus dans les musiciens actuels, c’est Jean Derome, un des plus grands musiciens québécois en ce moment. J’ai appris beaucoup avec lui. Il fait tout et il le fait bien: musique contemporaine, actuelle, jazz…. Mais il y a peut-être 5 % de la population qui le connaît.

Il faut dire que le jazz est pratiquement disparu des radars.

On n’a aucune visibilité. Comme si le jazz était une sous-culture. C’est à peine si on a du temps d’antenne à la radio. Dans les Maisons de la culture c’est pareil. Dans les années 80-90, je faisais une douzaine de shows par année. Aujourd’hui, si on en fait un, c’est beau. Et pourtant, ce sont des spectacles gratuits. Ça devrait être démocratique, ouvert, éclectique, pour proposer de nouvelles choses au public comme Les Beaux dimanches le faisaient à l’époque. Les agents culturels disent qu’ils ont le fusil sur la tempe et qu’ils doivent remplir leur salle.

Tout est affaire de marketing?

Plus que jamais. S’il n’y a pas de rendement, t’es tassé. Souvent, on a affaire à des gestionnaires qui n’ont malheureusement pas beaucoup de culture.

De votre côté, c’est la culture autochtone qui a resurgi.

Les premiers élans autochtones que j’ai eu par rapport à la musique a été la découverte du saxophoniste ténor Lakota, Jim Pepper. Il jouait beaucoup de jazz à New York dans les années 70-80 et avait la particularité d’amener sa culture dans son jazz. C’était le premier à le faire. Quand je l’ai écouté, cela a réveillé quelque chose en moi. J’ai décidé de faire mon arbre généalogique et j’ai découvert plein d’Autochtones dans ma famille. Du côté de mon père, c’est Anishnabe des États-Unis. Algonquin. Du côté de ma mère, native d’Oka, un Guilbeault a marié une Anishnabe. Cette famille-là descend jusqu’en Louisiane ou presque. À l’époque, il y a eu beaucoup d’esclavages de Noirs et d’Autochtones et mon ancêtre s’est retrouvée là avec ses deux enfants.

Dans ce contexte, la crise d’Oka a dû vous secouer.

Pour moi, ç’a été un choc. J’ai commencé à me rebeller. Je suis devenu activiste. J’étais en rébellion comme Métis par rapport à la culture canadienne-française. Je ne comprenais pas pourquoi les gens prenaient position contre les Mohawks pour un maire qui voulait agrandir un golf en volant des terres ancestrales. Mais ça, c’est toute l’histoire du Canada, construite sur la trahison, le mensonge et les injustices.

Si on est pour faire un pays, il faudra le faire avec les Autochtones. Seuls, on n’y arrivera pas.

Comment avez-vous conduit votre musique à vos souches autochtones?

À partir de 94, année où j’ai gagné le concours de jazz, j’avais deux pièces d’influence autochtone et je suis allé dans l’Ouest canadien rencontrer les Métis de Saint-Boniface. Je suis tombé sur l’histoire de Louis Riel. Ç’a été une révélation. Ce n’était pas que politique. J’ai fait beaucoup de recherche sur les musiques autochtones et canadiennes-françaises. Ç’a été un travail de quatre ans. Avec le Plaidoyer musical pour la réhabilitation d’un Juste, on a fait une tournée canadienne avec une grosse machine de 17 musiciens incluant deux narrateurs. C’est là que j’ai commencé à m’identifier comme Métis.

Comment cela a-t-il été perçu?

Il y a des gens qui ont trouvé ça super, d’autres m’ont dit : « Vraiment tu exagères. Tu es trop didactique par rapport à ce que tu devrais faire. »

On m’a dit que je n’étais plus un musicien jazz.

Riel a été une grosse influence dans ma carrière. Plus de 130 ans après, comment expliquer que dans un pays civilisé et supposément progressiste, on n’a pas fait un pas? C’était ma motivation. Là, c’est le 150e de la Confédération. Et on sait comment elle s’est faite : sur le dos des Autochtones et des Métis. En 1868, ils étaient 12 000 à Saint-Boniface. C’était du monde! Riel ne voulait pas de combat. Il voulait simplement qu’on reconnaisse les droits naturels des gens qui étaient là. Des générations de Canadiens-français, d’Écossais, d’Irlandais, d’Anglais même, qui ont métissé avec des Indiennes.

Au Canada, il y a encore beaucoup de communautés où il n’y a pas d’eau potable. Ça n’a pas de bon sens! Ça fait 20 ans qu’ils ont interdiction de boire l’eau du robinet. C’est le tiers-monde.

Trudeau a ses preuves à faire. Il se fait aller les babines, mais on a hâte que les bottines marchent avec. C’est beau les cérémonies et les shows de boucane, mais on veut voir du concret.

L’idée de revisiter la musique de Mingus est arrivée quand?

Je travaillais dessus en parallèle. J’ai fait le premier disque en 1996 avec Jean Derome. On en a fait trois depuis. Je m’intéresse aux musiciens qui n’étaient pas que musiciens.

Mingus n’était pas un « entertainer ». C’était un activiste noir. Quelqu’un qui se servait de son art pour passer un message.

Il en a subi les conséquences mais n’a jamais fait de compromis là-dessus. Pour moi, cela a été une grande école. J’étais solidaire de sa cause. La ségrégation des Noirs était semblable à ce que vivaient les Autochtones. Il m’a inspiré sans que je m’en rende compte.

Parlez-nous du projet Kawandak.

Depuis 2008, j’ai fait comme avec Mingus et Riel : j’ai fouillé les archives, qu’elles soient textuelles ou sonores. Je vais chercher des trucs en dehors du domaine public, des chants traditionnels oubliés, et je les remets à la sauce Kawandak avec mon expérience d’arrangeur et de jazzman. Aanii Kouounii, ce n’est pas une toune de garderie! C’est l’Indien qui dit : « Créateur, aie pitié de moi. Je n’ai plus rien à manger, plus rien à boire. Les Blancs ont tué tout le bison. Ma vie est finie. » Je l’ai mise dans son contexte, dans une version plus rock. C’est ça mon rôle. Rétablir la vérité, sans prétention.

J’ai envie d’amener quelque chose de différent; je suis métissé. Ma musique est métissée. J’amène la culture autochtone ailleurs.

Où en êtes-vous aujourd’hui?

Le projet a beaucoup évolué. Je suis avec des gens formidables qui s’engagent autant que moi. Michel Faubertvient faire ses contes avec nous. On a fait des choses avec Robert Seven-Crows, Natacha Kanapé Fontaine,Elisapie Isaac… Et en plus, j’ai découvert que je pouvais chanter! J’ai fait beaucoup de pow-wow et du chant autochtone traditionnel avec les Buffalo Hat Singers.

Vous avez aussi travaillé sur Jack Kerouac.

Au début des années 2000, j’accompagnais beaucoup de poètes et tout le monde me parlait de Kerouac parce qu’il était malade du jazz. En plus, il a des racines canadiennes-françaises. J’ai plongé là-dedans. J’ai fait debeaux projets durant trois ou quatre ans.

Une tournée en Europe n’aurait pas été envisageable?

J’ai fait tous mes projets à bout de bras. Quand tu n’as pas de machine pour t’aider, c’est difficile. On aurait beaucoup tourné en France. On était cinq, incluant un narrateur français-anglais: mon bon ami, Nicolas Landré. Mais c’est vu comme quelque chose de trop marginal pour qu’un producteur en voie le potentiel.

Le jazz s’exporte moins qu’avant.

Les échanges interculturels, ça fait partie des acquis qu’on a perdus. Dans les années 80, je suis allé jouer partout : aux États-Unis, en France, au Canada. Aujourd’hui, on ne va plus nulle part! J’en ai fait mon deuil.

Que pensez-vous des événements entourant Standing Rock?

Ça me fait penser à Oka. J’ai un grand sentiment d’injustice. Il faut que le monde travaille mais à quel prix? C’est la même chose avec le pétrole sale des sables bitumineux.

Je trouve les gens de Standing Rock tellement courageux! Et là encore, ce sont des Autochtones qui essaient de sauver la Mère Terre. Si j’étais plus jeune et que je n’avais rien devant moi, j’y serais.

Parlez-nous de votre dernier projet.

C’est un projet en collaboration avec le conteur et dramaturge Yves Sioui-Durand, du théâtre Ondinnok. Ça fait plusieurs mois que j’y travaille. Je commence des cours d’anishnabe pour être prêt pour mon spectacle les 21 et 22 juin à la cinquième salle de la Place des Arts. C’est probablement le plus gros projet de ma vie.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite?

J’ai beaucoup d’espoir pour Kawandak. Ce sera peut-être avec ça que je vais arriver à la fin de ma carrière. Pour moi, ce serait la cerise sur le sundae. Chaque fois que je fais un projet, il a un beau succès d’estime mais ça ne va pas plus loin.

Kawandak c’est un arbre. Une épinette qui pousse. Et je l’ai vu prendre de l’essor au cours des dernières années. Depuis 2012, ça va vraiment bien.

J’ai toujours eu à me battre. Je suis encore à me battre à 58 ans à savoir si je vais être capable de payer mon loyer. J’ai de l’usure. Je ne peux pas le nier. Quand j’ai travaillé en milieu carcéral, comme agent de liaison autochtone, j’avais presque accepté le fait que je ne serais plus musicien. Mais la vie en a décidé autrement.

Au lendemain de l’entrevue, le spectacle prévu à la Place des Arts était mis en péril faute d’appuis financiers. Des pourparlers sont en cours afin de préserver une date pour un tout autre concept : par le biais de musiques et textes poétiques, le quartette Kawandak et Yves Sioui-Durand mettront en résonance les significations des quatre «Wampums», ces ceintures de perles qui faisaient office de traité de paix entre les nations autochtones et les Européens, et servaient aux cérémonies de condoléances des nations huronnes-iroquoises.

KAWANDAK RÉUNIT SYLVAIN PROVOST À LA GUITARE, ANNIE POULAIN AUX CLAVIERS ET À LA VOIX, NORMAND GUILBEAULT À LA CONTREBASSE ET À LA VOIX ET CLAUDE LAVERGNE À LA BATTERIE.


 

Nathalie Deraspe           sur Ensemble

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Cloué sur deux poutres en croix – Jésus est bien le fils de Dieu, jamais en effet un père charpentier aurait permis une telle hérésie !

Éric Chevillard

Publié dans Ils ont dit

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Le niveau du réel

Publié le par la freniere

Les millionnaires ont fait main basse sur la présidence des États-Unis. Ce ne sont pas les riches qui aideront les pauvres. Les banquiers me font peur. Ils vont jusqu'à compter les oeufs dans le cul de la poule. L'administration des arbres n'a pas d'horaire fixe. Les feuilles s'agitent selon le vent. Les bourgeons s'ouvrent selon le temps qu'il fait. La neige n'efface pas tout. Quelques toits sont des mouchoirs crasseux. Le plus beau jardin reste à la merci d'une pluie chichiteuse aux gouttes éplorées. L'oiseau est maigre sans son manteau de plumes. Qu'en serait-il de lui s'il ne prenait son vol comme un clochard prend la plume? Tous les enfants s'amusent avec de très vieux pneus, les chats avec leur queue, mais aucun mot ne sensibilise les comptables. Le niveau du réel n'atteint jamais celui du rêve.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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L'offrande au crépuscule

Publié le par la freniere

O Silence, berceau de toute chose, silence où même les galaxies se meuvent comme nefs en océan. Silence plus subtil que les voiles évanescents des déesses imaginées au coeur de l'aube.
 

Ce soir, il n'est ni tempête, ni grondement de tonnerre, ni lacération fulgurante d'éclairs, ni même d'inquiétude sur le sort de l'univers. ...
De la terre endormie, des berceuses en toutes langues se sont élevées vers les nuées, mêlées de sonorités, de parures, de gémissements, de chagrin, de félicité ou d'enfantement.

 

Et vous voici, femmes en vigilance, maîtresses des grandes germinations, vous êtes parmi nous, filles du cosmos, porteuses des cadences lunaires. .. Vous êtes racine unique nourrissant de multiples rameaux déployés sur le monde.

 

Où vas-tu ainsi chamelle solitaire au pas résolu franchissant les haies d'épineux, les murs de feu et les dunes ensommeillées de siècles ? D'horizon en horizon, sur les chemins de nécessité, ceux-là même qu'empruntent ces femmes glaneuses ou ces autres, ployées sous les fagots de bois desséchés.
 

Elles ouvrent de leurs têtes, en proues obstinées, les vastes manteaux d'inertie et se dissolvent lentement dans la patience des jours.
 

Senteur d'effort, senteur de parfums sauvages, cliquetis de parures de métaux, chocs sourds de l'ambre, crépitement de coquillages et, parmi cela, des regards de braise parfois endoloris, qui nous brûlent de leurs fugitifs éclairs...
C'est ainsi que je veux ma nature tissée à la tienne, trame et chaîne confondues sur le grand métier du destin. Car il n'est pas de complaisance dans ce chant, mais vérité du coeur. Tu es racine de vie...
 

Tandis qu'en la glèbe germent les lendemains, un sein s'exhibe d'ébène, d'ivoire, de cuivre ou d'or, pour nourrir la grande roue allant à l'avenir...

Peut-être devons-nous demander, en un dernier courage, aux femmes gardiennes de l'eau, du feu, de la terre, de la vie, de gravir les grandes éminences sacrées et faire offrande au crépuscule du reste de notre ferveur, pour que demain ne soit pas sans lumière.


 

Pierre Rabhi

emilagitana

 

Publié dans Poésie du monde

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Il se peut

Publié le par la freniere

L'écriture est la fleur au-dessus des épines. Il faut monter pour approcher sa vérité. En quête de rectitude, j’écoute le silence, le chat bien plus confiant que moi, le sentier guidé par la montagne, toutes ces choses de la présence pure. Il se peut que les mots, les gestes, les espoirs, se trompent de planète et de locataire. Il se peut que le cuir tanné des terres d'hiver, les maraudes d'oiseaux sur des graines de faim, les gifles des vents dans les arbres dépouillés, soient plus résolus que mes pas sur la route. Il se peut que la funambule craigne le vide, le grand vide affamé où s'éteint la lumière. Mais il se peut aussi que la vie dans la vie ranime la pierre.

Ile Eniger

Publié dans Ile Eniger

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