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Des jours et des nuits

Publié le par la freniere

J'ai déchiré des pans entiers du ciel trop bleu, trop confiant, trop indécis. J'ai gardé quelques livres, un vieux rêve, deux poignées de sable, une ou deux pommes vertes, de l'eau entre les doigts, de la musique sur un fil d'horizon ou de violon. On n'entend plus mes pleurs d'animal ni mes pas qui raclent le sol. De loin, on me fait quelques signes. Dessous, la rivière grande, la rivière gronde. Des veines d'eau gonflées charrient les passés. Dessus, le plafond trimballe ses nuées bâtardes. Des jours et des nuits se disputent l'espace. Il y a sans doute un accord possible. Autour, des choses à prendre ou à laisser. Et le souffle porté, supporté, emporté. Loin de la mesure des hommes. J'ai vacillé et tenu bon. Je me suis bricolé des ailes pour faire danser mes espadrilles. J'ai tenté d'aimer et la lumière qui va avec.

 

Ile Eniger

 

Publié dans Ile Eniger

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Le Roi du Supermarché

Publié le par la freniere

Le Roi du Supermarché

J'ai acheté de l'or, du pétrole
du blé du riz du maïs du coton
négocié des armes de l'uranium

J'ai volé des terres pillé des nations entières
soudoyé des chefs de guerre des savants
des philosophes des présidents
des ingénieurs des docteurs
des prophètes de malheur

J'ai soumis des peuples ardents
avec des promesses jamais tenues

J'ai acheté le vent l'eau et l'air
la démocratie la république et la liberté

Je vends tout ce que “les juifs n'ont pas vendu” (Arthur Rimbaud)
des esclaves des libres penseurs des girouettes
des asticots pour la pêche à la ligne des imprimantes jet d'encre
des voitures des tv du ciment et des idées
des cercueils, des tombeaux à prix défiant toute concurrence
des boîtes en fer blanc des tissus des uniformes des bottes
des produits pharmaceutiques des poisons des oiseaux en cage
des parfums, du baume du tigre, de la cocaïne, des mirages
des miroirs aux alouettes, des défenses d'éléphants, du caca en boîte
des alcools frelatés des organes humains des boules de cristal
des trompettes et des tambours, des places au soleil, des remèdes de chacal
des arpents de lune aux enchères, des salades vitaminées,
de la viande avariée, des rêves pourris, des illusions cosmétiques
des vaccins contre la rage du lard et de l'art; des confettis, du cirage et des cigares

J'ai béni les apocalyptiques agents orange du Vietnam et les Khmers rouges
les actionnaires criminels de Monsanto les sirènes luxuriantes de la haine

De la Palestine jusqu'en Afrique du sud et aujourd'hui au Yémen
je chante la gloire des barbus et des fous de dieu et les refrains terribles
des égorgeurs en Syrie, des violeurs du Congo, des décerveleurs en série
les louanges des Princes de l'Arabie heureuse et des pédérastes aristocratiques

J'ai soutenu des criminels nazis d'inénarrables dictatures
des coups d'état des razzias des pogroms des génocides

Depuis la plus haute tour de ma demeure sous protection électronique
J'ai ensanglanté les uns après les autres tous les continents
pour noyer la flamme bucolique des révolutions débiles
J'ai éradiqué la pitié la solidarité la fraternité et je jouis de mes rentes à vie

J'ai produit des films à grands spectacles pour conquérir les esprits
enfoncé le clou dans la chair des innocentes utopies
sultan des milles et unes nuits les foules me vénèrent
lorsque je leur raconte mes histoires à dormir debout

Ma patrie est de nulle part
puisque mes possessions n'ont pas de frontières
et que je suis plus riche que tous les pharaons d'Egypte réunis
Je n'aime que mes semblables

je règne sans partage sur une mappemonde d'écrans extra-plats
du levant au couchant j'étends la grande nuit du néant définitif.

André Chenet, Paris - Février 2017

 

Publié dans Poésie du monde

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Parole indiennes

Publié le par la freniere

Il y a quelques semaines était lancé à ICI Radio-Canada le portail web Espaces Autochtones, un site d'information sur l'actualité et les enjeux autochtones, mais aussi un lieu pour donner la parole aux Autochtones avec notamment la collaboration de jeunes chroniqueuses.

De ces jeunes chroniqueuses autochtones, nous traçons un parallèle avec la cinéaste d'origine abénaquise Alanis Obomsawin qui a reçu prix Albert-Tessier lors de la dermière cérémonie des Prix du Québec plus tôt ce mois-ci. On soulignait alors combien elle avait consacré «sa vie et son œuvre à militer pour les siens, à défaire les préjugés et à refaire les perceptions».

La voici en entrevue en 1964, déjà militante, soulignant l'apport des autochtones à la société et questionnant l'intervieweur Jean Ducharme sur le sens de certaines 

Publié dans Paroles indiennes

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Armel Guerne

Publié le par la freniere

Armel Guerne

Armel Guerne (1911-1980), c’est un nom d’écrivain, de poète, de traducteur – et un des secrets les mieux gardés de la littérature française. C’est aussi, comme Pascal Pia, Hubert Juin, Henri Thomas ou Guy Dupré, un mot de passe : sa signature suffit à justifier l’intérêt d’un texte et atteste la qualité de celui-ci. Que ce soient Les Romantiques allemands, L’Âme insurgée, ses Lettres à Cioran, ses textes critiques (Bloy, Paracelse, Novalis, Hölderlin, etc.) : tout chez ce mystique hanté élève ou, ce qui est le même, exalte. Sur le Romantisme : « Rien n’est moins littéraire, à tout prendre, que la plus littéraire des écoles. Mais, qu’on s’en tienne aux œuvres ou aux hommes romantiques, il faut, pour les approcher, un surplus de cordialité, une imagination fraternelle, une sympathie non pas seulement généreuse ou de bonne volonté, mais riche précisément elle-même et qui ait quelque chose à leur prêter : une expérience intérieure, ses ecchymoses et ses flammes. » Sur le Romantisme allemand en particulier, il livre des aperçus très peu lus ailleurs, des pistes : « beaucoup plus religieux qu’on ne le dit en général, sorte d’étrange greffe catholique sur le tronc déjà vieux du protestantisme ; mais une greffe, à peine entée, qui se prétendait l’arbre même. » Sa tentation de toujours, qui est aussi tentative, fut de « bricoler dans l’incurable » (Cioran), mais avec les ressources du chrétien (hétérodoxe) en lui.

 

Bibliographie :

Oraux, éd. Grenier, 1934

Le Livre des quatre éléments, G.L.M., 1938 ; Le Capucin, 2001

La Cathédrale des douleurs, La Jeune Parque, 1945 (Repris dans Danse des morts)

Mythologie de l'homme, La Jeune Parque, 1945 ; La Baconnière, 1946 ; Le Capucin, 2005

Danse des morts, La Jeune Parque, 1946 ; Le Capucin, 2005

La nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954 ; InTexte, coll. « D'Orient et d'Occident », introduction de Jean-Yves Masson, 2006

Le Temps des signes, Plon, 1957 ; Granit, 1977 ; Le Capucin, 2005

Le Testament de la perdition, Desclée de Brouwer, 1961

Les Jours de l'Apocalypse, Éditions Zodiaque, 1967. Poèmes d'Armel Guerne et visions de saint Jean. Reproductions de détails de l'Apocalypse de Beatus de Liébana.

Rhapsodie des fins dernières, Phébus, 1977

Le Jardin colérique, Phébus, 1977

L'Âme insurgée, écrits sur le Romantisme, Phébus, 1977 ; Le Seuil, coll. « Points essais », édition augmentée, préface de Stéphane Barsacq, 2011

Temps coupable, Solaire, 1978 (repris dans Au bout du temps)

À contre-monde, Privat, coll. « "La Contre-Horloge », 1979 (repris dans Au bout du temps)

Au bout du temps, Solaire, 1981

Le Poids vivant de la parole, Solaire, 1983

Fragments, Fédérop, 1985

Les Veilles du prochain livre, Le Capucin, 2000

Journal 1941-1942, Le Capucin, 2000

Lettres de Guerne à Cioran, 1955-1978, Le Capucin, 2001

Armel Guerne / Dom Claude Jean-Nesmy, Lettres 1954-1980, Le Capucin, 2005

Le Poids vivant de la parole, Fédérop, 2007 ; édition revue et augmentée, contenant : Temps coupable • À contre-monde • Au bout du temps • Le Poids vivant de la parole • Poèmes inédits

André Masson ou les autres valeurs, Les Amis d'Armel Guerne asbl, 2007 (édition hors commerce)

Le Verbe nu. Méditation pour la fin des temps, Le Seuil, édition établie et préfacée par Sylvia Massias, 2014

     

     

     

    Ecouter regarder (1)

    Ecouter. Regarder. Que voyez-vous ?

    Qu’entendez-vous ?

    C’est la question que Dieu vous pose.

    Regardez ! Ecoutez !

    Il est des pires sourds

    Que ceux qui refusent d’entendre :

    Ce sont ceux qui écoutent

    Autre chose, n’importe quoi,

    Mais autre chose. Et quels aveugles

    Les yeux pleins, qui ne cherchent jamais à voir !

    ---

     

    Loin de leur nom

    Les hommes aujourd’hui, Seigneur !

    Naissent frileusement

    Comme ces roses de novembre

    Qui ont plus de mémoire

    Que de cœur,

    Sous la splendeur ardente de leur robe,

    Pour lutter contre les frimas.

    Belles, mon Dieu, de toutes grâces

    Dans ce manteau de souvenir

    Qui les quitte déjà.

    ---

     

    Miserere

    On les a vus, l’impatience fleurie

    Entre les doigts et la peur vide dans les yeux :

    Ceux-là qui font le nombre noir de la cohue

    Et le luxe des épouvantes. Qui sont-ils ?

    Ils ne sont rien que cette hâte

    Comme un vent blanc,

    Seulement pour ne pas y être.

    Mais ils sont là, tenacement, ils sont tous là

    Ceux qui tiennent la place

    De leur absence. Et leur nom est légion.

    ---

     

    Signal

    Et tant de ciel

    Pour aussi peu de terre !

    Ce miracle de la promesse

    Il est signé, là, sous nos yeux,

    Déposé dans notre regard.

    Il suffit de venir au monde

    Et d’y ouvrir les yeux

    Pour ne plus voir partout que ce salut

    Levé sur nous avec le jour, et dans la nuit

    Multiplié par les étoiles.

    ---

     

    Le jour

    Nous avons pris dans nos mains notre jour,

    Nous, les enfants du jour ! Nous le prenons

    Dans nos nocturnes mains pour le porter en terre

    Et le gâcher, l’épaissir, le serrer

    En un lourd ciment noir, bien consistant

    Et bien compact : quelque chose sur quoi

    Se fixent nos lumières, superbement,

    Cet orgueilleux déchet de notre histoire !

    Alors qu’en se levant sur nous

    Il n’était que lumière et le sera demain.

    ---

     

    Communion

    Anges de ma douleur

    Qui avez tant aimé

    Ceux que j’aimais,

    Donnez-leur à présent

    Leur musique

    Dans le cœur.

    Donnez-leur votre compagnie !

    On est si orphelin

    Dans l’aujourd’hui

    Sans votre grâce.

    ---

     

    La défection et l’infection

    Que si les langues se défont

    Comme à présent nous les voyons

    Sous nos yeux se défaire :

    Lâches de toutes lâchetés

    Les langues des nations. Déshabitées !

    Oublieuses soudain de ce qu’elles étaient,

    Ces harpes de l’ineffable, pour devenir

    Ce qu’elles ne sont pas : ce liquide de corruption

    Lui-même corrompu, opaque à tout silence,

    Eteint à toute soif, et qui remue en-bas !

    ---

     

    et la résurrection

    Cette atroce vidange, est-ce pour l’agonie

    Ou la résurrection de la parole ?

    Si nos langues ne parlent plus

    Mais sont, sur le miroir terni

    De notre chrétienté comme un mauvais brouillard ;

    Si elles ont congédié leurs anges

    Pour se livrer au bavardage

    Et au baiser des bouches de l’abîme,

    Plus rien ne porte plus le poids vivant de la parole !

    Le Verbe sera nu, terrible dans sa gloire.

    ---

    Armel Guerne

     

     

     

     

     

     

     

     

    Publié dans Les marcheurs de rêve

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    Sur le fil de la chute

    Publié le par la freniere

    Pourquoi crier à l'impossible quand le possible est déjà là, prêt à entrer, qui n'attend plus que vous pour s'accomplir en vous accomplissant ? Il n'y a pas un homme qui puisse vivre heureusement de ses instincts bestiaux, enfermé dans son corps, incarcéré dans son opacité muette, rivé stupidement sur son nombril. On y suffoque, on s'y étouffe, on s'y éteint - et la haine enragée gravite, comme un soleil mort, autour de cette viande inhabitée. Réapprenez à lire et sauvez-vous de là ! Laissez parler en vous la langue qui libère. Relevez le grand I de l'Imagination : c'est le bâton magique qui vous déshallucinera, la verge de la vraie lucidité. Vous n'êtes pas des huîtres ! Ouvrez votre silence à la conversation de l'ineffable et vous saurez étonnamment de quelle immensité intérieure votre réalité est faite, insérée aux deux bouts dans l'infini. Son appétit de point final est une duperie ; l'apparence est un leurre et les idées presque toujours faites idées, sur des idées, ne disent rien qui vaille. La confidence des poètes vous en convaincra : il ne se passe rien dehors, tout se passe dedans. Ils ne font pas la poésie, ils n'en sont pas les auteurs, car ils sont une oreille avant d'être une bouche et ce sont eux, au contraire, qui sont faits par la poésie, comme un premier maillon entre elle et vous. Sans elle, ils ne sont rien ; avec vous, ils sont tout. Le verbe qu'ils conduisent a son génie en vous. Ne le tuez donc pas.
     

    Sur le fil de la chute, qui a son idéal dans la verticalité absolue et qui y tend, la loi intime de la décadence amenuise le temps en suçant sa substance et fait que l'on repart d'un peu plus bas chaque jour. Erodés, corrompus, rongés sournoisement par cet acide, ses rapports avec la durée se détériorent constamment. (On en est, aujourd'hui, si loin dans cette division qu'on distingue le champion des autres, dans de simples jeux sportifs, au centième de seconde, et la physique en est au dix-millième, au millionième peut-être ...) Si l'on remonte dans le passé, comme le dit justement l'adage, on descend donc dans l'avenir qui nous attend comme un tombeau. Rien n'est plus vrai. Hormis les rigolos de la démagogie qui promettent aux électeurs des lendemains qui chantent, tout le monde sait fort bien que demain sera pire et se comporte en conséquence. Hier était le bon temps, qui va de mieux en mieux à mesure qu'on arrive plus près de la naissance et de là, à travers le mythique Age d'or, jusqu'à la porte même du Paradis au fond des origines ; de mal en pis à mesure qu'on s'approche de l'heure totale de la mort. L'évidence le prouve ; il n'est que de regarder autour de soi : visiblement, les jours que nous vivons ne sont plus que des restes et quelques mois après, sous le même regard, il n'y a déjà que le reste des restes. Jusques à quand ? L'élan est pris, et la précipitation s'accélère de minute en minute.
     

    Inutile d’insister sur la stupidité d'une modernité (qui serait inimaginable si ce n'était la nôtre) qui rejette d'un coup d'épaule tout le passé humain, se dégage de son histoire comme un poussin de son oeuf, sans même s'apercevoir que le dédain de sa jeunesse flétrie pour tous les âges de son âge, sa hâte même à tout périmer derrière elle au ras de ses talons, sa rage à ne considérer qu' elle-même comme seul texte et unique contexte, ne sont au demeurant que les aveux d'une impuissance apeurée et viennent seulement de sa propre misère incomparable et de la nullité de son regard charnel. Misère et nullité d'un temps d'une telle minceur qu'on n'y peut rien ancrer ; d'une fragilité, d'une instabilité et d'une telle inconsistance, puisqu'il faut le lui dire, qu'un souffle peut l'éteindre ou moins encore, une erreur anonyme au fond d'une machine, l'inadvertance ou la maladresse d'un geste effleurant un bouton, l'oubli d'un commutateur de contrôle. Une réalité qui n'est pas plus que le reflet d'un spectre au fond d'un vieux miroir - et qui se prend pour quelqu'un parce qu'il n'a jamais vu personne.

     

    Armel Guerne

    Publié dans Poésie du monde

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    Dame Nature

    Publié le par la freniere

    Dame Nature

    Publié dans Glanures

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    Ils ont dit

    Publié le par la freniere

    Nous cherchons plus à durer que nous n'essayons de vivre.
    Andy Warhol

    Publié dans Ils ont dit

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    Vivre avec les chats

    Publié le par la freniere

    Entre les pages des livres de poèmes, 
    je m’arrête pour répondre aux requêtes 
    d’une jeune chatte affectueuse, 
    qui semble apprécier que je lui fasse 
    la lecture en murmurant. Les chats 
    sont ainsi, ils aiment l’étude et la méditation ! 
    Indépendants certes, mais très affectueux 
    du lever au coucher, les chats de la maison 
    nous accompagnent avec discrétion. 
    Ils connaissent bien nos habitudes : 
    si l’une me visite pendant mes moments 
    de lecture et d’écriture, une autre me suit 
    à la cuisine au déjeuner… ainsi de suite 
    pour les six chats avec lesquels nous vivons, 
    car nous ne les possédons pas, nous partageons 
    plutôt les espaces de la maison avec eux.

    Claude Paradis

    Publié dans Poésie du monde

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    Robert Cuffi: Hibou du couchant

    Publié le par la freniere

    Publié dans Poésie à écouter

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    On n'écrit pas avec des larmes

    Publié le par la freniere

    Est-ce la pluie sur ma joue ou la sueur amère des jours passés à boire? Je ne suis ni gai ni triste, tout simplement poète. On n'écrit pas avec des larmes. On a beau faire les durs, le cœur saigne sous la carapace. Que deviendra l'enfance dans cet enfer moderne? Trop de barreaux remplacent la ligne d'horizon. Le matin vient trop tard pour réveiller le soleil. Les ombres sont partout et snipent l'infini. Je me sers des mots pour saluer la mer, la duvet des palombes et le vent dans les branches. Il faut bien que les mots dépassent le réel et qu'ils résistent au froid. Une pause, une rose, une chose, ce sont plus que des rimes, plus que des mots, plus que des lettres et de l'encre. Des milliards d'atomes ont engendré la voix. Chaque paragraphe peut être une maison.

    Sans la chaleur d'une histoire, un peuple meurt de froid. Nous avons nos hivers pour réchauffer les mots autour d'un poêle à bois, des bancs de neige en pleine réflexion, des chiens qui hurlent à la lune et des chasses-galeries. La mort est à l'aise avec nous malgré notre méfiance. Nous refusons de croire au temps, mais nous faisons confiance aux vendeurs d'assurances. Dans les moments d'émoi, mon corps bouge plus vite. La bête butée repart. Chaque nouveau matin sera peut-être le dernier. J'aime la pluie et ses dentelles de brume, les levers de soleil où tout saigne soudain, les orages trop courts. J'écris de longues lettres. Quelques phrases macèrent dans le bocal des ratures. Un soupir de géant crache des milliers d'insectes. Il m'arrive de lire comme on écosse des petits pois, pour l'odeur et le goût. Les mots avec leurs pattes et leurs antennes avancent sur la page, laissant une traînée d'encre comme une bave d'escargot. À défaut de balles à blanc, je tire avec des caractères d'imprimerie. Je farcis l'horizon de garamond 14, de Bodoni et d'elzévir.

    Où vont tous les objets perdus, les projets avortés, les cœurs de chien sans maître, les poupées oubliées, les peaux mortes, les paroles muettes? Le corps garde en mémoire les blessures subies. Sur la peau qu'est ma vie, chaque phrase est une cicatrice qui démange. Les fantômes s'unissent à la mémoire du monde. Il est toujours trop tard pour la main qui écrit. Le mal est déjà fait. On placarde les murs d'affiches publicitaires. Le strass y cache la détresse. Lors des enterrements, chaque mort est notre mort.

    Il manque toujours un mot pour être entier, jamais d'os à ronger. Au moindre envol, les poètes et les oiseaux laissent des plumes. Avec le temps, le corps devient triste. Les muscles s'atrophient. Les pieds regimbent à danser. Les doigts cherchent leurs gestes et je cherche mes mots. Ce qu'on oublie devient pesant. Il faut saisir l'oiseau sous le soustraire au ciel, croquer la pomme sans effacer les branches, mettre à nu l'espérance sans la déshabiller.

    J'aime les phrases qui ne finissent pas, les maisons hantées par la forêt. Malgré les apparences, la vie finit toujours par renaître. Les chemises au dos d'une chaise ont les gestes du vent, les muscles des fantômes. Chaque enfant qui naît réinvente les larmes.

    Jean-Marc La Frenière

     

     

     

    Publié dans Prose

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