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Le sommeil

Publié le par la freniere

Le mystère - c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange- Batelière sous l'Opéra.
La peur - c'est un roulement de tombereau, la nuit, dans un bois où ne passe aucune route.
La douceur - c'est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
Le contentement - c'est l'odeur d'une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
L'angoisse - c'est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil ahurissant.
L'été - c'est l'ombre de la jarre qu'emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale de vacances.
L'Île-au-Trésor - c'est la touffe de parfums entre tes cuisses - salées.
Le désir - c'est la flèche de rubis qui voie par-dessus l'Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
L'amour - c'est ce pays à l'infini ouvert par deux miroirs qui se font face.
L'enfance - c'est la clef rouillée que cachent les buis - celle qui forcerait toutes les serrures.
Le rêve - c'est l'instant où tombe enfin la robe des clairières.
La plus belle récompense de l'homme - c'est encore son sommeil.
Et le mien tarde bien à venir.


 

André Hardellet

Publié dans Poésie du monde

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Sans licou

Publié le par la freniere

Je n’ai jamais pu laisser un mot seul sur la page. J’ai peur qu’il se noie dans la mer du silence, qu’il se mette à pleurer ou qu’il s’ouvre les veines. J’ai quitté mon enfance pour la chercher ailleurs. Je ne veux pas des mots qui vivent d’écriture, de phrases attelées au formalisme comme des nœuds de cravate étouffant l’envergure, des mots régentant le sans-borne, des mots en queue d’aronde parmi les nœuds qui pètent. Je les veux plein de chair et goualant de vie, encore mal équarris, des mots sans patelinage, des mots sans fausse équerre pour se tenir debout, des mots en poil de loup, de batèche en batoche, de la mésaise à la richesse des mélèzes, de la menuaille au mésavenir de l’homme, de barouette en garouine, de délire en dérouine et de glaces en dérive, d’autres mots plus sonores, plus secrets, des mots sans fioritures, sans sucre, sans médaille, des mots sans mignardise, sans mignonerie, des mots de mataouin, les mots des ouaouarons qui chahutent à côté, des mots qui suintent, qui chuintent et qui ressuent comme des ressorts d’abeilles, des cuisses de grenouilles, des élans de chevreuil, des patarafes sueuses, des pourcils danseurs, des mots d’écorce fine sous le calfat du temps, des mots qui dodelinent, se dodinent, se dodichent, des mots qui font du feu dans l’opulence de la neige et parlent sans licou.

Il y a longtemps que je n’écoute plus les rongeux de balustrades, les suceux de fric et les vendeurs de chars. Quand l’hiver se dégraye de ses mitasses de feutre, je syntonise plutôt le beau chant des mauvis, la moinaille en prière dans la nef des arbres. Je rêve de soleil sous les yeux clos des fleurs, de lune sans quartier et d’étoiles filant la toile de l’azur. J’ai réglé ma montre sur les battements du cœur, les choses à raconter, les pas des bêtes sauvages et les images que l’eau dessine sur la pierre. J’écoute dans l’orchestre des feuilles, du mascou au sorbier, le hautbois d’un pivert, le basson d’un hibou, la crécelle d’un nid, l’écho des martinets et le tambour d’un pic bois qui cherche des insectes. Ce qui n’est plus ici n’est pas ailleurs non plus. Le temps n’est pas synchrone à l’espace. Les âmes des animaux survivent à la chasse. Il y a de la lumière dans les trous noirs du monde. Mettre les mains dans l’eau, c’est toucher à la mer, faire l’amour avec les vagues. Le soleil plante des arbres pour ceux qui veulent de l’ombre et la lune fait battre la moindre goutte d’eau.Du silence à la page, un dialogue s’établit. C’est là que je trouve mes mots. Avec les oreillers sur la tête du lit, j’entends passer le rêve. J’ai toujours aimé ce qui vit, les plantes, les bêtes, les vagues de la mer, les hommes aussi, parfois. Quand je croise la foule, trop d’espoir s’efface. Je suis resté sauvage pour continuer d’écrire. Je me confie au vent, à l’orage, aux cailloux. Je ne suis ni parti ni par terre. J’étouffe dans une cage. Pendant qu’on pique des drapeaux sur la peau des atlas, je cherche l’autre qui m’appelle. Les hommes s’apprennent un par un, les yeux en face des trous et la main dans la main, une main à la charrue et l’autre à la pâte, un sac sur l’épaule et l’épaule à la roue. Un fantôme tout en haut m’interpelle souvent: «N’oublie pas La Frenière, chaque marche est la première. Il n’y a pas de dernier mot.» J’aurai toujours trouvé une lueur dans les livres, même les plus obscurs. Chaque phrase écope le vide et laisse à la place une louche de mots qu’un muet vient laper. Chaque matin, quand le soleil se lève, j’ai dans le cœur comme un battement d’ailes. Je ne sais si je monte ou descends. Je ne sais que le vent qui emporte ma voix, le bonheur d’entamer une nouvelle page.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

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La Butte à Mathieu

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Au pied de la lettre

Publié le par la freniere

Je prends les mots au pied de la lettre et les chausse comme je peux. Je les prends au mot. Je les arrange aux convenances de ma respiration et j’en tire les conséquences au lieu de tirer du gun. Je suis un passionné. Je cherche un mot qui ne pleure pas, un seul petit mot. Tant de phrases portent le deuil. J’existe depuis des millénaires, depuis le premier homme. Quand je dis je, c’est de lui dont je parle. J’écris avec des mots qui travaillent au corps, des mots de rien qui veulent grandir. À chaque matin, j’enterre la mort dans une phrase. J’ai appris de la pomme beaucoup plus que des hommes.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Chaud et Froid se promènent ensemble, l’un vêtu jusqu’aux oreilles et l’autre en caleçon. Mort et Vie s’engueulent à chaque bout de la table. Je sers aux mots une bolée d’air frais, un petit pain d’espoir, un petit peu de moi. Je leur prête mes lèvres et ma folie d’enfant. Mes voisins verts sont des arbres, de grands parcs d’oiseaux. Le vent berce les œufs dans leur landau de feuilles. On naît toujours un peu avant sa mort, le temps de s’habituer. J’ai déjà mes os blancs prêts à servir de flûte. Le monde frappe à ma fenêtre, les moineaux, les peupliers, la neige qui sourit. Je leur ouvre ma page comme on ouvre sa porte aux voyageurs étranges.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Ils viennent à moi les mains pleines échanger leurs images pour quelques gouttes d’encre. La pluie tombe dans ma sébile de mendiant. J’en fais des sources et des rivières, quelque fois la mer ou un grand fleuve amer. J’ai appris à parler dans les bras de ma mère. Je parle encore ma langue maternelle. Ce sont des mots qui battent dans le muscle du cœur. J’en ai fait mon pays. Le mot oiseau, j’ai du le prendre au vol quand j’étais un enfant. J’en ai volé bien d’autres en vieillissant, sur le comptoir des bars, dans les pages des livres, dans la bouche des femmes. J’en écrirai encore lorsque je porterai la chemise des morts.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Une tige de sécheresse peut devenir un pain. Le gant perdu peut retrouver la main qui le rendait vivant. À la gare des mots, un train en cache d’autres, une valise vide se remplit de promesses. J’écris comme je marche, quitte à inventer la route comme j’invente la phrase. Je remue sous mes pas une terre pleine de lèvres. Je jette l’encre parfois comme on crache dans l’eau pour se sentir un homme. De phrase en phrase, l’horizon se rapproche. Aucun homme ne meurt d’être resté debout. Le soleil chaque matin nous remet sa copie que le vent contresigne. C’est le journal que je lis en prenant mon café.

 

Je prends les mots au pied de la lettre comme une poignée de main. Je regarde ma montre et n’y vois que des mots. Il est deux phrases et quart à la page du jour. Marcheur somnambule, je prends le temps de mesurer la terre d’un très long souffle humain. Je tache l’eau de pluie de mes semelles d’encre. J’apprends la vie par le pollen, la sueur et le thym. J’apprends ma blonde par les caresses et la tendresse par mon loup. Une mésange dans ma tête couve les mots prêts à éclore. Les mains douces des morts me guident sur la route. Céline et Jacqueline font un raffut d’enfer et se moquent de moi. Si on ouvrait mon corps, on trouverait mon cœur plié en quatre comme une lettre d’amour.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Je pars de rien pour arriver à peu, pour allumer un feu avec deux bouts de bois. Je joue du coude entre les mots pour le plaisir du geste. Je n’invente rien. Je prends les mots qui traînent, les mots qui tombent des nues et des paniers percés. Je prends des pierres entre mes mains pour écouter la terre avec sa voix de gorge. Je vole des vagues n’importe où pour entendre la mer. Je ferme la lumière pour voir sourire ma mère. J’ouvre la porte aux survenants, au monde tout étonné de n’être plus du monde. Je ne cherche pas la gloire ni l’éclat des néons ni les flashes du strass. Je ne joue pas de la trompette mais de l’ocarina, du violon de papier ou de l’harmonica. J’avance à pas de loup dans la forêt des mots, sur une terre sémantique. Je n’en sortirai pas sans colmater le cœur d’une simple rustine, sans écoper l’immonde, sans extirper le pain dans le ventre du pire. Je ne me tairai pas, quitte à mourir debout, un poème à la main, un seul vers, un seul mot, le cri d’une voyelle s’échappant d’une grotte devant le premier feu.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Un part du jour se noie dans les eaux trop profondes. On ne voit pas les graines qui dorment sous la neige ni les étoiles encore vivantes. Mon âme est née bien avant moi. Je la poursuis en écrivant. Le vrai visage n’est pas dans celui que l’on montre. Il est à nu dans le visage des mots. Quand il pleut sur le toit, c’est un peu de la vie qui retombe en enfance. Les longues jambes de l’eau font le mur de l’école pour aller jouer dehors. Je fais le bouche à bouche au vent qui meurt. Je sais faire silence quand la fourmi s’accouple avec les planètes, quand la source paraît sous les souches du hêtre, quand les formes surgissent de l’informe et du vide, des courbes de Courbet aux splash de Pollock. Une voix parle en chacun de plus loin que chacun, du fond de ce passé que l’on croyait perdu comme ces étoiles éteintes dont l’éclat brille encore.

 

Je prends les mots au pied de la lettre. Nous ne sommes vraiment morts que quand les morts nous quittent. Je prends les morts au pied des mots pour les garder vivants.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Prose

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Interview de Christian Bobin

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le ciel est back order

Publié le par la freniere

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Si le monde s'écrivait sans tendresse et se bâtissait dans le sexe et ses attributs (l'argent, le pouvoir, le plaisir égotique) les humains mériteraient cet enfer contre lequel les hommes de cœur et de compassion essaient vainement de se battre.
Tant d'argent à bâtir la guerre, à acheter des armes, ou corrompre des dictateurs, quand on aurait pu irriguer tous les déserts du monde et faire de la terre un jardin habitable pour tous.
Qui quitterait une terre viable pour devenir un migrant ?
Le drame humain c'est ce génome de la cupidité qui dirige l'homme brut de réflexion et toutes ces doctrines et religions qui pensent que le doute est un blasphème, alors que tout doit être repensé.

Jean-Michel Sananès

Publié dans Ils ont dit

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Je le dirai toujours

Publié le par la freniere

Tes yeux palpitent comme un coeur. Tes battements de cils accompagnent ma voix. Tes mains volent comme des oiseaux. Tes hanches coulent comme un fleuve dans le lit de mes bras. J’ai planté mon oreille en plein centre de toi. J’écoute la lumière monter jusqu’à tes yeux. Je suis ouvert en toi comme une terre en jachère. Tu peux semer ton âme au milieu de mes os. Ton rêve dort en moi et me tient réveillé.

Mes plantes s’ennuient de toi, mon amour. Elles veulent ta parole, ta présence, ton eau et je veux tout de toi. Mes lunettes s’embuent sans tes yeux grands ouverts. Ma peau rapetisse sans tes caresses. Mes plantes de pied se perdent sans ton pot. Je ne perds pas le nord mais perds la boussole. Quand tu es là, tout est là de ce qui fait le plus beau de la vie.
 

J’aime te coucher nue entre mes pages. Tu es belle partout des deux côtés de la peau. Quand la lumière te déshabille, elle éclaire mon âme. Tu es comme ces arbres aux branches pleines d’oiseaux. La houle de tes lèvres inonde ma parole. Nous échangeons nos syllabes en attendant que nos mains se frôlent. Tes phrases me caressent la peau et me touchent partout. Je te réponds avec la langue de mon corps.

Je n’ai qu’une chose à dire ce matin, je t’aime. Je le répéterai demain. Je le répéterai toujours.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Dix jours ici, quand l'ailleurs agite le présent

Publié le par la freniere

C'est cet ami qu'un cancer foudroie, une femme et un avenir qui perd son sens. C'est  l'inguérissable planté en soi et cet œil qui perd la lumière, c'est une petite chatte qui mesure les frontières de son espace-temps, c'est cet ami en route pour des mondes parallèles qui ne reconnait plus l'épouse accidentée, c'est ce devenu veuf qui peuple de mots un cahier de solitude, c'est un cri qui passe et l'orage de l'inexorable sur des épaules trop petites.

C'est se retrouver au matin et encore avancer sans plus vraiment vouloir sauver le monde, c'est accepter de continuer d'avoir pour toute béquille un moignon de rêve et se contenter de ne donner qu'un peu de soi à ceux qu'on aime. C'est au matin attendre l'heure des croquettes avec un petit trois pattes qui regarde la vie et se demande s'il est vraiment raisonnable de croire encore en demain quand dehors la coupe du monde jonche les rues et le soleil s'émiette comme une pluie d'été.

Jean-Michel Sananès

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Les éboueurs de l'éternel

Publié le par la freniere

Que reste-t-il de nos appétits
quand l'avarice a tout violé,
quand la richesse des rires
est devenue rance
et que l'abondance de jadis
se perd en trompe-l'œil
dans la nécrose des cornées?
Que reste-t-il de nos élans
quand le présent s'est émoussé,
quand ce qui avait un sens
se soumet à l'impasse
et que l'unicité d'autrefois
se multiplie en échos brisés
dans les vitres des baromètres?
Que reste-t-il de nos immensités
quand la grandeur n'a plus d'échelle,
quand les plans ne se déchiffrent plus
qu'à l'aide d'une brique
et que les murs se dressent
en remords morcelés
au mitan des souvenirs?
Que reste-t-il de nos ovations
quand les crachats étouffent l'espoir,
quand la honte se meurt d'ennui
sous les faux-fuyants de toc
et que les portes closes
dans les passages de l'exil
prennent l'allure d'une trêve?
Que reste-t-il de nos urgences
quand plus personne ne saigne,
quand même les cicatrices se taisent
en pinçant les lèvres
derrière les brancards
et que les signes vitaux s'éteignent
sous le roucoulement des tourterelles?
Il reste l'oubli et la terre brûlée,
il reste la boue et la terreur,
il reste les éboueurs de l'éternel.

Jean-François Carrier

Publié dans Poésie du monde

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