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Encore nous sommes

Publié le par la freniere

Des traces de mots sur la neige du papier. Un chant d'alouette dans la gorge du néant. Des miettes de silence sur le fracas des hommes. L'eau, le sel, le pain sur la table. Et même si le ciel de fer blanc fait muraille, si la terre crevasse, si les mains nues rident comme arbres d'hiver, nous sommes ceux qui ont marché pour ceux qui marcheront. Nous sommes le chemin qui porte. L'avant, l'après, pendant, autour, tout, rien, jamais, toujours. Irrationnels, réels, nous sommes le chaos, l'incertitude, mais surtout l'immortel espoir. Enfants et frères du vivant toutes espèces confondues, nous sommes l'appel et la présence. Et quand la houe du vivre laboure nos passages pour je ne sais quelle moisson, encore nous sommes le possible amour.

 

Ile Eniger

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Il n'y a pire fou que celui qui n'imagine pas.

Celui qui conduit à la mort des cortèges d'êtres humains parce qu'il en a reçu l'ordre. Celui qui peut ouvrir et fermer la porte d'une chambre à gaz.

Celui qui appuie sur le bouton qui envoie le missile.

Celui qui appuie le canon sur la tempe de l'autre.

Tous ceux-là n'imaginent pas.

Ils sont coupés de cette part humaine si profonde si fertile: l'imaginaire.

Il est beaucoup plus facile d'imposer lois et décrets iniques à des êtres à qui on a retiré lafaculté d'imaginer.

C'est un temps que les humains connaissent.

C'est ainsi que toutes les formes de pouvoir totalitaire se sont maintenues. Partout. Et de tout temps.

 

Jeanne Benameur

 

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Simplement la vie

Publié le par la freniere

Dès le matin, la vie se lève, chiffon en main, pour essuyer la vie. Elle voudrait bien laver le sang à la grande eau du cœur, le sang poisseux des crimes que les hommes ont commis. Il en reste partout, sur les bilans comptables, les comptoirs de bar, les chaînes de montage, le cuir des attaché-cases, la paperasse des journaux, le strasse des chimères. La vie est pire que salope, capital et compagnie. C'est à dresser le poil sur la peau des années. Fermant la porte du vieux monde, je croyais sortir d'un pas léger quand une haltère de cent tonnes me tombe dessus, un singe me grimpe sur le dos, un immense boa me contracte les bras, les ponts s'écroulent sous mes pieds, mes plus beaux rêves se transforment en cauchemars. C'est le futur qui s'annonce avec ses forêts dévastées, ses mers polluées, ses continents de plastique, ses lumières LED et laides, ses espèces défuntes, ses hommes aux yeux d'écran. Les bébés éprouvettes y parlent en numérique. Ce ne sont plus des oiseaux qui criaillent sur le toit, mais des cohortes d'anges. Leurs cris déchirent la soie de l'air et le velours du ciel. Il en a fallu des tonnes de bêtises, de prières, de croyances et d'idéologies pour en arriver là, des tonnes de lâcheté pour supporter les banques, les hommes d'affaires, les gens d'église. Je m'empresse vers les sentiers perdus oubliés par les quads. Quelques bêtes y survivent, se méfiant des chasseurs et leurs lunettes d'approche. Des salves de fougères remplacent la mitraille. Je préfère le poc-poc des pic bois au tir des snipers. Je me nourris les yeux de la douceur des lieux et les narines de toutes ses odeurs. Mon désespoir s'estompe peu à peu. L'haltère devient moins lourde. Le singe disparaît. Le serpent se transforme en caresse. On peut toujours rêver, même si le monde ne change pas. Je déguste le rouge des quiscales, celui des sanguinaires, le jaune des pissenlits et celui du soleil, le bleu du lin et des rivières, tous les tons de la terre avant qu'on disparaisse.

La porte s'ouvre par une drôle de clef: la poésie. L'iris se dilate dans la pupille de l’œil. Dans la chambre noire du corps, la cervelle émulsionne les négatifs du réel et développe les images. L'ombre s'estompe dans la lumière du jour. Tout est plus clair, plus net, plus vivant, les larmes avec la peine, le rire avec la joie, les gestes avec la main, l'espoir avec le trèfle, l'amour avec le cœur. Je cherche un peu d'eau dans le désert ambiant, une bulle d'oxygène dans le niveau du monde, une pensée d'oiseau, un nœud de bois qui brille sous l'écorce. Les saisons passent et me laissent des rides, de l’ostéoporose, un trou d'obus dans le foie, une démarche de phoque ou de pingouin, des lunettes plus épaisses, encore moins de cheveux et plus d'épines que de fleurs. L'individu devient un dividu, les livres publiés des caisses d'invendus. Jetés en pâture à la mort, on croit tous en réchapper, même les athées qui prient les barreaux de chaise, les enquêteurs du réel et les quêteurs de rêve. Dans ce monde de marionnettes, tous les fils se touchent. Les hommes deviennent fous. Parmi tant de beaux parleurs, seul celui qui se tait mérite qu'on l'écoute. Même en raturant, biffant, gommant, je reste loin du compte. Les fées sortent du conte la robe déchirée et la baguette en l'air. Dans la cohue des ombres, mon nom perd ses lettres de noblesse. Deux e surnagent quelque part. Le f se fait la malle. Le Jean cherche le Marc et La Frenière s'enfuit au volant du silence. Des pas se font entendre, mes propres pas, mes pas sales, les pas d'un autre, les pas perdus, les pas gagnés sur le temps, les pas du tout, les pas d'affaire, les pas d'un loup dans la pénombre. Clique, souris, clique, que je rattrape au plus sacrant les beautés naturelles, les joues rouges, les amis du passé, du présent, du futur. Cours, petit cheval, cours, que je disais enfant sur mon cheval de bois ou assis sur une chaise à l'envers. Elles sont loin maintenant les aventures dont je rêvais plus jeune, marmot déguenillé, la guédille au nez et les poches pleins de menu fretin, vieux sous noirs, boutons de nacre, brins de paille, deux trois galets sucés longtemps. Ce n'est pas Dieu que je cherche partout, c'est simplement la vie.

 

Jean-Marc La Frenière

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Le métier d'arriver

Publié le par la freniere

Lorsque j'ai peur, je tends la main vers un brin d'herbe. Que faire en hiver? Les bourgeons sont là, cachés sous la neige. Ils deviendront des fleurs et puis des fruits. Entre-temps, ils sommeillent entre les vers de terre, les taupes et les racines qui ne sont pas carrées. Écrire est une prière, une forme de musique, une peinture vocale, un peu de brume dans le vacarme des couleurs. C'est avec mes yeux que j'apprends à voler. Ça prend toujours une cigale pour chanter, une abeille dans le troupeau, des images de poète dans la prose des jours, un sabir d'enfant dans la glossolalie, un homme de coeur parmi les hommes de main, un homme de science parmi les hommes d'affaires, une âme de vivant parmi les macchabées, un mâcheux de gomme balloune, un bourgeonneur de cerveau, un lanceur d'alerte, un cracheur de feu, un tire-pois dans les mains des enfants, un déserteur qui tire à blanc, un tireux de roches dans la vitrine des riches, un ti-clin de papier fonçant dans l'écriture, un ti-casse en bécique, un p'tit crisse de bum tirant la langue aux péteux de broue, aux boss de bécosse et aux gérants d'estrade. Le monde avance en titubant entre les mâchoires de l'étau capitaliste pour y perdre ses dents. Il en sort comme un peigne édenté qui n'épouille plus rien. Le Québec sort à peine de l'encens des églises et l'on voudrait qu'il hume l'odeur des tchadors. Aucun Dieu n'est viable avec la liberté. Je préfère être libre et damné que croyant à genoux baisant la poussière du sol ou la bague d'un évêque. Je me suis tant perdu, j'essaie de me rejoindre dans les livres et les ficelles de pauvre qui attachent mes mots, un peu moins flou, un peu plus fou. Je me noie dans les phrases, les mots qui manquent, les mots en trop, les maudits mots, les mots qui fuient ou me débordent. Seule la grâce des mots m'intéresse, la saveur des choses, la couleur des jours, le patois du silence, les railleries du temps, la force de l'amour, la présence des hommes. Je lèche de mes yeux la bave du silence comme les bêtes mâchonnant les friandises de l'herbe.

Le silence nous éloigne ou nous rapproche, c'est selon la douleur ou la jouissance. Les ivrognes cherchent l'absolu au fond de chaque verre. Ils voient Dieu derrière chaque comptoir, une bouteille à la main. Le temps nous met au pied du mur sans que l'on soit maçon. J'ai beau changé mon stylo en truelle, mes briques de parole ne tiennent pas la route. Tout s'écroule comme un château défait. Je ne cours plus avec mon loup. Je ne peux plus marcher comme une hache qui s'abat. Je marche du pas des arbres pour reprendre mon souffle. Les feux d'artifice d'hier ne sont plus que des hiéroglyphes de cendre. La voix qui cogne dans les mots se termine en murmure. Les vieillards parlent bas. Les mots sont déficients. La nature n'a pas besoin de l'homme pour décrire les saisons. Les champignons n'en finissent plus d'engraisser la terre. Ils ont mangé la pierre, transformé la lave des volcans en milliards de brindilles, crée les arbres, les jardins, les montagnes et les jardins moussus. Les serpents muent comme la terre a mué. Des familles d'acariens habitent sous les draps. Leurs enfants s'amusent dans les taies d'oreiller. Les fleurs pointent leur doigt vers le ciel. Les roches comme des poings s'écrasent sur le sol. Des insectes se déguisent en brindille pour attraper leur proie. Il y a même des îles nées du feu. Tout froidit quand la chair de l'été se retire, laissant des sarments secs et une absence de fleurs. Les vers s'enfoncent plus avant dans l'humus et la glaise. Je me voudrais plus loin, mais mes mains ne savent plus cueillir que le proche. Je ne sais plus qui je suis, un ours habité par un clown, ses rires de pantin, ses larmes de crocodile, un loup qui a perdu ses dents, un enfant dans un corps de vieillard, un illettré qui se prend pour un poète, une chaise philosophant avec la table. Derrière chaque lieu, je découvre d'autres lieux, un autre ciel derrière chaque nuage, tout un monde inconnu derrière chaque virgule. Il pleut comme on urine sous les jupes du ciel. La neige semble tomber de rien, mais elle recouvre tout.

La terre songe toujours aux saisons qui viennent, aux fruits possibles, aux bêtes qui frissonnent, aux hommes qui labourent, au vent qui la bourre de coups. Je tire profit de tout, de rien, d'une brindille, d'un oiseau pour en faire un poème, une phrase, un paragraphe. À la recherche de ce petit rien qui rend tout possible, je continue ma quête. Que faire des phrases taillées trop larges pour la page, des manches trop courtes pour les bras, des mots trop pesants pour le sac des ans. Mon cœur est plein de traces de coups comme une planche pleine de clous. Peu importe où l'on naît, on est déjà perdu d'avance. Peu importe qui on est, nous sommes tous des fantômes en suspens. Ivres d'espoir déçu, d'espace disparu, on fait tempête dans un verre d'eau. On se cogne le front sur le réalité. On bricole de petits riens. On fait des pieds et des mains pour un instant de bonheur. On fait la tête pour un petit pépin. On passe le balai sur la poussière du temps. Certains de vivre vieux, on soupèse les fruits pendant que la mort fait ses emplettes. Ici, toutes les fenêtres s'ouvrent sur le lac. Je veux manger des yeux le pain du jour, sentir mon poil se dresser sous les frissons de la vie. À la fonte des neige la nature s'autorise le débraillé des champs. Le ciel relève son jupon pour que le vent y danse. Si la saleté du monde remplissait une poubelle dans nos têtes, au moins pourrait-on la vider. Une fleur dans un verre en plastique épice d'une miette de poème la prose poussiéreuse des choses, un peu de kitch dans les yeux d'un oiseau, la roue qui tourne d'un vélo renversé, la cerise sur le gâteau des jours. À la longue, toutes les choses nous échappent, même le bruit des choses. Le temps parfois s'avance à reculons ou étire ses secondes jusqu'à former des bras. Je remue la terre des mots avec ma tête de pioche. Le temps des montres se perd dans une aiguille de pin.

Après la pluie, les escargots et les grenouilles sortent dans l'herbe. En hiver, les bonhommes de neige saignent du nez. Mes gribouillis ressemblent à des dessins d'enfant. Je me souviens du grand pédalo bleu, des cygnes sur le lac, des signes d'orthographe et des fautes de grammaire, des balançoires et des glissades, de Chibouki rongeant son os, des écureuils dans les pins, des vers de Prévert, des vers de terre au bout des lignes, des verres à boire, du rayon de soleil dans une flaque d'eau, des fillettes et leur corde à sauter. Chaque matin, je rhabille le cadavre du jour et le mène prendre l'air. Un peu de nuit colle encore aux paupières, des résidus de rêve vite lavés par la pluie. Des boxeurs s'affrontent dans ma tête, une meute de loups, une volée d'outardes, un danse de lutins. Je m'efforce d'oublier tant des choses inutiles, l'argent, le pouvoir, la gloire. Tous les deux jours, je me rends au cimetière pour vérifier si les morts se portent bien. Je n'ai jamais eu de réponse. J'imagine le pire ou le meilleur. Certains cadavres s'entretuent pendant que d'autres font l'amour. Le gibet n'en peut plus de porter des pendus, les armes de tuer, les hommes de mentir. Le temps qui passe finit par n'être plus du temps. Je ne suis pas qui l'on veut que je sois. Je suis parmi ceux qui deviennent, les survivants du capital. Ils ont remplacé l'argent par l'éthique et l'esthétique, le travail par le jeu. J'ai tout fait pour échapper à l'industrie. Il faut parfois rater sa vie. Il y a longtemps que suis parti. Je n'ai jamais fait le métier d'arriver.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

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Salut vieux pirate

Publié le par la freniere

Poème écrit il y a une trentaine d'années au suicide d'un ami

 

à Olivier Bédard

in mémoriam

 

Avec mon cœur mal garé dans une ruelle triste

à Saint-Montréal-du-froid,

encore plus égaré

en cette fin d'hiver d'un Québec pourri,

la soif entre les dents comme un signal d'alarme

 

Je pense à l'Olivier, ses nids devenus vides,

sa tête de feuilles rousses, ses bras d'arbre blessé.

Il est parti sans dire un mot

rafistoler les cœurs brisés dans la splendeur de l'inutile

avec ses jeux de fous mettant le feu aux joues,

ses jeux de mots, ses jouets de papier,

son diplôme en niaiseries, ses cossins, ses outils,

ses derniers coups pendables, ses derniers feux magiques,

sa catapulte à sourires au mince goût d'écorce.

Mes mots portent pour lui toute la douleur du monde

comme les vieux portent sur eux des cicatrices de mémoire.

Il est parti sans dire un mot un goût de ronces dans la bouche,

un goût de rouille et de dégoût dans la nuit blanche des aveugles.

Toutes les olives sont sèches sans sa tendresse de rebelle,

sa peau d'ours mal léché cachant un cœur d'enfant.

Il est parti sans dire un mot un temps de poudre blanche,

un temps de balles noires dans la nuit blanche du dépit,

un goût d'orties désespérées dans la nuit rose de son cœur,

un temps de chien couché dehors et d'amours mis au clou.

Il est parti sans dire un mot avec ses pyramides à remonter le temps

dans sa soif d'absolu comme un regret de source.

 

Salut vieux pirate

puisse ta mort rapprocher les vivants

dans le parfum fragile de l'écoute

et la brûlure de vivre.

 

Jean-Marc La Frenière

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Robert Bob Lalonde, poète et peintre métis

Publié le par la freniere

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La vieille terre

Publié le par la freniere

Je suis l'oiseau brisé à l'aile, qui ne pourra plus jamais voler. D'un mot l'autre, je sautille de phrases brindilles au dénuement du texte. Plus rien ne résonne de mes gestes criant l'absence. Sur la terrasse où j'écris, je cherche ton fantôme, l'ombre de ta main s'occupant des plantes. Seul le silence dit la totalité du manque de ta voix. Je suis la vieille terre sous le soc, l'indigente d'un ancien bonheur. L'essentiel a plié son manteau, j'ai froid. Ni mort ni vivant, tu es là-bas entre les murs gris d'une grisaille encore plus grande, d'une raison même plus en équilibre. Le flux des voitures qui passent, indifférentes, c'est ton oubli de nous. Des bourgeons signent un essai de printemps, tu disais : "Les arbres sont les antennes du vivre". Je me souviens ta force tranquille révélant la beauté, propulsant l'existence. Je n'irai plus aux bois, aux joies, aux découvertes, la table du jour est vide maintenant. Tu m'as laissée seule prendre soin de la vie. Et je sais si mal tailler tes oliviers,  cette année il n'y aura pas de récolte.

 

Ile Eniger

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Étrangement

Publié le par la freniere

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Les larmes d'Hiroshima

Publié le par la freniere

Quand les caresses deviennent des chaînes, elles se prolongent en fusil. On dirait que les hommes ont peur de la paix, qu’ils préfèrent l’illusion du bonheur au simple honneur de vivre. Bien après que la bombe soit tombée, les larmes d’Hiroshima restent radioactives. L’homme est devenu le prédateur de l’homme. On réveille même les morts pour qu’ils aillent travailler. On les nourrit d’ersatz, d’orgueil, de papier. On les paie pour s’acheter un paradis de pacotille dont ils paient l’intérêt jusqu’à la peau des fesses. On lave le sang versé dans une eau polluée. Il faut apprendre à vivre au lieu de travailler, savoir conter au lieu de compter, aimer avant de mourir. L’absolu se dilue dans les affaires courantes. Trop de morts saignent dans les blessures des vivants. Trop de vieillards perdent la tête dans l’odeur des hospices. Lorsque j’entends chanter le vent, je le ramasse sur une feuille de papier. Sur la table se pose un territoire humain, un hôpital de verdure, un parc de syllabes, un ruisseau d’encre bleue. Le pauvre monde se noie dans les flux et les reflux du capital. On pleure au cinéma pour oublier les blessures de guerre, les enfants morts de faim, les fillettes violées. Bientôt, après les enfants soldats, les bébés naîtront une arme à la main. On dit que je suis fou lorsque je parle aux arbres. Je crie. Je pleure. J’ai honte quand je regarde un homme, l’homme qui se vend à toutes les devises, l’homme qui sue du portefeuille, l’homme qui tue la terre pour nourrir les banquiers, se bat pour un dieu ou fabrique des bombes, cache des armes dans son corps, cote l’amour en Bourse, vend sa fille au plus offrant et le corps des pauvres en pièces détachées.

Lorsque le vent se lève, les falaises de pins forment d’immenses vagues vertes. Le chat tire l’azur par un fil, débobinant les pelotes de nuages. J’ai l’amitié des pauvres, des bêtes, des galets. Je sème quelques fleurs parmi les terrains vagues. Je quête l’or des mots au milieu des ordures. J’élève des puces de printemps dans la mémoire numérique, des tiques d’encre dans les tics de langage, des tic-tacs de montre sachant perdre leur temps. Ma ligne de vie s’étoile dans une main de faïence. Un homme est passé ce matin à la recherche de lui-même. J’ai cru que c’était moi. Il est resté coincé tout au bas d’une page, mon crayon à la main. J’écris souvent au cimetière, jetant des graines entre les tombes pour attirer les oiseaux, jetant des mots sur du papier pour répondre aux fantômes et répandre la vie. Je ne suis pas la file des sosies, des robots, des «horribles travailleurs». J’oscille entre la différence et l’identité. Tout ce qui nous manque est une route. C’est en nommant que j’ai appris à voir. L’arbre blessé se ferme quand l’entaille est profonde. L’arbre qui pousse ouvre ses bras. L’homme se mêle aux autres pour ne pas porter seul le sublime ou l’odieux, le malheur ou la joie.

Nos forêts sont nées d‘un géant de résine et d’une princesse aux petits pois. Les essences des arbres n’ont pas de classes sociales. Ils se distribuent la forêt par osmose. Où nicheront les oiseaux ? D’énormes débusqueuses rasent les jambes des collines. Les montagnes sont plumées jusqu’à l’os. Des hommes gris, des hommes aigris s’épilent le cœur et la mémoire. Plus un poil ne dépasse pour saluer le vent. Lorsque les coffres-forts sont pleins, les banques alimentaires se vident. De chair de poule en traînée de poudre, de coups de gueule en coups de foudre, on se laisse ballotter. Une poignée de change, un p’tit gratteux et l’on se croit au paradis. Loto-Québec a remplacé l’église et l’hostie toastée des deux bords par un nouveau tirage. Des têtes de pipe, des têtes brûlées se courent après la queue comme des matous, des matamores, des lustucrus, des loups-garous. D’autres boivent la vie au compte-goutte sans prendre de risques, sans aimer, sans donner, sans s’adonner à rien, font les cent pas et brettent en masse, le cul entre deux chaises et les deux pieds su’l break, quelques bardeaux en moins et quelques livres en plus, les neurones qui chokent, les nerfs qui surchauffent. Certains patinent sur la bottine, d’autre sacrent leur camp sans demander leur reste, bâillent aux corneilles, se pognent le moine, branlent dans le manche sans rouspéter. Le cœur à bout de souffle, ils avancent à rebrousse-poil. Ils parlent ou ils se taisent. Ils baratinent ou parlent de vraies choses. À hue, à dia, au diable vauvert, ils avancent comme ils peuvent, un œil su’l paysage et l’autre par en dedans.

Dès l’enfance, mon p’tit cheval de bois ruait dans les brancards. Mon ourson de peluche avait le poing dressé et faisait de l’œil à la poupée de ma sœur. J’ai un pays sur les épaules, un pays à bâtir, une terre à semer, un fleuve à remonter, une montagne à gravir, un casse-tête à finir, un livre à écrire. J’ai des fleurs dans les mains, des fleuves dans les bras, un paysage dans les yeux. J’ai des rires dans la tête, des arbres, des nuages, des sentiers dans les pas. Les mots qui meurent sur la langue peuvent renaître en papier. Sur une ligne de montage, quand l’ouvrier s’arrête, on aperçoit un homme. Il y a encore de la vie qui cherche à naître.

Jean-Marc La Frenière

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. L'une et l'autre imitent la nature autant qu'il est en leur puissance.

Léonard de Vinci

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