Une parcelle de feu

Publié le par la freniere

Je suis revenu où je suis né rapatrier mes souvenirs. La vieille gare n’est plus là ni les ormes du parc. On a mis un corset aux hanches de la rive et la rivière étouffe sous les quais de plaisance. La mémoire se confond aux rails enterrés, aux dinosaures enfouis dans l’humus du temps. À surveiller le cours du dollar, le feu de l’âme s’est éteint. À sillonner sans but les turnpikes de l’ennui, nous avons laissé se perdre la mémoire des pistes. Nous sommes devenus trop lourds pour le rêve, trop étanches pour le ciel, trop bien emmitouflés pour connaître la main, trop fermés pour la joie, trop avares pour l’amour. Je cherche quelque part une parcelle de feu, dans la lumière des mots qui noircissent la page, l’ivresse des matières au fond de la cornue.

Mon ombre s’est perdue dans les arbres abattus, ma ligne à pêche dans les livres. Il ne me reste que les mots pour pousser plus loin la barre de l’horizon. Je m’ennuie des fantômes qui cognaient à la porte, des géants de la nuit et des bonhommes sept heures, du maïs qu’on fumait et des pommes volées pour le seul plaisir de cracher les pépins, des éboulis d’étoiles dans les tunnels de neige et du noir des hangars où l’on jouait aux fesses, à la cachette, aux billes. Nous sommes devenus des voyageurs sans route, des pèlerins sans bâton, des gestes sans mémoire. Nous ne prions plus. Par peur des fissures dans la couche d’ozone, les centrales nucléaires, les barrages électriques, nous quémandons l’espoir aux usuriers du rêve. Il doit bien rester quelque part une parcelle de vie simple, un éclat de sourire qui ne soit par forcé, des muscles qui survivent au bronze des statues, des mains tendues vers autre chose que l’argent.

Mauvais poète, je m’entête quand même à pousser mon crayon dans l’espoir d’un seul vers qui ouvre sur le ciel, d’un grain de sel dans la poussière du poivre, de l’accroc d’un sourire dans l’étoffe des mots. À Paris, chacun veut vivre du bon côté de la Seine. À New-York, chacun cherche une place dans les bras de la statue. L’Himalaya s’est  rempli de touristes et vidé de son âme. Mnémosyne s’endort pendant le dernier film sans connaître la fin. La lune ne veille plus au sommeil de chacun. Elle surveille le Dow Jones sur les téléscripteurs. Les banquises fondent plus vite que le cœur des banquiers. On crève l’utérus dans la matrice du monde pour vendre la semence.

Je m’entête quand même avec mes mots boiteux claudiquant du crayon, cherchant la faille sur les écrans et les amours tapis au creux des hanches. Je voudrais pousser l’arbre jusqu’à la conséquence du fruit, retrouver dans le miel le frisson des pétales, la conscience de la terre émergeant des étoiles. On ne peut pas voir l’univers sans en faire partie ni parler au tumulte sans le calme des pierres. Nous sommes un battement dans le grand cœur du monde, une parcelle de lumière dans le grand inconnu, l’étincelle des lucioles, une aile de phalène, le sourire des mots dans le visage de l’ombre.

Je ne suis qu’une cerise parlant au cerisier, un atome dans l’atome ouvrant une fenêtre, une goutte de pluie harcelant le soleil. Je mets aux mots une coiffure de lin sur ses habits de neige, un bonnet d’âne sur la tête des chiffres. Ce que j’aime se heurte au vacarme des hommes. Ce que je sais rejoint les promesses du feu.

(...)

Publié dans Prose

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