L'âge du miel

Publié le par la freniere

Ni l’âge d’or ni l’âge de fer, je butine l’âge du miel. La vie est une ruche pour le rêveur qui passe. Je traîne avec les loups à l’abri de la ville. Les mots façonnent encore ma jeunesse en terre glaise. La dernière feuille qui tombe fracasse le silence. Le temps ne passe pas tout à fait. J’avance dans ce qui manque. Portant mon âme sur la peau, je respire au soleil. C’est de fil en aiguille que je reprise le cœur, de fil du temps en aiguille de pin. Il faut remplir le vide comme après la naissance, ajouter la couleur aux nuits passées à blanc, un suintement de chaleur, un peu de sève sous l’écorce, un peu sang au bout des doigts, un peu d’eau dans un verre, une goutte de sueur au fond de l’impossible.

Ni l’âge des ténèbres ni l’âge idiot, je n’attends plus les ruines à naître mais le temps des cerises, la tendresse des choses, la douceur des pommes. Quitter l’âge du béton pour la terre étonnée. Percer l’eau sans faire un pli. Bercer la nuit sans faire un bruit et boire la rosée au col des tulipes. Retrouver dans sa voix la première molécule, le sourire des fleurs, les muscles de douceur sous les carcasses en fer, la paille du hasard sur le plancher des vaches et le grain de la peau sur l’humus des hanches. En images et paroles, le gras de l’encre épouse la minceur du papier. Les images éclosent dans la paille fraîche du regard.

Les racines de l’arbre se terrent pour laisser place aux branches. Entre la pomme et la paume qui la cueille, il y a toute la vie d’un arbre, la promesse d’un verger, l’obole d’une fleur. Chaque heure est un cheveu sur une page d’histoire. Quand il vole, rien ne bouge dans l’œil de l’oiseau. Y a-t-il une seconde où personne ne meurt, où le temps s’arrête, où la vie touche à l’infini ? Chaque sentier est une leçon de choses. Chaque jardin est un tapis magique. La matière se transvase d’une espèce à l’autre. La transparence de l’eau colore les pétales. Les abeilles se confondent au pollen. Mille formes invisibles, mille bruits à peine audibles modifient le silence. Les pierres changent au fur et à mesure. Le vent feutre ses pas. La vie sinue. La vie se cherche. La parole insinue ce que pensent les roses.

Né trop tard ou trop tôt, trop fou dans un monde trop sage, trop jeune dans un monde trop vieux, je chancelle comme une chandelle au milieu des néons. J’ai troqué mon singe sur le dos pour une fraise des champs. Mes pieds dépassent dans les salons. Je titube sous l’effet des faux pas. J’avance avec des pas mal ajustés aux routes tracées d’avance, des mots mal assortis au cours des monnaies, la voix mal accordée aux gestes, les manches du réel trop courtes pour les grands bras du rêve. Le soleil du matin se casse dans mes yeux. Je dois recoller chaque éclat avec la colle des voyelles, le sparadrap du rêve, la salive des mots. Relégué dans la marge, je dois parler pour être. Je refais dans mon ombre une place au soleil.

 

Publié dans Prose

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