Dire 4

Publié le par la freniere

Demain traîne encore aujourd'hui sur le dos, l'espoir en bandoulière, le pollen des secondes au bout de chaque doigt, des lambeaux de bonheur arrachés au malheur. Le temps sur les horloges n'est pas celui du cœur. Qu'on avance ou recule, l'espace continue à nous pousser dans le dos. Qu'on monte ou qu'on descende, la ligne d'horizon se déplace avec nous. Des hommes se sourient d'un continent à l'autre et d'autres s'entretuent dans le même cul-de-sac.

Aujourd'hui, j'ai mis des post-it partout. Je suis un lunatique. Je perds mes lunettes dans le frigidaire et mes e-mails dans la poubelle. Je perds mes pieds dans mes souliers et la route en même temps. Je perds la tête. Je perds le Nord. Je perds mes cheveux dans un chapeau. Je perds les pédales. Je perds les pétales dans les fleurs du tapis. Je perds mes doigts au bout des mains et mes mitaines dans un banc de neige. Je perds mon temps. Je perds mes mots. Je perds mes yeux sur la ligne d'horizon. Quand je dessine un arbre, il perd ses feuilles dans la marge. Je perds les ailes des oiseaux en les voyant voler. Je vole une vache au lieu d'un œuf et je manque de place pour le train qu'elle regarder passer. Je perds même la vie un peu plus chaque seconde. Je perds mon âme dans l'eau du bain mais je n'oublie jamais de penser à ma blonde. Les battements de mon coeur sont des post-it pour lui dire je t'aime. Je prends mon pouls sur son poignet et je retrouve par ses yeux les couleurs du monde.

Aujourd'hui, mes mots sont simples comme un enfant. Je les ai pris dans l'eau du coeur, dans la terre de l'âme. Le mot paix. Le mot pain dans la bouche du jour. Le mot amour sans fausses notes. Le mot indubitablement sans reprendre son souffle. Le mot laine qui bêle entre le l et le ne. Le mot gadelle qui fait de la dentelle dans les accrocs des marges. Tout le ciel du monde dans une seule voyelle. Le mot mer dans les bras d'un marin. Le mot mère dans les yeux d'un enfant. Le mot citron dans un verre d'eau. Le mot vert dans la pomme. Il suffit d'un crayon à la mine joyeuse et les d sont jetés dans la loterie des phrases. Le dice pitcher les lance d'une main tachée d'encre.

Aujourd'hui chez moi, vous trouverez un lac dans la chambre d'ami, une forêt dans le salon, une colline réfugiée dans la cave. Vous entendrez ronfler un nuage dans le grenier. Vous trouverez des mots sur tous les coins de meuble, de l'encre sur le sol, des fauteuils encombrés de voyelles. Des oiseaux d'hiver ont fait leur nid dans le frigidaire. Je dois sortir parfois pour retrouver mon corps. Tout commence par un point mais les mots ont tôt fait de le pousser du pied comme on fait d'un caillou.

Aujourd'hui, j'écris avec des mots pareils aux boutons de ma veste. Je déboutonne le silence. À défaut de musique, je chante à l'aide d'un sourire On fait ce qu'on peut pour répondre aux oiseaux.

Aujourd'hui, j'allume un feu. Malgré les trahisons, les prisons, les pollutions, les policiers, les chiffres, les refusés, les oubliés, il reste encore de merveilleux nuages, les cinq doigts de la main qui s'unissent parfois, les oiseaux, les insectes, les mots, la lumière d'un oeuf dans un nid de ténèbres. À tous les jours j'allume un feu. Je grimpe la colline. Je regarde le ciel. Je donne sa place à l'espérance, le plaisir d'une bouche à la pomme oubliée, les couleurs du rêve au noir de la nuit, le ventre chaud d'un mot à la chose innommée.

Aujourd'hui, je ne sais plus mentir. Notre demeure est dans le roc, la flamme nue, la glaise. Toutes les bêtes entendent les étoiles mais les hommes restent sourds. Le chemin des caresses, j’en connais chaque ronce. Je marche à pas de loup pour recueillir la fraise. Les dieux changent de formes, de prières, de fusils. On ne meurt pas de son enfance comme on meurt d’être adulte. Entre la croix et le croissant, j’ai choisi les cerises, les salades, les cigales, le murmure des vagues, le trognon d’une pomme, le grand chien fou du vent qui nous laisse à la joue une lichée de brume, la pluie qui tombe dans la sébile de la terre, la rivière aux eaux pleines, les rayons du soleil qui tricotent les feuilles sans compter les saisons.  Nous sommes nés pour vivre. Nous vivrons pour aimer.

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