Nous ne verrons jamais Vukovar

Publié le par la freniere

La déchirure des Balkans

Un livre d'écrivain engagé mais lucide sur la guerre qui a déchiré les Balkans.

Louise Lambrichs nous offre un livre d'écrivain engagé, mais lucide, sur la guerre qui a déchiré les Balkans pendant, la première moitié des années 1990. Elle a écrit « Nous ne verrons jamais Vukovar » comme on pousse un cri de révolte, avec son coeur et sa connaissance approfondie de la situation de l'ex-Yougoslavie à l'époque où Slobodan Milosevic, « le bourreau de Belgrade », réveille les vieux démons nationalistes de la Serbie et entreprend l'épuration ethnique des provinces non serbes de l'ex-Yougoslavie. Elle évoque Vukovar, ville martyre assiégée par les Serbes pendant trois mois, qui tombera après une défense héroïque de ses habitants, auxquels l'Europe a refusé de livrer des armes. Les survivants seront massacrés ou envoyés dans des camps en Serbie. Bien peu reviendront. Mais Vukovar n'est ici qu'un symbole, évoqué jamais raconté.

Mensonges d'Etat

Ce qui révolte l'auteur c'est la culpabilité de l'Europe, qui a préféré rester neutre, renvoyer les protagonistes du conflit dos à dos en incriminant leurs vieux démons nationalistes, sans distinguer les atrocités commises par les Serbes des mesures de représailles prises par les Croates ou les Bosniaques. Révoltante aussi : la culpabilité de la France de François Mitterrand, qui, par fidélité aux amitiés d'un passé dépassé, refusera de reconnaître l'indépendance de la Croatie et facilitera, avec les fameux « couloirs humanitaires » de Bernard Kouchner, les desseins purificateurs de Milosevic.

Comment avons-nous laissé faire cela ? La question, lancinante, hante ce livre. Et Louise Lambrichs ne peut s'empêcher d'établir un parallèle entre l'épuration ethnique menée par les Serbes, avec la complicité passive de l'Europe, et la Shoah.

Et si à nos peuples il fallait, à chaque époque, une communauté à rejeter pour entretenir on ne sait quel mythe nationaliste ? Le fait que les victimes de Milosevic aient été musulmanes a-t-il déculpabilisé certains Européens ? La haine du Musulman aurait-elle remplacé celle du Juif errant ? Toutes ces questions que soulève Louise Lambrichs jettent une ombre supplémentaire sur l'histoire de la dernière décennie.« Il n'empêche qu'on peut regarder les Juifs comme les précurseurs de la question actuelle de l'Europe : comment, sans en avoir l'air, se débarrasser des ennemis de l'intérieur ?

Comme si l'Europe en effet, l'idée de l'Europe ne pouvait se construire qu'à partir de ce fondement qu'est l'élimination de ce qui est autre, différent, non conforme à ce qui est blanc, chrétien... ». Quant au Tribunal pénal international, elle n'en attend pas grand-chose : « Ce Tribunal n'a pas retenu parmi les chefs d'accusation possibles le crime contre la paix, retenu en revanche au tribunal de Nuremberg. Or il est essentiel de dire haut et fort qui a déclenché la guerre et il est vital que la responsabilité de l'Etat serbe soit radicalement distinguée de celle des Etats voisins. »

C'est une autre lecture de l'histoire, à rebours des mensonges d'Etat. Et qui nous rappelle qu'à refuser la vérité sur ces pages peu glorieuses de l'histoire de l'Europe, nous nous exposons tout simplement à voir de tels drames recommencer.

Martine Royo


NOUS NE VERRONS JAMAIS VUKOVAR, de Louise L. Lambrichs, éditions Philippe Rey, 2004.

Publié dans Prose

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