Madame Pipi

Publié le par la freniere

Bon, ben voilà, je suis dame pipi. Nous y voilà, allez-y si ça vous dit, rigolez un bon coup. Tenez, je vais faire mieux, je me tourne, je me retourne. La blouse rose, les savates, la mise en plis, les collants mousse couleur beige. Oui, je sais tout y est, je vous fais marrer. Allez-y donc, un bon petit rire franc du collier. Ça y est ? On peu passer aux choses sérieuses maintenant ? Je peux vous raconter mon histoire ? Ha bon sang, c’est toujours la même chose, on parle de trucs graves, presque douloureux, et voilàti pas que tout le monde rigole, niveau classe élémentaire : PIPI, faut que ça fasse rigoler !

Je reprends donc, je suis « technicienneu deu surfâceu » dans une des deux grandes brasseries de Montparnasse, non pas celle-là, l’autre, une splendeur, un musée, et les toilettes, je vous en cause même pas !. Y en a un monde qui y défile toute la bondieuse de journée ! J’en aurais pour des heures à raconter et à décrire le gratin qui se croise dans les cabinets nettoyés par mes soins. Les filles d’un côté, les messieurs de l’autre… teuteuteu… pas de ça chez moi, je veille au grain ! Ici, c’est du cabinet de qualité, des toilettes qu’ont de la morale, monsieur ! Chez moi, pas de trafic, pas de chichi, tout se passe au grand jour… enfin, si j’ose dire ! Il y a une petite table derrière laquelle parfois je m’assois -ho c’est pas souvent, je passe plutôt mon temps à surveiller, qu’on a bien tiré la chasse, que personne n’a rien oublié et surtout que moi on ne m’a pas « oubliée »…-car oui, sur la petite table (recouverte d’une nappe brodée soit dit en passant) trône une coupelle. Pas de la coupelle prétentieuse, monsieur, ho non, c’est pas une assiette à soupe, plutôt une sous-tasse à café, mais ma petite fantaisie, c’est qu’elle est décorée à l’effigie (c’est comme ça qu’on dit nan ?) de Lédidi, quoi vous connaissez pas Lédidi ? Vous venez de quelle planète vous ? Bon passons.

Je cause, je cause, et je vais pas direct au but. Dans la vie, j’ai ce qu’on appelle une autorité naturelle : qui en ait pas un qui s’avise de partir sans laisser sa petite piécette (j’accepte rien sous l’euro, faut bien gagner sa vie, pasque c’est pas avec ce que me donne le patron en fixe que je…en fin bref), celui-là qui aurait des oursins dans le porte-monnaie, je te lui décoche un de ces regards que le bonhomme y fouille dans ses poches plus gêné que s’il avait volé dans le celui de sa mère !

Comment ça si je suis mariée ? Vous voyez bien l’alliance que j’au au doigt non, mais dites donc vous, vous seriez pas en train de me draguer, teuteuteu… je ne mange pas de ce pain là, moi monsieur, je suis une honnête femme… C’est juste pour le dossier ? À bon ,d’accord alors, toute façon vous étiez pas mon genre. Ben oui, je suis mariée avec mon Robert, ça fait bientôt vingt ans, un brave type vous savez. Ce qu’il fait ? Comment ça ce qu’il fait ? À c’te heure, il doit être en train de m’attendre pour que je prépare le frichti. Ce qu’il fait dans la vie ? Ha, bon ! Ben il est chauffeur, mais non pas de maître, chauffeur-livreur pour un traiteur chic. Il a des horaires très fantaisiste mon Robert, c’est pour ça que j’y dis tout le temps comme ça qu’il est comme le jeudi, tout le temps au milieu… tout le temps entre mes pattes si vous aimez mieux. Des fois, il vient me voir dans mes cabinets et il reste à côté de moi pendant des heures en attendant de reprendre son service. Même qu’il s’assoit à ma petite table pendant que je m’occupe et qu’il lit. Ben oui, quoi, il lit, on peut être chauffeur livreur et avoir de l’instruction monsieur ! En ce moment, il lit un dénommé Prout, mais siii… vous savez bien, le Marcel, çuilà qui a causé des air-tétés avant tout le monde, même qu’il cherchait partout le temps perdu… Bon, c’est pas tout ça, mais moi faut que je vous raconte ce pourquoi je suis venue et arrêtez donc de m’interrompre avec vos questions intimes sur ma vie privée, mais des fois ! Comment ? Si nous avons des enfants ? Mais qu’est-ce ça peut donc vous y faire à vous ? Je vous demande moi si vot’ femme elle pète au lit ? C’est pour le dossier, ha bon, alors si c’est pour le dossier… Ba non, là ! On a pas de petits Robert et moi, c’est pas faute d’avoir essayé, je vous fais pas de dessin hein ? Tout y est passé. Pî on est allé voir plein de docteurs, y zont dit comme ça que ça venait des spermazanoïdes du Robert. On a quand même été voir un rebouteux au village des grands-parents, mais quenouille, rin de rin !

Bon, c’est tout ce qu’il voulait le monsieur pour remplir son dossier ? Ça vous intéresse ouiche ou non de savoir pourquoi je suis venue vous voir ? Ha quand même ! Bon, c’est enfin à moi de parler ? Quand je pense qu’on dit que ce sont les bonnes femmes qui sont bavardes… Bref. Que je vous explique : depuis quelques temps, je suis toute chose. Comment ça « soyez plus explimachin » ? Plus claire ? D’accord. Ça a ce commencé mercredi, je nettoyais après le dernier client de la journée. Ouf, quand on ferme je peux vous dire que je souffle, j’ai qu’une envie, c’est voir la lumière du jour, pasque c’est pas dans mon sous-sol que je vais user mon bergasol. Bon, j’y viens… Je rangeais mes balais dans le placard prévu pour, puis pouf ! Comment quoi pouf ? Ben pouf quoi, l’ampoule a sauté, vi, je sais c’est pas bien grave, mais j’étais dans le noir et j’ai voulu allumer un des cabinets pour y voir clair, j’appuie sur l’interrupteur et pouf (ha là vous me demandez pas quoi pouf !), ben oui, l’ampoule a aussi claqué, j’ai été dans le cabinet suivant et… comme vous dites : pouf… et comme ça dans les six cabinets que possède l’établissement. Troublant non ? C’est pas tout. J’ai pris le métro, toujours les même mines grises éclairées par des loupiotes pas très gaies non plus, ben là aussi, pouf, pouf et repouf, toutes les lumières du métro elles se sont éteintes ! On nous a fait évacuer la station, y zont cru à une sorte d’attentat ou un truc dans le genre. Ben figurez-vous mon chêr môssieur, que je suis rentrée à pieds ce soir-là, douze stations de métro, sisi, comme je vous le dis. Vous me croirez si vous voulez, mais tout le long du chemin, ben les réverbères… si, pouf, pouf, pouf, les uns après les autres sur mon passage. Lorsque je suis arrivée dans mon immeuble, le plafonnier… je ne vous le fais pas dire… Dans le salon, tout pareil. Docteur, je viens vous voir paske je crois bien que j’ai attrapé un virus, une bactérie, un méchant microbe, ou je sais pas quoi… Imaginez, depuis mercredi on vit à la chandelle à la maison, dans les cabinets ou ce que je travaille on en est à soixante douze ampoules changées en trois jours. Y m’ont donné congé, y zont dit comme ça que j’avais besoin de repos, que j’étais un peu survoltée, et que si je restais ici plus longtemps le patron allait péter un plomb, enfin voyez ce que je veux dire docteur.

-…….

-Ben quoi, vous m’examinez même pas, j’suis sûre que vous ne croyez pas à mon histoire… qu’est-ce que vous écrivez là sur votre carnet ? Une recommandation ? Mais j’ai pas besoin de recommandation, ya pas moyen je ne quitte pas ma place de dame pipi, je l’aime trop mon boulot moi… ha, une recommandation pour un confrère… Le docteur Zimbou ? L’est quoi le docteur Zimbou ? Spychiatre, mais je suis pas folle moi ! Vous voulez voir ce que j’en fais de votre « recommandation » ? Tiens ben la voilà et en petits bouts encore !

Quel crétin ce toubib quand même ! M’a même pas crue. Ça habite les beaux quartiers, rupins et tout et tout et c’est pas capable de soigner les braves gens. Je vais rentrer à pieds, ça évitera l’émeute de l’autre jour dans le métro. Tiens, ben il a allumé ses lumières le toubib ! Et pouf et pouf ! Ben tiens, c’est bien fait !

Michèle Menesclou

http://groups.msn.com/Petitplus

Publié dans Glanures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article