Le ciel est une symphonie

Publié le par la freniere

Le ciel est une symphonie. Les nuages circulent entre les lignes des partitions. Des virgules organiques dépassent de la terre, petits insectes durs orthographiant l’humus, les sacs de romarin, le chant vert des grenouilles. La nuit ouvre ses yeux aux lueurs inconnues, aux germes de l’espace. Il fait nuit dans la neige. Il neige sur la route. Chaque plante a son caractère, chaque étoile son monde, chaque langue ses mots. Pourquoi faut-il que le rêve cède sa place aux faits, que les étoiles meurent pour éclairer le ciel ? La neige tombe encore avec ses longues larmes. Les paupières des nuages tamisent la lumière.

Il y a toujours des minutes où l’on disparaît comme des mots dans une enveloppe vide. Il suffit d’un cri, du passage d’un train, d’un trou dans la couche d’ozone, toutes les billes de flipper se mettent en orbite. Rien à faire, on ne les retrouve plus. Il manque toujours un alibi aux crimes que l’on n’a pas commis. Il y a des trous dans la mémoire où se perdent les routes, où le chat nous attend, où le chant fausse, où les murs parlent seuls. Un peu de nous survit dans un enfant qui meurt. Un peu de nous pourrit dans un soldat qui tue. Un peu de rêve a lieu dans un ressort qui casse. Un peu d’espoir renaît quand une arme s’enraye.

Quelques fleurs trop pressées se boutonnent en courant. Appuyés sur l’humus, des pieds de champignon délacent leurs souliers. Les buses des montagnes ont des yeux de sniper. La nature nous offre des leçons d’espérance. Une plante malingre s’agrippe à la falaise. Un petit animal aménage un terrier. Un oiseau pique du nez sur une boite de sardines. Des pissenlits survivent au milieu des gravats. De l’ortie à la menthe, les couleurs se chamaillent ou se prennent par la main. Le gros vert lutte encore contre le blanc des neiges. Le rouge grisonne en vieillissant. Ne serait-ce des nuages arpentant la cuisine, le ciel serait bleu de la chambre au salon.

Je cherche des mots doux dans la rumeur du monde, la tendresse pliée dans le linge des armoires, une douceur de laine pour la dernière neige, un bourdonnement d’oreille dans la foule des épines. On ne connaît pas les monogrammes des racines. Il faut les déchiffrer dans le feuillage des arbres. Il arrive que l’homme rejoigne la nature. Fixant les flammes en pétales, un potier s’y réchauffe. Un ébéniste joue de la scie musicale sur les cordes de bois. Une âme de sapin devient un violon. De la berceuse au grégorien, du contralto des nids aux basses des racines, dans la forêt de l’air, les arbres de musique égrènent leur solfège.Les odeurs de la terre ont leur visage à découvert. La soif s’illumine sous les mains de l’eau. Les papillons s’éparpillent sur le bouquet du vent.

Une abeille égarée voltige en bourdonnant. Une sauterelle boite en cherchant d’herbe en herbe son ressort cassé. Le vent fléchit les genoux pour humer les pivoines. Il renverse les parapluies des pissenlits et fait danser les feuilles. Un oiseau fait son nid dans un amélanchier. La cruche de la nuit laisse tomber son eau dans la tasse du jour. Les vagues de l’herbe font un ressac vert sur le billard des champs. La terre aux milles oreilles fines écoute l’eau chanter. Mon encre sur la page sent les fleurs de tilleul.

La forêt m’enseigne sa prière. Le ciel partage sa lumière et la terre s’ébroue sous le mufle du vent. La neige fond, laissant la terre aux larves, aux racines, à la moiteur de l’humus. Il monte de la sève un parfum de chaleur. De la raison des braises à la saison des fraises, un grand désir s’éveille. Les jeunes pommes succèdent aux têtes blanches des pommiers. La chlorophylle ranime l’ardeur des crocus. Les fleurs ventriloques font parler les abeilles. Une mésange fait le clown sous son habit de nonne. Ça sent la terre et l’eau d’érable dans la rumeur du monde. Ouvrant le poing des branches, les arbres joignent leurs racines comme des doigts de fée.

Je m’habille d’images et d’un tissu de mots, d’un chapeau de voyelles, de consonnes écrues, d’un sachet de lavande sous mes poils de loup. Je dessine un soleil sur les épouvantails. J’attends les fleurs au milieu de la neige, des hirondelles folles sur le bois de la grange. Le doigt sur le givre des vitres, j’attends l’été. Malgré le froid du nord, ma porte est grande ouverte à toutes les chansons.

Publié dans Prose

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