Sans bouquet

Publié le par la freniere

Quand mon verbe ronronne sous la patte d’un chat, excusez-moi du peu. J’ai trop cueilli de fleurs pour en faire un bouquet. J’ai trop d’images en moi, je parle la bouche pleine. J’écris pour ouvrir une porte mais m’y cogne les doigts. Quand un oiseau se pose sur ma tête, je voudrais bien voler mais ne vois plus le ciel. Les jours où je n’écris pas, je mâche des voyelles et crache leurs pépins. Je cherche de vrais mots entre les thèses et les prothèses, une voyelle en sang dans le lit d’une phrase, un doigt d’encre coincé dans l’engrenage du monde. Les odeurs sont ma seule mémoire. De l’école, j’ai oublié les cours et la couleur des murs mais pas l’odeur de craie sur la sueur des doigts. Je reconnais les o à leur parfum de femme, les points sur les i à leur odeur de soufre, de poudre et de bâillon. Je remonte le temps sous les effluves du sang. À chacun ses madeleines.

On est toujours prisonnier d’un cadre, d’une fenêtre, d’un passé. Il n’y a pas de dictionnaire pour l’odeur. On a tous les mêmes mots à la bouche. Ce sont les lèvres qui différent. Du fantastique à l’utopie, le réel vient rayer le diamant du cœur. Je pourrais vous décrire ce que j’ai devant moi. Quel intérêt ? On n’imite pas la beauté de la neige. Je vois passer une phrase dans le vol d’un oiseau. Comment la rattraper ? J’écris sur des échasses sans même toucher le toit. Je suis perdu depuis toujours. Dans le courant des mots, je retrouve des pistes, des indices, des odeurs. J’écris pour me trouver.

Ce ne sont pas les poètes qui sont hermétiques. Ils nous tendent la main. C’est notre monde qui est incompréhensible. S’il pleuvait des sous, les hommes marcheraient à quatre pattes. Ceux qui reviennent de tout ne vont jamais nulle part. J’écris avec des mots de pluie sur la terre des pages. J’écris comme un enfant se hisse sur la pointe des pieds. J’avance comme un sourd à l’oreille éblouie. J’écoute battre les veines sous la peau des routes. Je n’ai rien d’autre à faire qu’à aimer le soleil.

Faire bouger ses lèvres est parfois un travail surhumain. Les oiseaux fouillent la lumière au milieu des ordures. Les mots sont incapables de susciter le feu mais les lèvres s’allument au vent de la parole. Il en faut pour chanter et se tenir debout. Il en faut pour s’aimer. Nous sommes notre pire geôlier. La liberté fait tellement peur qu’on s’attache au salaire. Écrire, c’est une peu remplacer sur la toupie de la vie la ficelle par un élastique. On a beau dire, on reste puéril devant la mort. Il y a toujours un peu d’enfance qui surnage, l’enfant des cavernes au milieu des éclairs. Face à l’homme qu’il vise, le pire des soldats doit sûrement garder au fond de lui le maigre espoir qu’il tire des balles à blanc.

Il ne faut pas désespérer. Le simple goût d’une pomme m’a sauvé de la mort. J’ai troqué la seringue pour la chair d’un fruit, la bouteille pour la sève d’un arbre. J’écris depuis comme je peux. J’empile des mots, moins des souvenirs que des odeurs. Il arrive que je retrouve dans une phrase un seul gant troué, trop de chaussettes mais pas de chemise, un noyau de cerise au lieu d’une virgule. Pourtant je ne perds pas le fil dans mes pensées confuses, mes idées décousues. Quelque vain que ce soit, je continue d’écrire. Le cœur qu’on grave sur un arbre grandit avec l’écorce. L’éternité commence par une seule seconde.

Ne serais-je toujours que le support fragile d’un nouvel homme à naître ? Je voudrais être meilleur, non par orgueil mais par humilité. Dans le coffre des mots, j’ai déposé mes jeux, mes rêves, mes jouets, mes cailloux, mes squelettes d’insectes, mes peintures, mes dessins, mes lendemains de brosse et mes dernières cuites. Je cours après les ombres, les odeurs, les voyelles, la force de la tige sous le pistil stylisé. Je fouille avec mes rides dans le lexique de l’enfance. Je marche en claudiquant, un pas dans la vie, un autre dans la mort, un pied dans la boue, un autre sur le cristal, un œil sur la nature, la tête dans la culture, un bras dans le tordeur et l’autre en accolade, une main sur la soie et l’autre dans le sang, le rêve sur la page, un pied dans la marge et l’autre dans les plats.

J’accompagne la nuit une lumière aux bras d’enfant. En ramassant les mots, je me blesse parfois sur un éclat de verre, un tesson d’absolu. Une goutte de bonheur éclabousse la page. On ne dompte pas l’alphabet; on apprend à l’aimer. On n’élève pas la voix; on en fait son amie. On ne cache pas sa faiblesse; on apprend à grandir sans écraser les autres. L’Amérique a peur dans l’acier de ses bras. Elle en oublie la laine, le peyotl, la danse de la pluie, les poils de bison et les lèvres de l’eau. Elle en oublie de vivre. Je poursuis ma route avec un air de flûte pour tout bagage, quelques mésanges dans la broussaille du cœur, des fourmis dans les jambes, la tête dans les nuages. Je m’accroche au vol d’un oiseau pour traverser l’abîme, au chant du merle, aux gouttes de pluie, à l’archet d’un violon.

Les yeux remplis de terre sont propices à la pluie. Le soubresaut des fleurs étonne la poussière. Suivant l’eau des caresses, je longe les rivages aux bords émus de mousse. Je redresse ma vie couchée sur une page et marche vers l’azur sans craindre les grands vents. Il vaut la peine de vivre pour le simple bonheur de répondre aux oiseaux ou de boire un verre d’eau. Je ne fais plus un pas sans remercier la terre ni saluer le ciel. Ils tracent le chemin de l’ombre à la lumière.

Publié dans Prose

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