Lucien Suel

Publié le par la freniere

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Lucien Suel, poète ordinaire, est né en 1948 à Guarbecque, dans les Flandres artésiennes.
Il a édité la revue The Starscrewer, consacré à la poésie de la Beat Generation, puis La Moue de Veau, magazine dada punk, tout en pratiquant l'art postal (mail art) à l'échelle planétaire. Il anime la Station Underground d'Emerveillement Littéraire et dirige le magazine SILO.
Ses oeuvres imprimées comme ses prestations scéniques couvrent un large registre, allant de coulées verbales beat à l'expérimentation de formes arithmogrammatiques (poèmes composés de lignes à nombre de caractères typographiques égal, croissant, ou décroissant), du collage et du caviardage (poèmes express) à la performance (notamment avec le groupe de rock "Potchük" et au sein de "Cheval23
").

"Ma poésie vient du vide avide vibrant dans ma tubulure corporelle. Et c'est l'enveloppe superficielle de ce tuyau qui accepte les chocs, les frictions, les agressions, les informations, les caresses, le bruit et l'odeur. Cosmos miniaturisé, un infini dans l'infini."  Lucien Suel


Bibliographie récente :

La Justification de l'abbé Lemire. Editions Mihàly, Gennevilliers, 1998.
Visions d'un jardin ordinaire (photos de Josiane Suel). Ed. du Marais, Hazebrouck, 2000.
L'envers du confort. Voix éditions, coll. Vents contraires, Montigny-lès-Metz, 2001.
Les coups
. Editions de l'Attente, collection Week-end, Bordeaux, 2001.
Une simple formalité (avec Sylvie Granotier). Marais du Livre, Hazebrouck, 2001.
Coupe Carotte
. Editions Derrière La Salle De Bains, Rouen, 2002.
49 poètes, un collectif (Anthologie). Flammarion, Paris, 2004.
Canal Mémoire
. Marais du Livre, Hazebrouck, 2004.

revues éditées par lucien suel :

TIRMANDE BLUES n°1 (1975)
THE STARSCREWER n°s 007,08,9/10, 11, 0012 (1978-1979)   
GHOST FUCKER, STAR PHANTOM (Intoxications) (1981)
STAR SCREWER SPECIAL (Levy / Orlovski) (1981)

BRIS-COLLAGE (Newsletter) n°s 1 à 18 (1983 - 1985)

MOUE DE VEAU n° 0000 à 0200 (1989 - 1990)

 
 

Silo(le blog de miscellanées littéraires de Lucien Suel) :
http://academie23.blogspot.com

*.*  (le blog de Mauricette Beaussart) :
http://etoilepointetoile.blogspot.com

Cheval23, (L. Suel & A. Mirland) :
http://codexasso.free.fr

 
Le chien

Spaak ! C'était le nom du chien de ma grand-mère, un nom d'homme politique, un Belge des années cinquante. Il ( le chien ! ) était abrité dans une niche en bois plantée au bord du vivier, un grand vivier entièrement recouvert de lentilles vertes. En avant du vivier, était le trou d'obus dans lequel nous jetions toute l'ordure imputrescible, les déchets solides : berlingots tout aplatis et transparents de sunsilk ou de dop, assiettes cassées, bouteilles vides de quintonine... Spaak en était aussi le gardien. C'était un chien au poil noir et court avec une allure de chien de chasse, d'épagneul. Personne ne l'emmenait à la chasse. C'était un très bon aboyeur. Je ne sais ce qu'il est devenu, ou plutôt, quand, comment il est mort. Je me le rappelle le nez en l'air, regardant un maçon vider un litre de bière bock blonde au goulot.

Les maçons reconstruisaient la maison qui avait été détruite par la guerre, les Anglais, je crois. Dans l'attente de leur maison, ma grand-mère, Rachel Martel et Fleury Verbrugghe, son mari qui était à la fois mon grand-père et mon parrain, avaient été relogés dans un baraquement très provisoire planté devant le trou d'obus. C'est là aussi que vécurent mes parents pendant deux années après leur mariage. C'est dans cet abri aux planches badigeonnées de goudron noir que je suis né, que j'ai passé les premières années de ma vie.

Après le déménagement de mes parents, l'installation de mes grands-parents, je suis souvent revenu près du vivier explorer le trou d'obus. Une ligne de saules têtards avait été plantée tout le long du vivier, entre la maison et le baraquement. On avait transféré la niche de Spaak plus près de la maison neuve. Tous les trois ans, l'hiver, à la période des gelées, mon grand-père étêtait les saules et je l'observais, maniant la serpe. J'écoutais le bruit des grosses branches qui s'abattaient sur la surface dure du vivier, sur la glace qui emprisonnait les lentilles.

J'essaie vainement de me souvenir. Je ne sais plus si Spaak était encore là aboyant au ciel en remuant sa chaîne.

 
Vêpres noires

Noir, le ciel avance dans le noir, se colle sur les peupliers tremblants.
Noire, la Vénus noire en noir bikini s'agenouille et baise la terre, râpe la croûte siliceuse de sa langue tendue et vibrante.

Noir, le noir va gagner.
Noir, le grand homme noir.
Noir, le boyau noir parle.
Noir, un point noir enfle dans la mer houleuse.
Noir, radis noir d'hiver.
Noir, le trou noir de la pupille.
Noir, Mont noir.
Noir, un espar de bois noir et gluant de goudron.
Noir, l'œil noir fixe le monde.
Noir, le visage noir du démon.
Noir, le boudin noir.
Noir, le corbeau, éclair noir entr'aperçu au moment de la chute.
Noir, l'ange en noir.
Noir, les bébés du pays noir tètent la poudre.
Noir, le portique de métal noir.
Noir, sur un velours noir.
Noires, les lèvres noires s'approchent de l'estafilade rose.
Noire, la robe de bure noire.
Noir, le noir.
Noir, le plumage noir dans l'air humide du soir.
Noir, le vêtement noir serré à la taille par une large ceinture de cuir marron.
Noire, la foule, les gens vêtus de noir, les drapeaux en berne.
Noir, le bikini noir, mouillé contre la peau noire.
Noir, le chocolat noir liquéfié par bain-marie dans un peu d'eau du robinet.
Noire, la blouse noire.
Noir, l'autre ciel noir de Dieu tonnant.
Noir, le trou noir de la serrure dans lequel le regard use l'énergie dernière sans parvenir à percer l'air opaque qui se referme à l'extrémité du tronc de cône où l'œil saisit uniquement les lumières internes et fluctuantes issues d'une âme déliquescente.
Noir, le nuage fond en goudron noir sur les jardins du village.
Noir, dans le noir, les yeux.
Noir, un avion noir survole la plage.
Noir, le rat noir.
Noir, au bord du trou noir.
Noirs, les yeux brillent contre le noir du ciel.
Noir, le poil, grande chienne à l'œil rouge, poil noir.
Noir, un labyrinthe noir.
Noir, crucifix noir, incrusté d'écailles.
Noir, le bikini noir.
Noire, l'eau miroir noir.
Noir, vol noir sur la plaine.
Noire, la formule noire brille magnifiquement dans le noir.
Noir, c'est noir.
Noir, l'escogriffe vêtu de noir.
Noir, le téton d'ébonite noir, mouche assassine.
Noir, le corps, bolide noir, qui tombe.
Noir, le sol noir.
Noir, par la fenêtre, un petit rectangle de ciel noir.
Noir, un autre point noir s'approche.
Noires, les boots en veau velours noir prolongées d'élastique pour gainer les jambes, comme des bas opaques et sexy.
Noir, l'abattant noir ou blanc.
Noir, le grand oiseau noir aux serres crochues semble tomber du ciel.
Noire, la chair noire velouteuse tremblote dans un bikini noir, mouillé, qui colle à la peau.
Noir, trou noir.

 

Le Macareux

Petit moine, trottine
dans le couloir du cloître.
Tu marmonnes dans ton bec
la prière du macareux :
donne nous
le crustacé quotidien.
Moinillon moineau
en habit de pingouin,
ignorant de ton destin,
macareux moine,
mange-poisson dans l'éternité,
qui te mangera ?
Qui imposera le silence
au macareux ?
Qui te changera,
macareux,
en macchabée ?

Ecoutez le poème lu par Lucien Suel (en real audio)

 Lucien Suel

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Commenter cet article

thomas 16/03/2007 09:43

c'est marrant, j'ai reçu son "jardin ordinaire" hier matin, et ce matin, je le retrouve ici... je vais souvent sur son blog aussi, silo, lucien suel est un respectable spécialiste de la décadence discréte, traducteur des tas de charbon et adepte pré-punk-post-beat de la beauté ordinaire. Amen.

L.S. 16/03/2007 08:36

Marche et rêve ! Que d'honneurs ! Merci.